[Hydre Noir] – Chapitre Premier
LA REVOLUTION DU CHIEN
La Porte s’ouvrit dans un cliquetis à peine audible, suivi d’un grincement et d’un chuintement. Ce code très précis signifiait l’ouverture pour trois entités vivantes, provenant toutes trois du monde Aspenn.
L’auteur ne s’étendra pas plus sur la signification et les innombrables sons que peut dégager la Porte, ce serait beaucoup trop long, et ce n’est pas le sujet de notre récit.
Ainsi, une petite boule de métal, flottant dans les airs avec une certaine nonchalance, passa ce qui devait sûrement être sa tête – si l’on considérait que les deux petites diodes lumineuses qu’il avait en devant de son carénage étaient ses yeux – dans l’entrebâillement de cette immense alcôve de bois.
Après avoir jaugé de l’endroit où il se trouvait, il pivota et fit un signe en se balançant de haut en bas, à l’adresse de quelqu’un derrière lui.
Il pénétra dans la pièce, suivi d’un petit homme à l’aspect étonnant.
La peau grise colorée tirant sur le marron, il était à peine plus haut qu’un enfant de douze ans, et pourtant son visage trahissait un nombre considérable d’années – voir même de siècles. Une tête hydrocéphale plantée sur un cou tout en cervicales apparentes, fortement dégarni sur le dessus, où ne subsistaient plus comme signe de leur ancienne gloire passée, que trois cheveux argentés ; un front barré de plis soucieux qu’il faisait jouer au gré de ses expressions, surmontant comme une tête faitière de temple deux yeux morts.
Non, ce n’est pas la bonne expression pour décrire ces yeux-là. Grands, opalescents, ils brillaient surtout par leur absence. En effet, il n’y avait que deux bêtes trous, d’une noirceur insondable cela dit, en lieu et place de ses orbites oculaires.
Pour compléter ce tableau déjà éloquent du peu de beauté de sa personne, il était pourvu de deux oreilles dont la taille nous évoque que, si les murs n’en avaient pas, eux, il aurait très bien leur en prêter un peu, sans gêne aucune ; et d’un nez de même facture, crochu en un bec de corneille au dessus de sa…
Et bien, voilà d’ailleurs la partie la plus édifiante de toute l’anatomie de ce petit être. Il n’avait pas de mâchoire inférieure. Son visage se terminait sous son râtelier supérieur. Pas même l’ébauche d’un maxillaire, d’une glotte, gorge, voir même d’un semblant de langue.
Mais cette absence ne semblait pas l’ennuyer outre mesure, puisqu’après avoir passé la Porte, il se retourna à son tour, et lança vers le passage qu’il venait d’emprunter :
- Bon alors, tu viens, oui ou non?
Sa voix avait la rugosité et toute l’acidité dans le timbre d’une stèle de pierre tombale, le ton impatient en plus (puisqu’il est de notoriété publique que les pierres tombales, devant rester à la même place durant de nombreuses années, finissent par apprendre le sens sacré du mot patience).
Une masse, d’une taille et d’une corpulence à peu près similaire à un être humain, lui enjoignit le pas quelques instants plus tard.
Lionel avait toujours pris soin de ne pas faire de vagues, se fondre dans la masse.
Aussi mettait-il un point d’honneur à rester dans la bonne moyenne de taille et de corpulence. Son visage aussi n’avait rien de bien spécial : des yeux bleus, un nez ni long, ni épaté ni cassé ni quoi que ce soit d’ailleurs, une barbe mal taillée (ce qui cela dit, pouvait lui être reproché dans certains milieux très huppés, mais étant donné qu’ils n’appartiennent pas à cette histoire, nous ne donnerons pas suite), et des petites lunettes rondes aux verres un peu fumés.
Il se distinguait cependant par sa coiffure car, bien que lui tombant jusqu’aux épaules, blonde et tenue en queue de cheval par un nœud un peu lâche, ce qui n’est pas vraiment original, elle était dotée d’un détail propre à lui. Une tresse, tombant de la tempe gauche jusqu’au col du manteau en bouclant derrière l’oreille, contre le lobe.
L’origine de ce trait d’apparence lui échappait à ce moment-là. Il y avait tellement longtemps qu’il la portait qu’il ne la remarquait que rarement, et la ramener d’un geste nerveux de la main en arrière était devenu un réflexe, voir de l’avis de certains une sale manie.
Il arrivait parfois que la Porte, qui était une entité douée de raison et d’intelligence, s’ennuyait ferme et se divertissait en “oubliant” de transporter les vêtements de ses hôtes. Entendons-nous bien, ce ne fut pas le cas cette fois-là, bien que l’idée lui traversa les gonds. Elle réprima cette envie en grinçant de désapprobation.
Ainsi Lionel, outre les appendices qu’il arborait naturellement, avait eu la chance de conserver en l’état son accoutrement.
Tout d’abord, des bottes, qui claquaient sur le carrelage cru, le bruit rebondissant sur la pierre froide. Du cuir grossier usé par le temps et les intempéries, d’un brun-noir qui n’arrivait pas à se décider, à se donner corps, remontant et protégeant jusqu’à la cheville.
Vint ensuite, à moitié tombant par-dessus, un pantalon de coton très sombre, tirant sur le marron lui aussi, rapiécé au niveau de la cuisse d’une couture de fil vert. Sombre également.
Rentrée proprement dans une ceinture à large boucle de fer et d’étain – qui comptait d’ailleurs des gravures assez fines, représentant une tête de gorgone dont les cheveux-serpents entouraient le visage diaphane – une chemise de couleur sableuse, auquel on avait pris soin de joindre un gilet de velours fermé, d’un vert amande un peu défraîchi (il y manquait un bouton d’ailleurs, pour fermer en haut).
Enfin, un long manteau enfermait le tout dans une coque de moleskine marron pur-sang, depuis le genou jusqu’au revers du keffieh rayé gris et vert qu’il portait enroulé autour du cou. Des mitaines, bracelets, bagues et autres bricoles tenant plus du grigri que de l’utile complétaient ce fouillis de tissus et de couches de vêtements.
- Lionel, on ne t’a pas ramené ici pour que tu vérifies les serrures, s’impatienta le petit homme à tête-de-mort. Dépêche un peu, Elle va se refermer.
Et comme pour appuyer ces propos, la Porte commença à ciller.
Lionel finit de passer le seuil pour se retrouver dans la pièce. La Porte se referma derrière lui, avec un grincement de mécontentement.
- Laisse faire, elle est de mauvais poil en ce moment, dit Tête-de-Mort.
Ses “yeux” s’écarquillaient et se rétrécissaient à mesure qu’il parlait.
La Croisée des Chemins était une pièce unique, parfaitement ronde et de taille modeste -à vue d’œil, elle devait faire dans les 5 pas de diamètre. Les murs étaient noyés de tiroirs qui s’ouvraient et se refermaient à la volée, laissant échapper de temps à autre un papier ou une fumerolle de leurs entrailles de bois.
La Porte qu’ils venaient de passer, bien qu’étant pourvu de gonds, serrures et ferronneries en argent -ou n’importe quel autre métal pourvu qu’il ai eu l’air précieux, ce qui pour un objet se prétendant magique était primordial -, aurait pu passer pour une porte ordinaire, si ce n’était sa hauteur, qui la faisait se perdre au plafond.
Ce plafond justement, était le seul indice qui permette de dire avec certitude que cet endroit n’avait rien de commun. Rempli de nuages pour le moment grisonnants, bleus, menaçants de se répandre en orage, il engloutissait le haut de la Porte, les tiroirs et l’échelle.
Hormis ce point de détail, la Croisée ressemblait plutôt à un morne accueil d’une administration. Un sol dallé de crème et ardoise, des contreforts d’étagères de bois verni et chantournés, et la seule lumière qui éclairait tout ça, mis à part celle glauque et vaguement violacée de l’orage qui pointait, résidait en de multiples lourdes lampes à abat-jours en verre, verts et globuleux, qui donnait à cet endroit une ambiance feutrée et solennelle de salle de billard.
Après avoir consciencieusement détaillé tout ce qui se trouvait autour de lui, Lionel porta son attention sur un petit bureau, un peu en retrait du milieu de la pièce, qui ployait sous une quantité pharaonique de bric-à-brac. Des papiers, des encyclopédies en sept volumes et demi (car l’un d’eux avait été à moitié mangé par les souris), des alambics remplis de liquides colorés qui passaient, bouclaient, repassaient, serpentaient, repassaient, s’envolaient et retombaient en compte-gouttes dans un petit bécher fumant, qu’une créature au sens vestimentaire purement technocratique remplaçait à chacun de ses allers et retours.
Elle faisait la navette entre les piles de papiers et l’échelle, y montait en zigzaguant, évitant avec soin le barreau manquant, puis ouvrait savamment un tiroir, enfouissait une partie de son bagage, le refermait, remontait plus haut ou donnait un coup de rein qui faisait partir l’échelle sur la gauche ou la droite, en suivant un rail creusé dans le dallage. Puis il montait jusqu’à se perdre dans la brume, ou redescendait et recommençait son manège, avec quelques variantes.
- Euh, Charon, nous…-, commença Tête-de-Mort, en levant une main osseuse dans sa direction.
Il se tut rapidement. Charon ne l’écoutait pas, et il lui passa devant sans le voir.
- …Bon tant pis.
Ils avancèrent tous trois jusque devant le bureau, en silence et en ligne, comme une petite procession.
- Bee !, lança la boule de fer blanc flottante, dans un carillonnement de bruits métalliques.
- Tu as raison Bee-Bop, répondit Tête-de-Mort, de toutes façons, c’est lui qui à toutes les clés.
- Il m’a toujours paru l’air d’un colibri qui aurait avalé une centrale nucléaire, s’exclama Lionel en regardant le petit homme revenir, ramasser une autre pile de papiers et repartir comme une flèche. Regarde-le, il ne tient pas en place une seconde! Et toujours dans sa foutue paperasse.
- Que veux-tu, c’est un technognome, rétorqua Tête-de-mort. La bureaucratie, les formulaires bleus, roses…
- Bee !
- Oui, et vert; Plus les congés payés, les feuillets de demande de changement de matériel standard, les petits tampons encreurs avec son nom marqué dessus… et bien tout ça, c’est sa vie.
Les technognomes étaient une race particulièrement retorse de bureaucrates, aguerris à toutes les formes de gestion de personnel, matériel et transit de marchandises en tous genres. Et Charon était un fier représentant de son espèce.
Petit, sec mais se tenant très droit, portant beau le complet veston avec cravate, sa gueule était crochue. Pas juste le nez, toute sa face était crochue, aigue, comme son sens pour l’ordre, la discipline et les cravates bien repassées, tenues par une pince spécialement étudiée pour s’accorder à la chemise – aujourd’hui, on devait être lunaire, elle était bleue et la pince de métal grise, soulignée sur un complet gris lui aussi.
Au bout de trois ou quatre voyages, Charon contourna le groupe (auquel il adressa un copieux et très amical “Mais poussez-vous de là, enfin!”), finit par se poser lourdement sur sa chaise, derrière son bureau, et se rendit compte de la présence des trois visiteurs.
Il les toisa un moment, ajusta ses lorgnons, cligna des yeux selon un schéma mental précis, et finit par dire d’une voix monocorde de répondeur automatique :
- La Porte s’est refermée toute seule, ou bien l’un d’entre vous y à touché?
- Bee !, lui répondit Bee-Bop, qui pour le moment semblait fasciné par les volutes de fumée roses et vertes qui sortaient de l’alambic.
- Bien. Je préfère cela, sinon, Elle à tendance à être de mauvaise humeur après et de refuser les clés.
Puis, en se penchant par-dessus son bureau, sur le ton de la confidence sans se départir de son timbre de sécurité sociale :
“Elle n’aime pas trop… qu’on la tripote, vous voyez… enfin, quand ce n’est pas moi. La confiance, tout ça… Et Elle est un rien possessive.”
Puis son regard se fixa sur Lionel, ses yeux s’écarquillèrent, et il eu un murmure étranglé :
- Mais c’est… c’est VOUS, Monsieur !
Il se rassit bien vite, essaya de se donner une contenance en se passant nerveusement la main dans les cheveux pour les lisser, et fit semblant de trier ses papiers :
- Pardonnez-moi, Monsieur, la nuit à été assez riche en rebondissements, je finissais de ranger tout cela lorsque vous…
Lionel l’arrêta d’un geste de la main.
- Ne t’inquiète pas Charon, je suis juste ici en transit. Par contre, ça n’a pas l’air d’aller toi. Tu t’en sors?
Le technognome prit un air faussement surpris.
- Mais oui, mais oui je m’en sors, Monsieur. Absolument tout à fait, Monsieur.
La créature à tête-de-mort, en étudiant de près la poussière qu’il avait ramassé en laissant son doigt glisser sur le bureau, lança d’un ton désinvolte, qui se voulait bienveillant :
- Tu sais, sinon, je suis sûr qu’on peut te trouver un assistant.
- UN ASSISTANT ?!
Le timbre de sa propre voix l’étonna à tel point qu’il en tomba à la renverse de sa chaise. Après quelques secondes, on entendit distinctement un bruit de levier qui couine, et il reparu par à-coups, à mesure qu’il remontait le vérin de son fauteuil.
- Jack, je te remercie de ta sollicitude, mais…
Il attrapa une caissette de pierres de toutes les couleurs qui trainait là, la mis sous son bras en rond, et sauta du fauteuil qu’il venait de réintégrer.
- Charon Stanislas Frank Marie-Pierre Nimh, IVème du nom, n’a PAS BESOIN d’assistant !, déclara le gnome d’un geste théâtral – il avait levé un doigt énergique vers le plafond – avant d’enfourcher son échelle et disparaître dans les nuages.
Puis il y eu le silence, pendant un temps interminable.
Bee-Bop continuait à observer les fumerolles de l’alambic, Jack se prenait d’intérêt pour les rayonnages, et quant à Lionel, il s’ennuyait, adossé contre le bureau avec toute l’élégance d’un pilier de comptoir qui se tenait à la rampe d’un zinc de bistro.
Finalement, une voix descendit, désincarnée, un écho, d’un écho, d’un écho d’un écho.
“Et puis d’ailleurs, qui serait en mesure de comprendre tout mon délicat classement, ces mesures fines, toutes ces notes précieuses rédigées dans mes carnets de comptes? Le dernier stagiaire que l’on m’a envoyé était à peine capable de faire un café correct. ET POURTANT C’ETAIT MOI QUI LE PREPARAIT, IL SE CONTENTAIT DE LE VERSER DANS LA TASSE !
Charon reparut, en une vague masse de fesses enfermées dans un pantalon de lin gris, au pli ministériel. La suite de sa personne le suivit cérémonieusement jusqu’en bas de l’échelle.
- On me confie un multivers, pas une cantine scolaire, c’est du travail à entretenir, et il n’y a que moi qui sache quelle clé ouvre quoi.
Il brandit un trousseau de taille impressionnante, qui devait bien peser 7 ou 8 kilos de centaines de clés, de toutes les couleurs dont certaines, c’était sur, n’existaient même pas dans la plupart des mondes. Quand il n’y eu plus assez de couleurs, les serruriers de la Porte lui en avait fabriqué de diverses tailles, matières et même parfums – il y en avait une qui, sans aucun doute, sentait la fraise sauvage, et une autre dont la décence interdit de rapporter de quoi il devait s’agir.
“Un assistant … un assistant !”
Après un long silence lourd comme une armoire anglaise, Lionel lança sur le ton de la conversation :
- A propos, comment va ta sylphide de femme?
Charon se détendit sur son fauteuil, et osa un vague sourire. Du moins ce qui dans son esprit devait s’apparenter à un sourire, mais qui dans le cas présent, et selon les critères de beauté en vigueur, tenait plus de la crispation forcée – on attribue souvent ce type d’expression aux personnes obligées de s’allonger sur un fauteuil de dentiste. Allez savoir pourquoi.
- Lo ? Oh, elle va bien, très bien même. Merci de vous en inquiéter, Monsieur.
- Elle s’occupe toujours des écosystèmes monotrèmes?
- Oh non, non, plus depuis 6 buros. Elle est passée GICUZ maintenant.
- GICUZ ?, interrogea Jack dans un glapissement.
Sa voix était une parfaite imitation d’un miaulement de chat auquel on aurait entrepris de tirer les tripes pour en faire des cordes à violon.
- C’est quoi ça?
- “Grande Inspectrice en Chef des Univers Zoomorphes”, dit Charon d’un ton sentencieux. Cette semaine, elle passait sur la Grande A’Tuin, par exemple, je viens de recevoir un hyper-telex.
- Tu peux pas le dire directement, au lieu de nous balancer des initiales qui nous parlent pas, bougonna Jack en tapotant le bureau.
- Et le B.P.A, TU CROIS QUE C’EST MIEUX ?!, railla Charon en se dressant sur son pupitre.
- Oh ! Ca suffit vous deux !
Lionel avait le visage fermé, résolu, et son timbre ne souffrait aucun tremblement.
Une fois le calme revenu, il desserra les dents et ajouta :
- Je ne veux pas vous voir vous battre, tous les deux. Pas de ça ici.
- Oui, monsieur, excusez-nous, Monsieur. Peut être voudriez-vous vous reposer maintenant, ou…?, demanda Charon, en tendant par-dessus son bureau une petite clé à demi transparente, couleur essence, qui accrochait sur ses reflets violacés les lueurs du plafond et des lampes.
Lionel se gratta la barbe. Il avait toujours une tendance à se gratter la barbe lorsqu’il voulait donner l’impression de réfléchir – il la conservait d’ailleurs en grande partie à cet usage.
- Euh, non, finit-il par répondre. Nous allons directement à Londres. Quelle année d’ailleurs, Charon?
Le technognome rangea sa clé et se plongea littéralement dans le fourbi qui trainait sur son bureau. Au bout de quelques secondes, il en ressortit un petit instrument fait d’un enchevêtrement complexe de boules de cuivres, de rails, de disques qui tournaient autour de tout ça, jusqu’à se stabiliser en une révolution très calme, presque imperceptible.
Il l’examina un moment.
- Le 21 Février de l’année 1907, Monsieur.
- Bee !
- Parfait, répliqua Lionel en se frottant les mains. Tu nous ouvres?
La clé entra sans peine dans la grande serrure centrale, pivota d’un quart sur la gauche puis deux tiers sur la droite, selon un schéma précis. Puis, Charon empoigna le battant gauche de la Porte et tira dessus. Sans aucun résultat. Il réessaya de plus belle, à s’en faire sortir des veines bleues du front. La Porte ne grinça même pas.
En s’épongeant le front, il se rapprocha du bois noir et sembla lui chuchoter quelque chose en la caressant.
A peine eu-t-il fini sa phrase que la Porte s’ouvrit dans un souffle qui ressemblait à un soupir d’extase.
Derrière, on devinait une toute petite pièce plongée dans la pénombre.
Au moment de passer devant lui, Lionel demanda au technognome :
- Qu’est-ce que tu lui à promis pour qu’elle accepte de s’ouvrir?
- Je vous garantis Monsieur, que vous ne préférez pas le savoir, répondit Charon en desserrant un peu sa cravate.
***
La porte de la Salle des Archives N°3 s’ouvrit. Une tout petite porte vitrée, avec un carré de verre grumeleux et fumé derrière lequel on distinguait trois silhouettes, dont une étonnamment ronde et dépourvue de corps en dessous de la tête.
Jack passa en premier, jeta un œil dans le couloir, et s’engagea le plus silencieusement possible, suivi de près par Lionel qui ne semblait pas trop se soucier du bruit, puis Bee-Bop qui s’en fichait carrément – à ceci près qu’il ne pouvait faire de bruit, ne touchant pas le sol. Ce point de détail ne fut cependant pas relevé par Tête-de-Mort qui, faisant volte-face, lui adressa un regard noir.
- Tu pourrais faire attention quand même ! Tu sais que personne ne doit savoir qu’il y a un portail pour la Croisée ici!
Il essayait de hurler le moins fort qu’il pouvait, ce qui donnait des modulations assez cocasses, un peu comme ce que pouvait entendre une tour de contrôle, qu’un pilote affolé appelait à l’aide avant de se crasher sur le tarmac bien proprement.
- Bee !
Ce son, bien que très bref, pouvait se traduire par “On s’en fiche, personne ne sait qu’il existe des portails pour le Multivers… Et d’ailleurs, plus simplement, personne ne rentre jamais dans cette pièce. Regarde toi, tu es couvert de poussière !”
Il pointait d’un gros doigt le veston de Jack qui avait viré au gris souris. Une fine pellicule de poussière de trois bons millimètres recouvrait toute la surface des épaules. Une ménagère portée sur le liquide vaisselle et le détergent senteur orange de Floride s’en serait horrifié.
Ils s’époussetèrent en silence.
Le couloir du quatrième étage était vide. Il n’est pas utile d’en faire la description, car il ressemblait à n’importe quel autre couloir : banal, aux murs de deux couleurs si mornes que le peintre avait certainement dû tomber dans une profonde dépression juste après l’ouvrage, du plancher au sol et des appliques murales qui avaient été allumées. Tout au bout, on distinguait une petite fenêtre en arceau qui donnait sur le dehors. Il commençait à faire nuit.
- Personne ici? Mais on est en pleine semaine, s’enquit jack en consultant sa montre.
Elle sonnait 17 heures 14 minutes très précises (seule la trotteuse ne partageait pas cet engouement d’exactitude figée, et avançait nonchalamment le long du cadran).
- C’est normal, c’est l’heure du thé surement.
(Là-dessus la trotteuse, comme toute montre britannique qui se respecte, se décida que ces moments-là étaient sacrés et ne devaient pas être perturbés. Confuse et honteuse, elle s’arrêta dans un cliquetis qu’elle tenta de dissimuler du mieux qu’elle pût.)
- Foutus anglais, avec leur manie de boire de l’eau chaude, pesta Jack en tapotant sa montre. Je ne les comprendrais jamais. Mais bon, au moins (il rangea le gousset dans sa poche d’un geste nerveux), comme ça on ne nous aura pas vu débarquer.
- Bee !
“Ce n’est jamais que l’occasion de boire quelque chose avec des amis.”
- Tiens d’ailleurs, Lionel, tu aurais le temps pour un verre?
Lionel bailla.
- Euh, ça t’ennuie si on reporte ça à demain? Parce que là, je suis en train de faire double journée. Je te rappelle que j’étais pas encore couché à la Guilde…
- Allez, vieux, juste un petit verre. On s’est pas vu depuis deux ans !
- Justement, si je reprends un verre maintenant, ce sera le dernier. Tu as pas essayé l’Ambre du Dragon toi…
- Comme tu veux. C’est dommage, dit Jack en haussant les épaules.
- Fais pas la tronche, je paie ma tournée demain.
- Bee !
- Oui Bee-Bop, toi, tu auras droit à un “Spécial Griffon 65″… En attendant (il bailla encore), je vais rentrer. Tu as gardé mes clés Jack?
Tête-de-Mort extirpa de son veston une petite clé de fer et lui tendit.
- Tiens, je l’avais prise au cas où Charon nous débarque directement à Elric’s Hollow.
- Il y a un Portail là-bas aussi ?
- Juste sous la plaque dégout devant Hyde Park.
- … Finalement, je préfère les Archives.
***
– Tiens, tu es enfin rentré ?
Sidney déboula du détour d’un couloir et se planta devant lui, en le fixant derrière ses petites lunettes rondes. Grand, fluet, les cheveux coupés mi-longs et rejetés en arrière par une colle de sa fabrication, il arborait un costume discret de feutre bleu sans cravate, et une canne dont il ne se séparait jamais. Son visage fin, à peine chevalin était encadré par une barbe en tour de bouche taillée avec élégance, et deux petits yeux brillants couleur pétrole – comprenons noirs, épais, profonds.
- Depuis le temps, on commençait tous à penser que tu étais mort.
- Trop aimable. Et comment vas-tu, Sid?
Il eu un vague sourire tout britannique. De l’avis de beaucoup, il n’y avait que Lionel qui eu le droit de l’appeler Sid. Venant d’autres, il n’aimait vraiment pas ça. Les deux hommes se considéraient et s’estimaient beaucoup.
Mais de l’avis de Lionel, il savait très bien qu’une autre personne, une femme justement, aurait tout aussi bien pu lui donner ce surnom – à ceci près qu’elle n’aimait pas les petits noms en général, et celui-ci en particulier.
Leurs mains s’entre-attrapèrent à la manière virile des dockers, et sans relâcher ni l’un ni l’autre son étreinte, Sidney répondit :
- Moi ça va…. Les autres par contre… Enfin, Lydia surtout.
Lionel finit par retirer sa main. Il avait l’impression qu’on l’avait malicieusement placé sous une presse d’imprimerie et actionné le tout.
- Qu’est-ce qu’ils ont les autres, demande-t-il en se massant les phalanges. Je suppose qu’Ezechiel est parti se mettre au vert pour la saison.
- Oui, le climat londonien ne lui vaut rien, et l’hiver à été assez rude cette année.
Sidney sortit une montre-gousset, qu’il observa distraitement et rangea dans sa poche. Il semblait qu’elle était arrêtée depuis des lustres.
- Je crois savoir qu’il est parti se poser les ailes en Andalousie. Il ne devrait plus tarder à rentrer. Jack et Bee-Bop, eux, ils vont bien, ils sont toujours collés ensemble ces temps-ci.
- Je sais, je suis arrivé av…- euh, je les ai croisé en rentrant.
- Ah.
- Et Vincent ?
Sidney s’appuya sur sa canne, qui ne grinça pas, mais émit un faible chuintement.
- Notre Manstalker national est passé échelon 4 l’année dernière. Du coup, il est tout le temps en Outremonde, puisqu’il est le seul agent de cet échelon en exercice en ce moment. Sinon, il est toujours aussi caractériel, et toujours aussi irlandais.
- Les chiens ne font pas des chats… Mais attends, Lydia et toi êtes aussi d’échelon 4 pourtant.
- Je suis même d’échelon 5 maintenant, mon cher. Mais j’ai quelques fonctions et prérogatives qui m’obligent à rester au Bureau à temps plein. Et vu les tensions en Outremonde en ce moment, je préfère de loin ma petite place de bureaucrate.
Sidney se redressa et leva sa canne d’un geste désinvolte.
- Enfin bon, il n’est pas à plaindre non plus. Jack et Bee-Bop l’accompagnent quasiment à chaque fois. Plus un ou deux nouveaux de temps en temps.
- Mais ils sont là, eux deux, je les ai vu. Il est revenu lui aussi?
- Ce matin. Il est repassé par Covent Garden. Il n’avait pas l’air frais.
Lionel ouvrit des yeux ronds.
- Le soupirail à charbon derrière l’entrée Nord? J’imagine, oui. La dernière fois que j’ai du l’emprunter, j’étais poursuivi par une Grimswolde.
La Grimswolde, ou Grimswolf selon les traductions, est une sorte de goule défraichie à tête de lion. Généralement, les quelques inconscients qui la cherchent peuvent la trouver au fond d’une fosse garnie des ossements de ses proies, elle-même au fond d’un marais. La Grimswolde ne brille peut être pas par son intelligence ni sa gentillesse, mais son goût du travail bien fait force le respect, et on raconte que certains agents du B.P.A se seraient écriés en la voyant les étriper vifs : “Quand même, quel coup de patte !”
Lionel sortit de ses pensées, avec toujours sur le visage l’air vague de qui retrouvait le gout d’une madeleine, et déglutit.
- … Et Lydia?
Sidney prit un visage grave et navré. C’était très difficile pour lui, étant donné sa retenue toute britannique, d’essayer d’afficher un semblant d’émotion.
- Elle… elle ne part plus en mission. Ca fera deux ans en septembre.
- Quoi? Mais pourquoi?
- Je ne sais pas, il n’y a que le patron qui sait. A nous, on n’a rien voulu dire.
Il prit quelques secondes, pour avoir un effet dramatique.
- Mais je crois que sa dernière mission l’a ébranlé.
- Ah.
Sidney eu le sourcil qui tressauta imperceptiblement, signe qu’il était profondément outré de voir que son effet n’avait pas eu l’effet escompté.
- Où est-ce qu’ils l’avaient envoyé?
- Aux Açores, au départ, c’est un excentrique qui disait avoir des informations. Lydia était partie avec deux autres agents, un Inhabitant du nom d’Onyx et un petit jeune qui s’appelait Peter, je crois.
- Onyx? Je ne l’ai pas croisé.
- Et tu ne risques pas. Ils sont morts tous les deux.
- Quoi ?! Mais comment ?!
- Au bout de cinq jours, on a complètement perdu le contact avec eux. Le patron à dépêché d’autres agents sur place.
Sidney déglutit avant de poursuivre.
- Onyx et Peter ont été rejetés par la marée, sur la plage à peine six heures après l’arrivée de l’équipe. De ce que j’en ai entendu, ils avaient des contusions sur tout le corps, comme des ventouses de poulpe, qui faisait la taille d’un hublot de paquebot. Quant au professeur, on ne l’a pas retrouvé. Enfin, pas entièrement. Lydia est revenue au bout de trois jours, les agents avaient installé un campement sur la plage. Ils l’ont trouvé sortant de l’eau un soir. Elle tenait la tête du vieux dans les mains, et avait l’air catatonique.
- Juste la tête?, demanda Lionel en se massant le cou.
- Juste la tête, répondit Sidney en l’imitant.
- Superbe histoire. Et du coup, depuis, elle ne part plus… tu m’étonnes.
Il essayait de mettre un ton de sarcasme dans sa voix, mais cela ne lui réussissait pas. Il s’était pourtant entraîné de nombreuses fois.
Sidney regarda encore sa montre arrêtée, et la rangea à nouveau dans sa poche. Il ne tic-taquait pas plus qu’auparavant.
- Depuis, elle ne parle plus beaucoup. Pas moyen de lui faire dire ce qu’il s’est passé. Même le patron s’y est essayé, il n’en à rien tiré.
- D’un autre côté, ce n’était déjà pas une grande bavarde, ca ne doit pas la changer beaucoup de d’habitude.
- Ah non, mais là, je te dis qu’elle ne prononce plus que deux ou trois phrases dans le mois!
***
“Inutile de rentrer maintenant. De toutes façons, je ne suis pas suffisamment en forme pour l’affronter.”
Lionel passa devant la porte du bureau 327, en prenant soin de faire le moins de bruit possible, au cas où un craquement de plancher caractéristique le trahirait.
Il était épuisé, et la nuit prenait tranquillement ses quartiers d’hiver.
Il décida de rentrer bien vite à Elric’s Hollow.
La nuit avait plongé Londres dans une torpeur brumeuse, et il faisait un froid à fendre un bec de canard en deux.
Durant son trajet jusqu’aux abords d’Hyde Park, deux miles plus loin, il ne croisa quasiment personne. La rugosité du manteau de gel qui s’étendait sur la ville avait ramené la plupart des habitants vers leur foyer, et avait fini par s’insinuer aussi en lui. Il pressa le pas.
Finalement, au bout d’une bonne demi-heure de marche à un rythme assez cadencé, il parvint devant une grande bâtisse aux toits pointus, jouxtant la rocade du parc, dans une ruelle nommé Old Park Lane.
Une description serait trop hasardeuse à cette heure de la journée, aussi, il préféra prendre sa clé, et entrer dans le vestibule sans autre forme de procès.
L’intérieur était aussi noir qu’un cauchemar d’enfant. On ne distinguait même pas les limites du plancher, qui manifestait désespérément sa présence en grinçant ostensiblement sous son pied.
“Visiblement, Mrs Figg n’a toujours pas daigné installer un éclairage ici, pesta Lionel en marchant en crabe. Après deux ans quand même ! Bon, voyons voir…”
Il tentait de refaire le chemin mental jusqu’à son appartement, le suivit et…
Se prit une arrête de mur en plein milieu du front, suivit d’un flot d’injures mal contenu.
- Put… !
Il ravala vite la boule de nerfs qui n’attendait que de crever au bord des lèvres, se massa le front, et fit un pas de côté pour éviter le coin.
L’appartement qu’il occupait avant de partir se situait juste sous le toit de la masure nommée Elric’s Hollow, au numéro 7 de Old Park Lane. C’était une petite chambre de bonne, qu’il avait aménagé comme il pouvait, et qui finalement ressemblait plus à une boutique d’antiquaires qu’a une chambre. Cela faisant suite également au fait qu’il avait confié ses clés à Jack, qui n’avait pas du se priver d’ajouter quelques touches décoratives bien à lui.
Des tissus de diverses couleurs, défraichis et poussiéreux, qui pendent du plafond, tombent sur des commodes d’apothicaires qui exhalent des senteurs douteuses, une table chargée de volumes croûteux et de vaisselle sale – Jack, visiblement, s’était fait un reste de chat-melba, son plat préféré -, sur des tapis épais comme des plaques de marbre, et surement aussi rigides.
Tout baignait dans une atmosphère d’ésotérisme, de surnaturel, de poussière et d’animaux de compagnie passés à la gazinière.
Lionel se résolut à ouvrit l’unique fenêtre de l’appartement, malgré le froid glacial qui régnait dehors.
- La prochaine fois, je donnerais les clés à Bee-Bop. Au moins lui, il ne laisserait que des jerricans vides et deux taches de cambouis.
Il pesta. La fenêtre refusait de s’ouvrir. Il devait y avoir si longtemps qu’on ne l’avait plus touché que la graisse utilisée pour l’empêcher de couiner s’était agglomérée en une colle rousse qui tenait fermement les gonds.
- Bon sang, non content de m’emboucaner l’appart, il se permet de rôtir des chats ! Je lui avais dit pourtant… Je lui avais dit “Jack, d’accord, je te confie ces clés, tu viens, tu AERES de temps en temps, et surtout, SURTOUT, tu arrêtes de manger des chats !” – AAAH ! -. Mais est-ce qu’il m’écoute? Nooo-ooo-oon, ce serait trop simple – Sang noir, ça coince son truc. Pauvre bête. Enfin bon, maintenant, je suis rentré, il est hors de question qu’il remette les pieds ici avant un bon moment – Oh non, c’est pas vrai, il a mangé au-dessus du Necronomicon. Jack, non ! C’était une première édition !
Ce faisant, il lâcha un cri de victoire en ouvrant finalement la fenêtre, se retourna, vida le reste du chat-melba par cette même fenêtre -le sac d’ordures étant déjà plein à ras-bord d’un mélange assez peu ragoutant -, et commença un ménage rapide de son lit, dans un coin, avant de s’horrifier de la tâche de gras qu’il trouva en page 7 de son précieux ouvrage, qui faisait la fierté de sa collection – encombrante – de recueils de magie en tous genres.
Il est à noter qu’il regrettait une tâche qui, d’après l’auteur qui à pu contempler ledit recueil, finalement était avantageuse, puisqu’elle cachait au regard une gravure assez effrayante -mais malheureusement criante de réalisme – d’un Dieu très Ancien attablé à un festin de chevreaux à mille visages. Une des nombreuses curiosités présentes, qui laissent à penser que le ou les auteurs devaient être de grands partisans d’absinthe au laudanum, surmontée d’une goutte de strychnine. Pour le goût.
Lionel abandonna l’idée de ranger le foutoir ambiant qui s’était installé là en même temps que Jack, dévira tout ce qu’il put du lit d’un grand rond de bras et s’y plongea la tête la première.
Et s’endormit.
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- Publié:
- juillet 26, 2011 / 10:16
- Catégorie:
- Hydre Noir
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