[Hydre Noir] – Chapitre Second

LA BELLE ET LES BÊTES – Première Partie

 

La lune glacée pendait comme un lustre, accrochée à un plafond grotesque moucheté d’étoiles au-dessus du théâtre londonien, pour l’instant très occupé. Occupé à rêver de richesses, d’animaux fantastiques pour certains, ou plus simplement, du côté de Whitechapel, d’une bonne marmite de soupe aux pois et de deux tartines de pain beurré.

Chacun voit son paradis où il peut.

Cependant, les malices de la météorologie font qu’un tel paysage amène une vérité cinglante : en cette fin de mois de Février 1907, aux alentours des trois heures du matin, il règne un froid polaire. Non pas le petit frimas qui donne timidement la goutte au nez des enfants de primaire, mais la bourrasque, le manteau presque neigeux, les stalactites qui se forment aux balustrades, et des formes incertaines d’ours polaires noyés dans le brouillard givrant.

 

Et la fenêtre de la chambre de Lionel, Dans la masure tenue par Mrs Imogen Figg, sobrement appelée “Elric’s Hollow”, Old Park Lane numéro 7 – sa fenêtre donc, était restée bien ouverte, juste à côté du grand blond sans chaussures qui s’était étalé sur son lit, et ne semblait pas se rendre compte de l’enfer glacé dans lequel il se trouvait.

Finalement, il ouvrit un œil, immédiatement suivi d’une réaction primale de son cerveau, qui consista successivement en une quinte d’éternuements, de tremblements, de souffle rauque, et de fermeture effrénée de ladite fenêtre à grands renforts de “Aaaargh!”, “Humpf!” et de “Sacrée nom de dieu de fenêtre de m…”.

Puis il s’enroula dans une couverture jusqu’aux oreilles, et s’accroupi près du poêle à bois, dans un coin de la pièce, à qui il donna deux buchettes sèches, nappées de boules de papier et d’une rasade de mauvais bourbon qui trainait là, avant d’enflammer le tout (en prenant bien soin de commencer à brûler sa manche par la même occasion).

Après avoir refermé l’âtre du poêle – et éteint sa couverture, en tapant dessus du plat de la main pour étouffer le feu naissant, il retourna se coucher.

Il ne put cependant pas se rendormir facilement. Une idée avait germé aux portes de son esprit, et semblait bien décidée à rentrer et s’installer, vu les coups répétés qu’elle donnait dans la lourde.

 

 

***

                Le soleil entrait à peine par les carreaux embués de froid lorsqu’il se réveilla, encore transi et grelottant, malgré les trois couches de couvertures qu’il avait ramené successivement sur sa tête.

Lionel détestait se lever de bonne heure, et ce depuis aussi loin qu’il s’en souvienne. L’éclat blafard d’un soleil d’hiver qui monte au-dessus des cheminées, se reflétant dans le fleuve somnolent, ne lui inspirait jamais de vers. Il pensait uniquement à ceux qui profitaient de l’âtre de ces cheminées et au courant et recoins de ces fleuves pour pouvoir dormir tranquilles.

Devoir dérouler son corps arqué, qui avait cette tendance fâcheuse à craquer de partout au matin, des articulations en lattes de plancher, et se lever, attraper un linge chaud, s’enrouler dedans, se gratter une barbe naissante en baillant, utiliser les commodités, revenir, attraper d’autres linges qui seraient plus adaptés à la rue, aux bonne mœurs, et surtout à la saison, se replacer devant l’évier et le seul miroir de la chambre, se plonger la tête en entier dans la bassine, remonter sur le miroir, constater que d’autres cheveux sont devenus blancs, d’autres cheveux sont partis, et d’autres cernes sont apparues, tousser, finir de s’habiller avec au ventre ces espèces de papillons dans l’estomac de ceux qui sautent le petit déjeuner, faute de temps, d’argent, ou par  la faute d’un locataire peu scrupuleux – Jack s’était essayé à diverses recettes de chat-melba, et avait englouti le garde-manger au complet -, et finalement attraper son manteau, enrouler son keffieh sur son nez, et sortir en claquant la porte et sortir dans le froid londonien; bref, tous ces efforts lui donnait des vertiges de si bon matin.

Et pourtant c’est ce qu’il fit.

 

La veille au soir, Elric’s Hollow ressemblait vaguement, à la lueur des lampes à gaz de la rue, à un grand fronton de paquebot, une proue de navire sans la sculpture de tête, tant cette masse noire semblait taillée dans un seul bloc.

Au regard du matin, il convient de décrire plus posément ce morne cottage de pierres et de bois. On aurait dit que l’architecte avait pris modèle sur trois tortues cabossées montées l’une sur l’autre, la tête rentrée dans les épaules, auquel il aurait entrepris de rajouter cheminées, fenêtres, et gouttières encastrées à même la coquille. Le tout évidemment dans le plus pur non-respect de quelque forme d’esthétisme que ce soit.

La maison – puisqu’il faut bien lui donner un qualificatif – détonait gravement par rapport aux autres loges bien proprettes de la rue, et même de la ville. Une maison de parc d’attractions posée au milieu d’un lotissement de maisons témoins.

Mais apparemment, aucun passant, dans cette rue pourtant animée, ne semblait noter quoi que ce soit. Il arrivait même que Lionel passe pour invisible jusqu’à ce qu’il traverse le perron et atterrisse sur le trottoir. Là, pour peu qu’il croise un passant, celui-ci était étonné de trouver quelqu’un dans son sillage, alors qu’il n’avait vu strictement personne une seconde plus tôt, et faisait un écart avec une tête de carpe qui aurait croisé un chat dans la vase de son étang.

La seule explication que Lionel eu de Mrs Figg à propos de la maison, ce fut lorsqu’il lui demanda la première fois de faire installer des appliques pour éclairer ce fichu couloir.

“LES TRAVAUX ICI, ON NE PEUT PAS LES FAIRE. LA MAISON NE VEUT PAS.”

Sa voix, qu’on attendait déjà vieille et usée par le temps dû à son grand âge, exhalait carrément des relents de cité d’après-guerre, la rugosité d’un bloc de marbre passé au marteau-piqueur en prime.

Aussi, Lionel n’avait pas trop insisté.

 

Perdu dans le fil de ses pensées, il ne se rendit compte qu’il était arrivé au Bureau que lorsqu’il tourna machinalement sur sa gauche et heurta la porte de plein fouet. Pas fort, mais suffisamment pour laisser échapper un juron, qui partit se réfugier avec les autres dans les recoins des moulures de tête de ladite porte – beaucoup d’agents se prenaient cette porte, enfiévrés par une affaire, ou simplement occupés à regarder passer les jolies filles dans la rue.

En se reprenant, il prit le temps d’examiner la devanture.

Un grand bâtiment de briques rouges et de pierres blanches, discrètement posé face à la Tamise. Six strates de fenêtres noires encastrées dans des renforts crème. Il n’y avait pas grand-chose d’autre à en dire, hormis l’imposante porte d’entrée que Lionel venait de se prendre, et une petite plaque apposée à sa gauche :

“Royal Retrieval Services”

Lionel sourit.

Un Service de Recouvrement de Dettes et Biens Privés. Bien entendu, il n’en était rien, puisque ses employés n’avaient sûrement pas des têtes de comptables, ce qui aurait constitué une certaine faute de goût venant d’une institution sérieuse. Mais cette plaque avait une utilité certaine, puisque jamais personne d’étrangère au service n’osait s’aventurer à moins de dix pas de la porte traitresse – certains habitués du parcours, ou des voisins, faisaient même un écart sur le trottoir d’en face, à son extrême bord, au risque de basculer dans le fleuve.

“Jamais personne ne risquerait un orteil dans ce genre d’endroits. C’est beaucoup plus efficace qu’une tête de chouette clouée sur la lourde.”

Il poussa la porte et entra.

 

Tout le lobby suintait l’administration grise, le carrelage ministériel et le formulaire B3-14, signé et tamponné en triple exemplaire.

Bien que le plafond fut assez haut pour y faire tenir trois équilibristes les uns sur les autres, on se sentait écrasé, concassé sous l’improbable oppression que faisait naître cette entrée. Presque vide de meubles, hormis quelques sièges dans un coin, des appliques murales qui essayaient d’éclairer la pièce malgré la couche de poussière importante sur le verre des globes, et un large bureau en fer à cheval tout au bout, dans l’alignement de la porte, avec une grande brindille affairée posée sur un siège.

En s’en rapprochant, la brindille prit forme, d’abord en allumette, avec un semblant de tête, puis l’œil faisait le point et la tête devint un épi de maïs, avant de se stabiliser en quelque chose d’à-peu-près humain.

Tout sec, penché sur son bureau comme un vautour, les cheveux et les favoris grisonnants laissés au vent – ce qui leur donnait des aspects de plumage, et renforçait encore l’impression de charognard -, le nez crochu, comme tout bon vautour qui se respecte, et deux petits yeux noirs enfoncés dans des cernes. Surmonté d’une gorge cassée à angle droit, il portait un veston gris, une chemise grise également, sur un gilet gris. On se surprenait même à essayer de repérer quelle note de gris allait avec une autre, et jouer à faire des paires jusqu’à trouver l’intrus qui n’en avait pas.

Cette saine occupation était rapidement troublée par un raclement de gorge, comme des ongles sur un tableau noir.

Je peux vous aider?

Le relent de son haleine se mêlait à celui de son eau-de-cologne bon marché en un effluve proprement écœurant. C’était la raison pour laquelle on avait assigné Grim à l’accueil du Bureau après son “reclassement professionnel”, comme il se plaisait à le dire.

Monsieur, vous désirez?”

Lionel se secoua la tête pour essayer de retrouver ses esprits, et se débarrasser de l’odeur.

- Entrer, Grim, si ça ne te dérange pas. Je dois voir le patron.

Le vautour humain se pencha un peu plus sur son bureau, le faisant grincer légèrement. Il plissa des yeux, puis les agrandit avec surprise.

Oh, Lionel ! Excuse-moi, je ne t’avais pas reconnu… Ca te va bien, la barbe.”

Il se renvoya au fond de sa chaise et caressa une manette invisible sur son bureau. A la gauche derrière lui, une des grandes portes à double battants s’ouvrit au tiers, sans que la poignée ne s’en trouve tournée.

“Depuis quelques temps, je reçois beaucoup d’étrangers qui entrent ici pour avoir des renseignements”, dit Grim en se passant la langue sur les lèvres. “Des réfugiés d’Europe centrale apparemment, du côté de Prague. Je ne sais même pas comment ils sont arrivés jusqu’à Londres. Mais ils y sont, c’est sûr. En tout cas, je ne comprends pas comment je pourrais les renseigner de quoi que ce soit, ils ne parlent même pas la langue.”

- Pas évident, en effet. Merci Grim. A plus…-

” Ils doivent voir marqué Royal sur la porte, du coup, ils se sentent rassurés, c’est comme chez eux.”, poursuivit le vautour, en approchant son visage si près de Lionel qu’il commençait à avoir les yeux qui piquent. ” Mais bon moi ça me donne un travail, pfouuuuh.”

­Lionel eu un bref ” A plus tard, tu m’ex… Argh… excuses?” étranglé, et il passa si rapidement la porte qu’on l’eu cru monté sur roulement à billes.

 

Lionel ramena distraitement sa tresse derrière son lobe d’oreille, écrasa une larme au rebord de l’œil, et s’engouffra plus avant dans le couloir, qui se finissait par un escalier de bois en colimaçon.

De part et d’autres, tout le long du corridor, des portes d’un sérieux de sécurité sociale laissaient passer des bruits de “plic”, des “plocs”, et des borborygmes vaguement plus inquiétants. De temps à autres, une silhouette indistincte se dessinait derrière l’une d’elles, au verre fumé des postes de police où était placardé un “Dt D. Morgan”, et des cris étouffés montaient, suivis d’un :

“Allez parle, et j’arrêterais peut être de cogner.”

La voix était si froide que Lionel se surprit à lancer sa date de naissance et son groupe sanguin à voix basse, à l’adresse de la poignée de la porte.

Il secoua la tête pour chasser cette impression de terreur glacée et parfaitement stupide de son visage, et avança au trot dans le couloir, pour dépasser une fois pour toutes la porte du bureau de Morgan.

Il est d’ailleurs intéressant de noter que ses méthodes expéditives avaient depuis longtemps décoloré le parquet, et on avait installé son bureau assez près de la porte, afin que les prévenus ne coulent pas trop par terre avant de s’effondrer sur une vague chaise sous une lumière de lampe brulante.

Autant dire que, au B.P.A, l’on préférait de loin éviter de se frotter à Morgan. Il avait une manière bien à lui de considérer les Inhabitants, criminels ou non.

Mais est-ce un crime pour un vampire de s’introduire dans les chambres mansardées, soulever draps et nuisettes et embrasser à pleines canines un cou diaphane de jeune pubère plébéienne? Pour beaucoup, c’était plutôt une tradition séculaire – comme celle de devoir continuellement s’habiller comme si on se rendait à un cocktail. Bref, selon les bruits de couloirs, “il faut bien que le vampirisme trouve quelques petites compensations”.

Mais selon l’article 17-AZ-8244 du Codex, c’en était un, et Morgan s’appliquait à le faire respecter au mot près…

Lionel préféra ne pas y penser.

 

Il grimpa les marches deux par deux et se retrouva la tête dans ce qu’il semblait être une couverture de fourrure, chaude et moelleuse.

Il se rappela un instant son lit qu’il avait quitté à regrets, et songea à se laisser endormir ici, puis se ressaisit bien vite quand il entendit un grognement baveux qui venait d’un mètre au-dessus. Lionel releva le nez, et n’eut pour seule réponse, aux deux yeux jaunes luisants qui le regardaient, qu’un “Argh” glapissant.

 

La pleine lune était proche, et ça se remarquait particulièrement sur Deuxcrocs.

Deuxcrocs, c’était le prototype même du loup-garou. Grand et poilu serait un doux euphémisme pour caractériser cette monstrueuse masse de muscles et de fourrure, qui se trouvait engoncée dans un complet violet saumuré passablement défraichi, mais surtout lacéré de part et d’autres. Il n’en restait d’ailleurs plus grand-chose – à part quelques lambeaux judicieusement restés à leur place.

A croire que le couturier s’attendait à ce que les coutures de l’entrejambe subissent ce genre de traitement de choc, et doivent être renforcées en conséquence.

 

Il avait tout du loup : les griffes, la fourrure gris-rousse, constellée d’un magnifique masque ventral blanc du plus bel effet, une queue touffue d’un bon mètre de longueur qui lui poussait spontanément – personne n’a jamais songé à lui demander si c’était douloureux -, les crocs et les yeux jaunes en amandes. L’haleine de  charogne était parfois en option. Ce qui n’était pas le cas aujourd’hui.

Le plus étonnant avec Deuxcrocs, c’est qu’il conservait un visage vaguement humain. Là où normalement les autres Inhabitants de la race des Lycans se voyaient dotés d’un museau et deux oreilles dignes du plus fier berger prussien, son aspect de loup s’arrêtait net au niveau du collier. Au-dessus, une tête émergeait, noyée sous des boucles rousses. Et une expression passablement énervée.

- Grumpf, fit Deuxcrocs alors que Lionel faisait un pas de recul, l’air de rien.

- Tiens, salut vieux. Content de te revoir !

- Grumpf !

- Ca va être la pleine lune, à ce que je vois, dit Lionel sur le ton de la conversation. Un ton qu’il voulait le plus détaché possible, mais qui à l’arrivée n’était qu’un chuintement tremblotant.

- Grumpf.

M’en parle pas ! lâcha Deuxcrocs au bout d’un temps interminable ou les deux “hommes” – enfin, l’homme et le loup-garou – se regardaient en chiens de faïence. Regarde-moi ce gâchis ! Un costume qui avait à peine trente-et-un ans ! C’est rageant !

Pendant qu’il parlait, il désignait le pourtour de son épaule, où des lambeaux de costume pendouillaient lamentablement.

Lionel se risqua une question.

- Justement, commença-t-il avant de marquer une pause. D’ordinaire, tu l’enlèves bien avant la lune gibbeuse, non? Comment se fait-il que…

- C’est à cause de Sidney et ses calculs à la con ! Je demande à cet imbécile pour quand est la pleine de ce mois-ci, pour savoir où j’en suis dans ma phase lunaire… Il s’est planté de TROIS JOURS !

Il fulminait.

- Résultat des courses, voilà ce qui arrive. Hier matin, ça à commencé, et maintenant, je ne peux même plus retirer cette saloperie ! Il faut que j’attende de reprendre ma forme descendante.

L’atmosphère entourant Deuxcrocs se chargeait d’électricité, d’une très lourde tension auquel il valait mieux ne pas s’exposer trop longtemps. Lionel préféra donc bafouiller un “Bon, à plus tard alors…” avant de prendre la tangente.

 

 

***

                – A la tienne, dit Jack avant d’enfouir sa mâchoire supérieure dans une tasse de café fumante.

- Bee !

Lionel apporta à la table du fond du réfectoire un bock qui manifestement était un conduit d’évacuation il y a encore peu de temps. La tasse improvisée dégoulinait un liquide noirâtre sentant fort, et donnant l’impression d’avoir suinté du bout d’un canon de revolver.

Il la laissa à la bonne garde de la petite balle de ferraille, qui volait frénétiquement autour de la table en lui tendant ses bras télescopiques à s’en arracher les plombages.

- Tiens, Bee-Bop, comme promis, ton Special Griffon 65.

Une petite trappe s’ouvrit dans un glissement feutré sur la carlingue de Bee-Bop, et il déversa goulûment le breuvage en poussant un “Beeeeeeee…“, signe chez lui d’un intense plaisir.

Lionel s’assit enfin et contempla son verre. A côté des deux autres, il faisait vraiment enfant de chœur. Un verre de lait. Il fut même tenté de le cacher en l’englobant dans sa main.

Jack, lui, regardait le fond de sa tasse.

- Pas assez corsé, son arabica, déclara-t-il sans remuer les lèvres.

Il émit un bruit au-dessus du café brûlant, comme s’il lui crachait son haleine, et paru satisfait.

Le café exhalait maintenant de grosses bulles qui crevaient à la surface, et la vapeur avait changé de couleur. Elle avait à présent une teinte de gadoue très prononcée, chose étrange pour de la fumée.

La tête-de-mort se tourna vers Lionel et dit :

- C’est beaucoup mieux maintenant. Tu en veux?

Lionel dissimula du mieux qu’il pût sa grimace d’effroi et refusa poliment.

Ce à quoi Jack haussa les épaules, et avala d’une rasade le restant de café démoniaque. L’instant d’après, la fumée lui sortait par la gorge, les oreilles, et par les cavités oculaires.

Bee-Bop éclata d’un rire métallique.

 

***

- Monsieur, écoutez, j’ai vraiment besoin de reprendre le service actif.

Lionel s’accouda, les mains presque jointes, sur le grand bureau d’acajou de Sir Gideon, le directeur du B.P.A. Celui-ci le regardait derrière ses petites lunettes rondes, et haussa un sourcil. Il reposa le feuillet qu’il avait à la main lorsque Lionel était entré en trombe dans son bureau.

- Ecoute, Lionel, dit-il en détachant chaque mot, ce n’est pas de gaieté de cœur que je le fais, mais je ne peux pas te remettre à ton grade d’avant. Pas après tout ce temps de latence. Tu es resté parti près de deux ans, on ne sait où – et je ne veux pas le savoir.

Il marqua un temps, enleva ses lunettes en se massant le nez, et reprit.

- Un agent qui n’a plus exercé depuis un si long laps de temps…

- Mais je ne dis pas que je veux reprendre le 4ème échelon tout de suite, Monsieur,  implora Lionel. Rétrogradez-moi, confiez-moi au moins quelques affaires. Même dans le district de Londres.

Sir Gideon eu l’air de réfléchir, puis il se pencha sur son bureau, et rabaissa un peu la voix.

- Tu es sûr de toi? Tu veux repasser à l’échelon inférieur?

- Oui.

- Très bien.

Il se renfonça dans son siège rembourré, le cuir couinant sous son poids.

- Tu feras équipe sous la supervision de Lydia, dans ce cas.

Lionel écarquilla les yeux. Il n’eu même pas le temps de penser à ce qu’il allait dire que :

- Nonmaisnonattendez ! Vous savez comme moi que ce n’est pas possible ! J’ai déjà discuté avec Sidney à son sujet, elle n’est pas apte au service actif !

- Tu as discuté avec Sir Callaghan, demanda ironiquement Sir Gideon, un sourire aux lèvres. Quel dommage alors que ce ne soit pas lui qui soit responsable du Bureau… Il aurait certainement été d’accord avec toi… C’est un ordre.

Il avait bien préparé son effet de style. Lionel avait l’air de quelqu’un que l’on avait fait entrer de force dans une lessiveuse, puis sélectionné le programme “taches tenaces et/ou radioactives”, et lancé le tout.

Les derniers mots que Sir Gideon prononça, avant que Lionel ne quitte la pièce, résonnèrent et rebondirent sur les murs avec toute la force d’une balle de squash.

- Et pour bien démarrer, c’est toi qui va lui annoncer qu’elle reprend le service actif.

 

 


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