[Hydre Noir] – Chapitre Quatrième
LES CROCS DANS LA CHAIR – Prologue
Elle couru aussi vite qu’elle le put, aussi loin que ses jambes meurtries le lui permettaient. Ses jupons la gênaient dans ses mouvements, son corsage lui coupait la respiration, et ses cheveux ruisselants de sueur lui tombaient en paquet sur les yeux, dans une maille inextricable de fils bruns.
Bref, elle courait au hasard, sans vraiment voir où elle allait, au risque de se prendre un lampadaire, ou dans le cas qui nous intéresse un arbre, en pleine figure.
Elle, elle n’avait pas le cœur à rire, ni même à sourire de ces sinistres farces. Elle allait lui échapper.
Le seul bruit dans tout le parc Est d’Ipswich, à cette heure plus que tardive, c’était l’écho de ses bottines qui claquaient la terre battue des sentiers. Et ses hurlements. Et puis, si l’on tendait l’oreille, on finissait par entendre un souffle rauque, puissant. Et qui se rapprochait. Dangereusement.
Et puis, c’est plus qu’un son. Ce sont des lumières, clinquantes, étincelantes comme mille bougie sur chandelier. Un râtelier de crocs qui dansaient à sa poursuite. Manquaient de lui agripper le bas de robe. Claquaient comme un piège à loup dément et fantomatique, une locomotive infernale lancée à plein charbon, qui hurlait son appétit.
Finalement, elle s’essouffle, à courir et à appeler à l’aide. Elle ralentit, alors les crocs gagnent du terrain.
Encore deux coudées à peine.
Elle trébuche, vacille.
Les crocs n’en attendaient pas tant. Ils fondent sur elle.
Un hurlement.
Dans la nuit.
Et puis.
Rien.
***
- Tu sens toujours autant.
- Je sais, pesta Lionel en ramenant un pan de son manteau sur lui. Ca fiat au moins deux semaines que j’essaie de me débarrasser de cette odeur de poisson pourri.
- Et tu n’as pas pensé juste à … brûler tes vêtements?
- Non, c’est mon manteau, et j’y tiens.
Jack haussa les épaules.
- Comme tu veux.
Puis, en jetant un œil par-dessus ladite épaule, il rigola.
- Au moins, tu plais aux chats !
Les deux hommes étaient suivis par une file bien organisée, constituée en majorité par les chats de gouttière du quartier – et d’un rat qui pendait lamentablement dans la gueule de l’un d’eux, et ne comprenait visiblement pas ce qu’il fichait là.*
- Mais foutez l’camp, sales bêtes!, argua-t-il à la meute qui s’arrêta net et le regarda en penchant la tête, vaguement perplexe. Il est vrai qu’on avait rarement vu un étal à poissons, non seulement marcher, mais haranguer les foules.
Jack rit dans son écharpe.
- Quelle autorité!, plaisanta-t-il en s’étranglant à moitié.
*L’histoire nous apprendra plus tard qu’il était surtout troublé de trouver, marchant à côté de son tortionnaire – et futur cuisinier à fourrure – un petit squelette de rat emmêlé dans un grand drap noir, tenant une faux à la main.
Ceci étant dit, même les rats ont une Mort bien à eux, et rien qu’à eux (même si la Mort aux Rats ne rechigne pas à donner un coup de patte à la Mort aux Souris et celle aux Mulots, lorsque les fermiers des environs ont des frénésies de meurtre souricier, à grands coups de strychnine dans les moustaches.)
- Oh, ça va toi. Je suis obligé de ruser le soir pour rentrer, grommela Lionel. Ces sacs à puces font carrément le pied de grue devant Elric’s Hollow.
- Tu n’aimes pas les chats?
- Si, mais quand ils te suivent nuit et jour depuis deux se-… Mais tu fais quoi là? Repose-le tout de suite !
Jack tentait un air faussement innocent, cachant du mieux qu’il pouvait un petit chaton blanc dans les replis de son manteau.
- Oh ! Ne va surtout pas croire que…
- Non, tu as raison, je ne vais surtout pas croire… L’appartement sent encore le chat-melba d’il y a un mois ! Alors tu le reposes! Tout de suite !
Jack marmonna un juron, et laissa repartir le chat. Les autres, comprenant soudain qu’un sort funeste pouvait les attendre s’ils continuaient à suivre “l’étal-à-poissons” et surtout “l’enfant-bizarre-avec-une-grosse-tête-toute-vide”, s’enfuirent à toutes pattes.*
Lionel les regarda détaler avec un soupçon de perplexité.
- Terriblement efficace, finit-il par dire.
Puis ils tournèrent au coin de Arundel Street et Temple Place, et tombèrent nez à nez (ou plutôt nez à torse) avec un grand gaillard à la mine cuivrée, voir carrément ambrée au sens strict du terme.
*A noter que le chat fin gourmet de rats tartare au jus servi dans ses tripes laissa échapper sa pitance en se tirant, la queue entre les griffes.
Le rat s’écrasa mollement sur le pavé, et la Mort aux Rats bienveillante l’aida à se relever.
- COUIIIIII, dit la Mort aux rats (ce que l’on peut traduire par “raté.”)
Ce trait d’esprit implacable comme une guillotine bien huilée et au tranchant protocolaire peut laisser perplexe la plupart des lecteurs. On pourrait penser qu’une vie sauvée, c’est toujours ça de gagné sur la Grande Balance Universelle. Mais une âme est une âme, et les Morts ne font que leur boulot.
Et surtout, il va falloir faire un rapport en triple exemplaire pour expliquer où il y a eu “cachalot sous gravier”.
Le colosse, taillée dans une grande pièce de marbre brun polie, les toisa un instant, avec un air qui sentait le courroux proche d’avoir été bousculé et les clous à cercueil. Puis il se radoucit en reconnaissant les importuns.
- Qu’on me coupe les ailes… Lionel ! Tu es rentré?!
Lionel n’eu même pas le temps d’esquisser un geste qu’Ezechiel le prit dans ses bras et le souleva de terre.
Entre deux crachotements, il réussit enfin à prononcer :
- Iz… Arrête, s’il- humpf – te plaît… tu… tu m’étouffes!
L’ange relâcha sa prise et éclata d’un rire sarcastique.
- Toujours aussi peu résistant, ces humains !
Il faut dire que, en sa qualité d’ange – ou plus exactement de Domination, porte-flingue des Hautes Sphères -, Ezechiel était pour ainsi dire taillé pour la lutte. Massif, coulé au plus près de muscles saillants, il imposait le silence et l’autorité par sa seule présence.
Si l’on ajoutait à cela une peau à la limite de la couleur prune, des cheveux blancs qui bouclaient loin en dessous de la nuque, et des yeux bleus acide, on pouvait difficilement tenir le colosse pour un pur produit de la race humaine. Il semblait nettement au-dessus du lot.
Cependant, il n’avait jamais écopé de procès pour sorcellerie ou autres lynchages en bonne et dû forme à grands renforts de fourches, haches et mains pavés à-travers la face. Cela en raison d’une caractéristique propre à l’espèce humaine, qui préférait occulter purement et simplement des éléments trop inhabituels en les remplaçant mentalement par quelque chose de plus acceptable pour eux.
Cela étant dit, Ezechiel s’amusait souvent du fait que Jack ne semblait pas partager cet avis sur ce trait de l’humanité. Lui, il préférait s’emmitoufler dans une grande écharpe et de grosses lunettes fumées, tandis que l’ange se contentait d’un vulgaire pardessus pour cacher sa paire d’ailes.
- C’était comment l’Andalousie, demanda la Tête-de-Mort en lui serrant la main.
- Bien, bien. Il faisait bien plus chaud qu’ici en tous cas.
- Je ne trouve pas le climat mauvais, en hiver, moi.
- Non mais ça ne compte pas, il fait un froid à pas mettre un chérubin dehors, chez toi.
Jack eu un léger sourire.
- Ce n’est pas faux. En tout cas, ça fait plaisir de te voir!
S’ensuivit quelques banalités de mise (“Et comment va ta sœur?” “Bien, toujours morte.”), puis le trio passa les portes du Bureau for Paranormal Affairs.
- Il faudra qu’on se fasse une petite partie de poker, un soir, lança Jack alors qu’ils s’engageaient dans l’escalier du premier étage.
- Ah oui ! Lionel, tu seras des nôtres? J’ai ramené un petit Porto de Méditerranée, tu va m’en dire des nouvelles.
Lionel se massa la gorge.
- Euh, oui, mais je ne suis pas trop à l’aise avec vos enjeux dans les parties. On ne pourrait pas juste miser nos salaires pour une fois?
Le Deumlud, où Poker des Petits Dieux, était assez populaire dans les cercles angéliques et méphistophéliques depuis des millénaires, et bon nombre de ses adeptes voulurent pendant longtemps introduire ce jeu auprès des Hommes (ça faisait toujours de nouveaux adversaires). Seulement, la race humaine avait un peu de mal avec les principes des paris. Ils se faisaient tout simplement en âmes, ce qui explique pour beaucoup son succès auprès des uns, et encore plus le contraire chez les autres.
Ezechiel soupira.
- Mais c’est plus marrant avec des âmes.
- Oui mais la dernière fois, Jack à failli avoir la mienne, protesta Lionel en pointant du doigt le petit démon à tête-de-mort.
Jack se drapa dans le tissu de l’innocence qui trainait là, et conclut :
- Ca, mon vieux, c’est le jeu. Fallais pas te faire ratisser.
***
- Trois meurtres, des jeunes filles, dans la ville d’Ipswich. Commis tous selon le même modus operandi, à savoir : dans un des parcs, en pleine nuit, à l’écart des patrouilles, corps complètement déchiquetés, la police en à conclu à des attaques de chiens sauvages enragés. Humpf, c’est de bon ton.
Sidney avait tout l’art d’énumérer des dossiers criminels remplis de sang, de tripes et de choses horribles faites à des chatons avec un sérieux et une rigueur qui faisait encore plus froid dans le dos que les actes listés.
- C’est sans doute juste des attaques de chiens justement, se risqua Lionel.
Sidney releva un sourcil, attendit quelques secondes le temps que son effet prenne bien, et lut :
- Oui, sauf que les chiens ne laissent pas de traces de mâchoire de cinq pouces de long, que les victimes semblaient exsangues, que la tête avait été emportée.
- Ca va, c’est bon, j’ai rien dit, répliqua Lionel en balançant les bras.
- De plus, poursuivit Sidney, imperturbable, une forte odeur d’amande amère se dégageait des plaies, et des cavités des victimes.
- Charmant.
- Attends ! J’ai gardé le meilleur pour la fin…
- Peut être juste un malade. Je ne vois pas en quoi ça nous concerne, dit Ezechiel en s’apprêtant à sortir. Je vous laisse, j’ai du travail, moi.
- … Les corps étaient couverts de signes cabalistiques gravés dans la peau. Et du varien ancien* aussi, susurra Sidney en regardant distraitement sa montre arrêtée.
Ezechiel se pourlécha les lèvres et fit volte-face.
- Du varien, vraiment? Du vrai?
*Le Varien ancien est une langue morte à l’heure actuelle, qui était le parler utilisé dans les diverses sous-dimensions du Multivers, et notamment dans la Basse-Fosse.
***
Le monte-charge pour descendre jusqu’au niveau des laboratoires prenait un malin plaisir à bousculer ses voyageurs en tout sens, sans vraiment prendre souci des concepts élémentaires de gravité ou d’inertie. Si bien qu’au bout de quelques secondes, on ne savait même plus si l’on avait demandé à descendre, ou si l’on montait, ou si l’on allait à droite ou à gauche. Tout cela était assez confus, et de l’avis du technicien chargé de la maintenance de l’engin, lui-même ne comprenait pas vraiment comment tout ça fonctionnait.
Finalement, la machine infernale s’immobilisa aux abords d’un couloir souterrain où un homme armé jusqu’aux dents faisait les cent pas. Il les salua sans les regarder, les yeux cachés par son casque qu’il avait enfoncé jusqu’au cervelet.
- C’est bizarre quand même, qu’il ne sourcille même pas lorsqu’il croise Jack, s’inquiéta Lionel.
- Laisse faire, rétorqua l’intéressé en balançant sa main au-dessus de sa tête sans mâchoire. Pour Bee-Bop, c’est pareil. Les militaires ont cela de prodigieux : Tant qu’on leur donne un ordre, rien autour ne les surprend. Ils l’occultent, ou je ne sais quoi.
Ils marchèrent quelques secondes, et Jack s’exclama :
- Tiens d’ailleurs, il y a trois mois, j’ai aidé à traîner un Servile chez le Professeur.
- Les trucs avec plus de tentacules que d’orteils, demanda Ezechiel.
- Exact ! Eh ben, il s’est écarté. Et c’est tout.
- Il a du prendre ça pour une pieuvre.
- Sans doute. Mais le kilt, les griffes et les crocs sont des signes évidents pourtant.
- Il portait un kilt ?!
Jack renifla bruyamment.
- Oui, avec le tartan. On nous l’avait livré d’Ecosse le matin même, et ils l’ont envoyé chez Morgan immédiatement après. Donc, une fois mort, on s’est dit qu’il pouvait servir à quelque chose.
- Et? Il a servi?
- Quoi donc?
Lionel soupira.
- Ton Homme-Pieuvre, là, le Servile.
- Le Professeur en à juste tiré de l’encre.
Puis après un temps de réflexion, reprit :
- En même temps, vu ce qu’il en restait…
- Ca va, j’ai compris.
- Eh, c’est toi qui demande !
- Je sais, je sais.
Le couloir se divisait soudain en trois, chacun partant vers un point cardinal, le quatrième ramenant vers l’ascenseur.
- Où va-t-on en premier, demanda Ezechiel.
- Je lui ai demandé un nouveau revolver, rétorqua Lionel. Donc, à son bureau, en premier.
Il s’engouffra dans le couloir de gauche.
***
“Ne t’inquiète pas, il devrait être prêt pour ce soir.” – “J’apprécierais, il me renvoient pour cette nuit.” – “Hmm? Oui, oui oui… il sera prêt.”
Des échos étranges, déformés par la grandeur de la salle, qui semblait ne pas pouvoir tenir dans les dimensions du bâtiment qui l’abritait juste au-dessous, montaient, ricochaient et atteignaient les oreilles dans une cacophonie de transistor mal réglé.
L’Armurerie était le maelström du Bureau : énorme, attirant comme mille courants contraires, il semblait n’être qu’un vague fourre-tout entassés dans une salle à part, mais il recélait d’incroyables trésors.
Il semblait impossible qu’Isaac ai eu le temps, malgré son grand âge, de mettre au point autant d’inventions incroyables.
Avec le temps bien entendu, il avait fini par former des assistants, qui se chargeaient de monter les diverses machines qui constituaient ce musée de l’improbabilité, mais il en restait l’unique concepteur, et les plans remplissaient tant et si bien son petit bureau qu’il ne pouvait plus y entrer, et il l’avait reconsidéré comme n’étant qu’un gros tiroir avec une porte.
Même le personnage en lui-même respirait le savant fou : grand et maigre, presque chauve hormis deux boules de cheveux crépus d’un blanc de lessive bon marché derrière chaque oreille, qui se rejoignaient sur la nuque, et une grande blouse à la couleur indéfinissable, mais qui devait à la base être blanche, soutenaient un visage de vieil homme à la peau noire et aux yeux pénétrants.
Cette grande tige droite comme un bâton de réglisse était fort occupée à discuter avec une autre tête familière du Bureau, un grand brun taillé dans son pardessus râpeux.
- Néanmoins, la crosse est complètement fichue, marmonna Isaac avec des accents de café dans la voix.
Quelque chose de très chaud, torréfié, et surtout sans sucre.
- Tu ne peux pas essayer de la réparer, demanda l’autre homme en se grattant la barbe. J’y tiens beaucoup.
- Même à la crosse ? Bon, comme tu voudras, je pourrais te rafistoler ça avec une écorce de noyer, et un peu de substrats peut être. Mais ne t’attends pas à des miracles, Vincent, je ne suis pas magicien!
Isaac emporta un révolver semblant être taillé pour un géant sur un établi derrière lui, manipula l’arme, et soupira.
- Mais même le barillet en à pris un coup dans le museau ! Regarde-moi ce travail. Et la chambre, le fuselage, la gâchette et le percuteur ! Même les balles sont inutilisables en l’état ! Tu l’as filé à ronger à un loup-garou ou quoi?
Il se retourna sur l’homme.
- Ecoute, je veux bien que tu aimes ton Manstalker comme il est, mais là, à moins de changer les pièces, je ne garantis rien.
Vincent laissa échapper un juron qui ricocha contre les murs.
Bee-Bop, qui était occupé à trafiquer un fusil sur un établi voisin, releva la tête (ou plutôt, cette grosse boule de ferraille se retourna dans un chuintement à peine audible).
- Je te jure que si je l’attrape, ce petit …-
- C’était quoi au juste, le coupa Isaac, que tu as laissé jouer avec ton arme?
- Un Stein, grommela Vincent en battant des pieds.
- Ah, mauvais ces bestioles, reprit Isaac en se replongeant dans les entrailles du revolver. Beaucoup de griffes, et peu de cervelle… Bon, on va voir ce qu’on peut faire.
Puis, s’adressant à la boule de métal :
- Mon petit Bee-Bop, tu peux prendre ça et l’emmener sur la stale numéro cinq, s’il te plait? Je crois qu’il faudra au moins ça, si on veut que ce soit prêt pour cette nuit.
- Bee!, répondit la boule en s’emparant du Manstalker entre ses bras téléscopiques.
Vincent le suivit.
Le grand noir se retourna finalement sur Lionel en lançant un ” Bon, à nous maintenant !”. S’avisant de son client, il ajouta :
- Ah, Lionel, tu tombes bien, justement ton nouveau bébé vient juste d’être préparé !
Il s’enfuit dans les rayonnages et revint avec une petite boite en bois qu’il portait avec précaution.
- Tiens, je pense que ça va te plaire, souffla-t-il avec fierté en déposant la boîte sur son établi. C’est un prototype que John Browning, qui officie pour Colt Manufacturing, nous à gentiment… prêté. A la base, ça tire 11 balles de .45 ACP classiques, mais Bee-Bop y à ajouté quelques petites douceurs. Il est très doué ce petit.
Lionel décolla le couvercle et s’empara d’un pistolet à l’allure étrange. Il n’avait pas de barillet, et le canon, assez large et rutilant, était en un seul bloc de métal. En outre, il était parcouru de symboles runiques, romains, cabalistiques, et au bout de la crosse avait été accroché un petit chapelet de bois. Lionel fit la moue. Il ne comprenait pas comment se servir d’un tel engin.
- Il ne tire qu’un seul coup? Ou est le barillet?
Isaac, constatant son désarroi, se précipita :
- Attends, c’est la nouveauté, ils y ont mis ce qu’on appelle un chargeur ! Plus de barillet, regarde. Ca se charge par la crosse, comme ça.
Quelques manipulations laissèrent entrevoir un rail noir rempli de petites cartouches à l’aspect doré.
- Et tu armes comme ceci.
Un aller-retour rapide du poignet sur le haut du pistolet enclencha un son sec et caractéristique d’un engin de mort prêt à frapper.
- Impressionnant. Il s’appelle comment?
- Un Colt 45, tout simplement. C’est un prototype, Browning à encore pas mal de retouches à y apporter de son côté, dit Isaac en lui tendant le révolver par le canon. Mais selon nous, il est parfait maintenant.
Lionel soupesa l’arme. Elle était étonnement lourde pour sa taille.
- Malgré l’apparente robustesse de ce bijou, évite de le brutaliser quand même, lança mielleusement Isaac. Comme de le plonger dans l’eau de la Tamise par exemple.
- J’essaierais. Tu préfères toujours lorsque ces petites merveilles sont encore en étalonnage?
Isaac se fendit d’un sourire qui soulignait ses rides d’une oreille à l’autre.
- Plus simple à expertiser, plus brut, plus de plaisir à la décortiquer.
- Du .45, ça fait combien à peu près ?
- Oh, de gros trous…euh, ça fait combien du .45 ACP, Bee-Bop?!, lança le vieux noir à la boule de ferraille.
- Bee !
- Ah oui, merci. 11mm.
- Bee !, rectifia Bee-Bop du fond de son établi.
- Oui, 11,43mm, si tu préfères. Mais il t’a concocté d’autres sucreries que tu devrais trouver à ton goût.
Le professeur tira un petit coffret de sous l’établi, une vague boite de bois qu’il ouvrit. Il y avait beaucoup de munitions différentes à l’intérieur, réparties sur trois plateaux escamotables montés sur des charnières.
Il les détailla du doigt, comme s’il parcourait un étal de chocolats. Il avait un œil gourmand.
- Alooooors, nous avons… du .45, quelques pépites chemisées qui traversent les murs – même calibre -, des bénites – la tête est en cristal et remplie d’eau du Jourdan -, des gravées – croix, psaumes, symboles cabalistiques répulsifs -, des empoisonneuses – tu mettras des gants pour celles-là -, des balles en argent, en or, en cuivre du Tibet – loups-garous, goules, sorciers, agents du fisc -… Et ma petite préférée : le silure.
Il exhiba une grande balle chemisée, à l’embout bombé d’un vert jade étincelant et parcouru de rainures en hélice.
- Très joli, commenta Jack.
- Cette beauté vrille et perce l’enveloppe de la cible jusqu’au cœur. La tête est en écaille de dragon. Imparable contre les spectres hurleurs, les liches, et tous les petits tracas de la vie.
Isaac replaça le silure dans son logement, et referma la boîte. Puis il lança un regard insistant sur le pistolet.
- Tu… tu va lui trouver un nom?
Lionel parut réfléchir. Il frotta la culasse contre son menton et marmonna.
- Eve. Eve, ça me paraît bien.
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- Publié:
- octobre 1, 2011 / 6:06
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