[Hydre Noir] – Chapitre Cinquième

LES CROCS DANS LA CHAIR

 

 

 

                Le train fendait cette matinée de printemps comme un brise-glace. Les paysages défilaient en se ressemblant, puis se mélangeaient en une bouillie informe et vive de couleurs, de traits, de points, de fumées.

Jack repoussa le rideau de la vitre et s’enfonça dans son siège jusqu’à sentir les ressorts dans son dos.

- On arrive bientôt ?

Il répétait cette question depuis qu’ils avaient quitté Londres.

- Pour la vingt-quatrième fois, non Jack, il y a encore du chemin, grogna Lionel, qui était assis en face de lui. Alors installe-toi et dors.

La tête-de-mort soupira et croisa les bras, comme un enfant à qui on aurait refusé une sixième glace chocolat-noisette-fraise-pistache.

Devant ce spectacle navrant, qui avait au moins le mérite de ramener un peu de silence dans le compartiment, Lionel eu un petit sourire. Puis il se détourna du démon et se pencha à sa gauche, ou Lydia était occupée à lire un livre parcouru de gravures plus effrayantes les unes que les autres.

 

Lionel n’avait jamais beaucoup aimé ce genre de bouquins. Enfant, il répugnait même à laisser courir ses doigts sur ces dessins d’hommes à tête de chauves-souris aux yeux exorbités, ces goules qui perdent des morceaux de chair pourrie aux quatre coins de la page, ces chiens-loups démentiels aux sourires de sociopathes…

Il préféra ne pas y penser.

Sa voisine semblait pourtant absorbée par ce qu’elle lisait, et caressait inconsciemment la gravure du bout des doigts.

Lionel sourit un peu plus. De cette sorte de sourire indéfinissable, dont on ne sait pas s’il commence ou s’il finit.

NE T’INQUIETE PAS POUR ELLE, CA VA ALLER.”, lui martela une voix, qui semblait entrer directement dans son cerveau sans passer par la case tympans.

- Ca va vous, ce n’est pas le moment, marmonna-t-il comme pour lui-même.

- Qu’est-ce que tu as dit?, demanda Lydia en relevant le nez de sa lecture.

- Euh, commença Lionel pris au dépourvu, je… je-me-demandais-ce-que-tu-lisais.

Elle ne cillait pas, son regard s’enfonçait profondément dans le sien, passait le nerf optique et sondait directement son cerveau.

Un frisson lui parcouru l’échine. Elle avait toujours l’air à moitié en transe lorsqu’elle se plongeait dans ces lectures.

- “De l’art de décapiter les loups-garous, ou comment passer trois jours de vacances à Glasgow”, finit-elle par répondre en tapotant la reliure.

- … Intéressant?

- Oui, plutôt.

Et elle retomba le nez dans son livre, sans plus donner de signes de vie. La seule information qui donnait à penser qu’elle l’était toujours, c’était ses yeux. Ils pétillaient jusqu’à presque exploser.

 

Eve lui martelait le flanc à chaque cahot ou changement de voie. Cette arme était décidemment bien plus lourde qu’il n’y aurait paru au premier abord.

- Les charmes et protections magiques se nourrissent de matière noire. C’est pour ça qu’il est plus lourd.

Lionel tourna la tête vers Jack.

- De quoi donc?

La Tête-de-Mort reprit sans bouger la mâchoire, qui donnait l’impression que la voix sortait directement des pores de sa peau café-au-lait-passé-fruit, et de ses deux orbites d’une noirceur et d’une profondeur de cosmos.

- Ton pistolet. Laura.

- Eve, le coupa Lionel.

- C’est pareil, poursuivit-il, imperturbable. Le Professeur à du placer une bille de matière noire dans la crosse, sous le percuteur. C’est pour ça qu’il est beaucoup plus lourd qu’il ne devrait. Les sortilèges, comme tous les trucs que vous faîtes fonctionner, les humains, ont besoin de carburant. Fossile, électrique, hydraulique… Eh bien la magie, c’est la lumière noire. Et ça pèse un homme mort ces trucs-là. Et si ça devient instable, alors là…

Lionel ramena son bras le long de sa hanche et pris Eve en sandwich pour l’empêcher de bouger.

- Là, Isaac à du te mettre quoi… Oh, allez, une tête d’épingle. Mais ça suffirait pour expédier ta carcasse à l’autre bout de l’île si ça venait à sauter.

- Du coup, je me demande si c’est une bonne idée d’avoir foutu un de ces trucs dans un révolver, marmonna Ezechiel, qui ne donnait que l’impression d’être endormi, enfoncé dans sa gabardine, la tête posée contre la porte du compartiment.

- Moi, je me demande surtout si c’est une bonne idée d’avoir donné ça à un humain ! Ah !, répliqua Jack en rigolant. (Ou du moins, de ce qui pourrait se rapprocher du rire selon lui, mais qui ressemblait à la plainte d’un chat que l’on aurait écorché vif et plongé dans un tonneau de jus de citron pressé, le ton sarcastique en plus.)

Lionel se renfrogna, et s’enfonça dans son siège.

- Dites tout de suite que je suis maladroit.

Il y eu un silence.

 

 

Le train entra en gare d’Ipswich à pas d’escargot sous barbituriques, comme il est de coutume dans l’industrie ferroviaire. L’après-midi s’amorçait, encore un peu frais mais ensoleillé.

Ezechiel fut le premier à descendre, et ouvrit les bras en croix en inspirant profondément.

Jack le suivait de près avec une petite mallette, empêtré dans son gros manteau et essayant tant bien que mal de cacher son manque de mâchoire sous une écharpe rouge aux mailles lâches.

- Aaaah, ça fait un bien fou de sortir de ces boîtes de conserve, s’écria Ezechiel.

- Ouais, ça donnerait presque envie de sortir les ailes et d’aller faire un tour, hein?, renchérit la Tête-de-Mort, la voix étouffée par l’écharpe en laine.

- Peut être, mais il ne va PAS le faire, conclut fermement Lionel qui descendait en leur jetant un regard noir. Alors tu seras gentil d’éviter de lui donner ce genre d’idées. Je vous rappelle qu’on est dans un lieu public.

- De toutes manières, se renfrogna Ezechiel, il va pleuvoir.

Là-dessus, il rabattit un bout de son caban devant son nez.

- Pleuvoir? Mais il fait un temps superbe.

 

 

***

                – Je te déteste, assena Lionel, le regard sombre, la pluie froide du début de printemps lui inondant littéralement la figure.

- Je sais, répondit avec un air d’ironie l’ange qui au contraire, s’en délectait, et levait le visage vers le ciel pour en recevoir le plus possible.

- C’est obligé, la figure christique, les bras en croix, et tout le tremblement, ou c’est juste pour te foutre de moi?!

- Oh, désolé, balbutia Ezechiel en ramenant ses mains dans ses poches. Mais j’adore la pluie et quand… Enfin, je ne fais pas trop attention…

- Déformation professionnelle aussi, faut dire, conclut Jack en s’ébrouant toutes les deux secondes.

Malgré le chapeau à larges bords qu’il portait, la pluie s’infiltrait et tombait dans la noirceur insondable de ses orbites.

- Dis donc, au fait, j’ai jamais pensé à te demander, commença Lionel, l’œil rivé sur la tête-de-mort. Mais toute l’eau qui rentre là, elle va où? Elle ressort en-dessous, je suppose.

Jack découvrit ce où aurait du se trouver un semblant de mâchoire inférieure et la désigna. Rien n’en goutait.

- Ben non, tu vois. Mais en fait, moi aussi ça m’inquiète, je ne comprends pas du tout.

Ils se turent un instant devant cette révélation troublante. Puis Jack ajouta en désignant son “œil”, avec toute la candeur qui le caractérisait :

- Le plus bizarre, c’est que la fumée, elle, elle ressort par là, lorsque je bois du café.

- Il n’est pas nécessaire que l’on sache tout ce que ton corps fait ou ne fait pas, rétorque Lydia, qui avait gardé le silence jusque là. Poussez-vous maintenant.

Le petit groupe s’écarta, en prenant soin de ne pas achever d’effacer les traces de sang sur la pelouse, seuls vestiges de “la seconde victime, Mary-Ann Wells, retrouvée éventrée dans Gippeswik Park, à l’écart des chemins de promenade. D’après le rapport de police, elle était morte de l’hémorragie causée par son éventration, et la quasi-totalité de ses organes internes avaient été prélevés.”

- Ne te sens surtout pas obligé de nous donner tous les détails, Jack, assena Lionel en reniflant.

- Ca fait partie du travail d’investigation aussi, se défendit l’homme à tête-de-mort.

- Eh bien dans ce cas, va le faire plus loin. J’étais déjà vaseux à cause du train, mais là, tu va m’achever avec tes histoires.

Lionel porta sa main à sa gorge et la massa avant de tirer un peu sur son col pour se donner de l’air.

- Petite nature, chuchota Jack.

Lydia était accroupie devant un tronc largement aspergé d’hémoglobine, l’observa longuement, prit une grande inspiration et posa sa main blanche dessus.

Un frisson remonta le long de ses doigts.

 

- Je ne vois presque rien. Elle est morte depuis trop longtemps, le Temps à presque tout estompé.

- Tu vois quand même quelque chose. Qu’est-ce-que c’est?, l’encouragea Ezechiel.

- Elle court. Elle est poursuivie. Elle court et elle trébuche. Il y a du sang. Beaucoup de sang, Partout. Elle crie.

Elle retira vivement sa main.

- Elle se fait tuer par des crocs. Des crocs blancs, murmura-t-elle en se relevant.

- Ca ne nous avance pas beaucoup, grommela Lionel en se grattant la barbe. “Des crocs”, même blancs, ça peut être une bête sauvage. Tu n’a rien de plus précis, vraiment?

Lydia se tourna. Son regard était noir, mais sans haine. Impassible et profond. La pluie lui avait collé ses mèches brunes sur la figure.

- C’est trop ancien. Il me faut la dernière scène de crime.

- A Landseer Park? Mais c’est à l’autre bout de la ville, s’écria Ezechiel. Le temps d’y aller, il fera presque nuit.

- Pas le choix, dit Lionel. Plus vite on aura fait un autre relevé, plus vite on saura à quoi on aura affaire.

 

 

***

                Il y a cette femme. Elle tient un parapluie à la main. Elle à un petit chapeau avec de la dentelle rabattue sur le devant. Et un petit carnet de bal.

Il fait nuit.

- Ouais, ben ici, il fait nuit, c’est pas des nouvelles fraîches.

- Mais tais-toi, laisse-la se concentrer.

- Mais j’avais dit qu’on mettrait un temps fou et…

- Tais-toi !

Je me rapproche d’elle. Elle à son nom marqué en petites lettres dorées sur le carnet. “Rose Masterson”. C’est elle. Elle coupe par Landseer Park. Elle veut gagner du temps. Elle va à un bal. Il doit y avoir ce jeune homme brun avec un-

- Ce genre de détails n’est pas contributif, merci.

Elle emprunte le sentier nord du parc. Elle s’avance et s’enfonce dans l’obscurité. Elle à l’habitude de couper par ici depuis qu’elle est petite. Mais ce soir, c’est différent. On la suit. Elle le sent, elle le sait. Et elle sait aussi qu’appeler à l’aide à cet endroit ne sert plus à rien, elle est maintenant trop loin des sentiers battus par la métropolitaine. Elle commence à courir, et la chose la suit. Elle accélère, mais il est sur elle. Elle est acculée. Elle se retourne et… Oh non ! Quelle horreur !

- Quoi ? Quoi ?!

­- Je vois, un chien énorme, et humain en même temps. Des crocs. Quelque chose brille dans ses yeux. Non. Non ! NOOOOON!

Lydia s’affaissa sur le sol, pâle et tremblante. Lionel dut la retenir pour qu’elle ne s’évanouisse pas.

- Ses yeux… Ses yeux…, répéta-t-elle.

- Qu’est-ce qu’ils ont, ses yeux?

“Je l’ai vu dans ses yeux… Je l’ai vu… J’ai vu la Basse-Fosse.”

 

 

***

                – Alors, les charlatans, ça bosse dur? Eh dis, le petiot, t’as pas peur de bouillir avec ton écharpe? Ah !

La masse gélatineuse pourvue de l’uniforme et de la casquette du policier britannique enfourna un gros morceau de cake dans une de ses cavités et ressortit du bureau (l’auteur préfère supposer qu’il s’agissait de sa bouche, ou du moins de ce qui devrait s’en rapprocher, coincée entre deux joues fessues, le tout sous une moustache qui donnerait pitié aux plus miteux des ramasse-miettes).

” Et vous nous mettez pas le foutoir !” avait-il tenté d’ajouter en s’étranglant à moitié.

Jack remonta son écharpe sur son nez.

- C’est ça, tas de viande, prends ta pelle et ton seau et va jouer.

- Jack !

- Quoi? C’est lui qui à commencé, en se foutant de nous.

La Tête-de-Mort marmonna en ramenant des papiers sur la table centrale du local que la police locale avait du céder à l’équipe du BPA. Quelque chose de politiquement, et intimement immoral. A base de trou, de fentes et de cavités, et de tout un tas de truc pointus et gluants qu’il pourrait y mettre.

- Ton langage, Jack, s’écria Lionel.

Puis, revenant sur le dossier qui les préoccupait, ajouta :

- Bon, reprenons. Pendant que nous étions occupés à faire un relevé dans Landseer Park, l’homme-chien à fait une quatrième victime, en plein cœur de Christchurch Park. On n’a pas retrouvé les appendices de la petite, que ce soit les bras ou les jambes. Cette saloperie à du les emporter avec elle.

- Charmant, toussa Ezechiel.

- Exactement. Et le problème, c’est que mis à part les endroits où se sont déroulés les meurtres, il n’y à aucun lien entre ces jeunes filles.

Joan Elizabeth Nichols, Hollywells Park, décapitée. La tête à été emportée. La première victime, une jeune femme de ménage qui rentrait de son travail chez Garber & Calls, un prêteur sur gages des environs.

Mary-Ann Wells, Gyppeswik Park, éventrée, il a pris les organes internes. Veuve de guerre, elle vivait deux rues plus loin et était sortie promener son chien. Lequel à été retrouvé pendu et écorché vif dans l’arbre au-dessus du cadavre de sa maîtresse.

Rose Masterson, Landseer Park, Vagin et ovaires retirés avec la minutie d’un malade mental. Autant dire qu’il ne restait pas grand-chose. Jeune fille de bonne famille, qui s’en allait à un bal.

Et enfin, Rachel Lebenstein, Christchurch Park. Bras et jambes arrachés. Toute l’ironie pour elle. Mère de trois enfants, elle était sortie retrouver son amant, un goy du nom de James Lenox. C’est lui qui à donné l’alerte, ne la voyant pas arriver et sachant qu’elle passait par un des parcs.

- C’est son mari qui doit être content, lança Jack en contemplant la photo du corps sans tête de Mrs Nichols.

- Il est en déplacement à Londres et n’est pas encore au courant du décès de sa femme, conclut Lionel. Ses enfants ont été placés chez la nourrice en attendant.

 

- Voilà, aucun lien. Pas la même origine ethnique, pas la même religion, pas les mêmes métiers, rien.  Elles ne se connaissaient même pas, et habitent toutes dans des quartiers différents.

Lionel martela la table du poing.

- Et il va encore faire d’autres victimes! On à huit parcs dans cette ville, il va tous nous les faire, si on le laisse agir!

 

***

 

- Tu les a vu, ces idiots qu’on nous à expédié de Londres?

- Des médiums, il paraît… Comme si on étaiet pas capables de résoudre des meurtres chez nous…

- C’est toujours pareil, quand on à une bonne affaire, il faut qu’on nous envoie des jeunes blancs-becs nous la sucrer sous le nez.

- Ouais… Par contre, il y en à un qui m’épate.

- Lequel?

- Le petit qui veut pas enlever son imper. Ca doit faire le quinzième café qu’il s’envoie en une demi-heure.

***

- Des heures qu’on sèche. Il n’y à aucun moyen de savoir quel parc il va choisir. Hormis qu’il frappe toutes les nuits. Et le jour va bientôt se coucher.

Jack semblait hypnotisé par la carte murale, où des points représentant les morts avaient été épinglés en rouge.

Puis soudain, il approcha sa main, et commença à les relier mentalement. Il s’écarta et lança :

- C’est drôle, ça fait un pentacle.

Lionel, la tête dans les mains, n’eu même pas le courage de se relever.

- Le pentacle, ça à cinq pointes, Jack, comme son nom l’indique. Et on à huit parcs. Alors, je ne sais peut être plus compter, mais huit c’est plus que cinq, non?

- Oui, je sais, merci, maugréa la Tête-de-Mort sous son écharpe. Mais si tu prends ces points, que tu en ajoutes un là (il pointa Bourne Park de son doigt osseux), mettons donc un cinquième meurtre, et que tu relie le tout, tu as un pentacle. Et du coup, ça prend son sens, qu’il le fasse dans cet ordre.

- Il reconstitue un pentacle?, s’écria Ezechiel, surpris et fasciné. Mais ces parcs ne sont pas des lieux de pouvoir pourtant.

- Non, ajouta Jack en pointant maintenant un point au centre de la carte. Mais en dessinant son pentacle avec des meurtres rituels, il en crée un. Juste ici, sur Hawes Street.

Cette fois, Lionel se redressa. Il regarda tour à tour Jack, puis la carte.

- Est-ce qu’il y à une maison abandonnée dans cette rue?

 

 

***

                – Ils vont s’en sortir tous seuls, tu crois?

Lydia marchait quelques pas derrière, serrant un livre sur sa poitrine. Elle avait l’air sombre.

- Un démon et un ange de Domination, lui répondit Lionel. Ca devrait suffire pour mater un chien-chien quand même. Ah, c’est là.

Ils arrivèrent devant une haute maison de trois étages, encastrée dans la rue entre un barbier et une boucherie aux relents de sang et de tripes. La façade semblait couverte de suif, et l’aspect général laissait à penser qu’elle était inhabitée depuis quelques temps déjà.

Lionel monta les quelques marches de l’escalier et s’engagea sur le petit perron. Puis il se retourna, constatant que Lydia ne le suivait pas. Elle restait là, la main levée dans le vide, n’osant même pas toucher la grille devant la bâtisse.

- Ne t’inquiètes pas, ce n’est qu’une maison.

- Non, ce n’est pas ça le problème, lui répondit-elle en serrant son livre à s’en meurtrir les doigts. Tu ne vois pas?

- Quoi donc?

- Là, sur la porte. On a tracé un signe sur la porte. Et il est encore frais.

Lionel se retourna sur la lourde porte cochère qui s’imposait à lui. Il ne nota rien d’anormal, sinon une vague odeur d’amande amère qui s’en dégageait.

- Je ne vois ri…

- Regarde mieux ! Il est caché, lui soutint Lydia avec force.

Il força sur ses yeux, jusqu’à manquer de les faire sortir de sa tête et de se bouillir le cerveau, s’obligeant à nier la porte telle qu’il la voyait, et finalement, une trace apparut. Elle sinuait du sol jusqu’aux chevrons les plus hauts de la porte et se recourbait à son extrémité en une lame cassante qui partait vers la poignée. Sans aucun doute, il s’agissait de l’image d’une faux.

- Il y a un certain talent, dit Lionel en se massant les yeux. C’est du sang, tu crois?

- Je ne sais pas.

- Mouais… pourrais-tu…

Il lui indiqua la porte d’un geste de bras. Lydia lâcha son livre et fouilla dans un petit sac qu’elle portait en bandoulière. Elle finit par en sortir un petit rectangle de fer grand comme la paume et s’avança.

L’objet était en deux parties, pourvu d’un cache sur le dessus qu’elle retira du pouce, dévoilant un mécanisme beaucoup trop compliqué pour être décrit. Mais pour faire simple, il devait sûrement s’agir d’une sorte de briquet, puisqu’en faisant tourner une petite roue crantée, une flamme indigo jaillit.

Elle braqua l’engin contre la porte, et la faux stylisée commença à caraméliser, et exhaler une odeur de cuivre fumante. Finalement, le signe se volatilisa et la porte s’ouvrit toute seule dans un chuintement.

- Recule maintenant.

Lionel avait sorti son arme. Elle était décidément beaucoup plus lourde qu’il n’y paraissait. Il passa l’embrasure de la porte, et pénétra dans un couloir plongé dans l’obscurité. Lydia le suivit, prenant bien garde à ne pas même frôler la porte. Elle buta du pied dans quelque chose. Une petite corbeille, une sorte de porte-parapluie qui sonna sous le choc. La curiosité, et l’odeur étrange qui s’en dégageait la poussa à regarder à l’intérieur.

” Oooooh.”

- Quoi, demanda Lionel en se retournant vers la jeune femme.

- C’était du sang en fait.

- Comment tu sais?

Elle ne répondit pas. Elle se contentait de fixer l’intérieur du porte-parapluie. Il avança la main et sentit une masse de fibres sous ses doigts, comme une toile de jute. Il tira et extirpa une boule qui suintait de partout. Une boule qui, il n’y a pas si longtemps de ça, appartenait à un humain.

- Je crois qu’on à retrouvé sa tête, finalement, dit-il l’air dégoûté, balançant le visage pétrifié d’une jeune fille du bout du bras.

- Pauvre fille.

- Ouais. Allons-y.

 

 

***

                – La brume s’épaissit.

- Ouais.

- … Tu es sûr que tu ne t’es pas planté d’endroit?

- Non non, je te le dis, Iz, c’est forcément ici.

- Ouais ben en attendant, elle n’arrive pas. Et lui non plus.

Ezechiel renifla.

- Il VA venir.

 

 

***

                Lionel poussa une vieille porte et s’engouffra dans l’escalier qui menait au sous-sol. La maison semblait abandonnée depuis des lustres, et il s’interdisait même d’éternuer, de peur que la charpente ne leur tombe dessus. L’escalier en colimaçon serpentait autour d’un pilier de pierre brute, et débouchait sur un petit couloir bas-de-plafond, suant l’air chaud et poussiéreux.

Au bout de ce tunnel de taupe, on distinguait une ouverture cerclée de lumière.

- Tu ne sais toujours pas ce que c’est que cette saleté, demanda Lionel à Lydia, qui le suivait religieusement.

- Non. Il n’y a rien dans mon livre.

- C’est embêtant, conclut-il en chargeant la chambre de son arme. Je vais lui mettre du lourd alors.

Enfonçant la porte d’un grand coup de pied, il pénétra en furie dans une petite pièce parfaitement circulaire, au sol dallé. Cela aurait pu passer pour une remise tout à fait ordinaire, s’il n’y avait eu un trou béant en son centre d’où montaient une chaleur et des échos étranges.

Prudemment, il avança et jeta un œil.

Le trou semblait se prolonger sur des kilomètres, et les parois bougeaient. Parfois même, quelque chose qui ressemblait à un bras jaillissait et s’acharnait dans le vide, puis re-rentrait sans plus de cérémonie.

- Un portail… C’est un portail de la Basse-Fosse, murmura-t-il, sa pensée étant trop folle pour rester dans sa tête.

Lionel se retourna.

- Et comment on ferme…-

Il se pétrifia, la main encore crispée sur la gâchette.

 

 

***

- Oh merde…

- Ton langage, Jack. Qu’est-ce qu’on fait maintenant?

Jack retourna un bout de chair côté muscle et hocha la tête.

- Pour elle, plus rien. Regarde-moi ça, je ne sais même pas si tous les morceaux sont à elle.

 

 

***

                L’homme à tête de chien se précipita sur Lionel, et le mordit violemment à l’épaule. Ses crocs s’enfoncèrent jusqu’à l’os, faisant fi du cuir du manteau, des vêtements et de la chair. Sans lâcher sa proie il balança la tête et l’envoya contre le mur.

Sous la violence du choc, Lionel s’affala sans connaissance.

Lydia traça fébrilement des signes dans l’air, lorsque l’Homme-Chien revint à la charge, l’empoigna à la gorge et serra à lui broyer le larynx.

Il avait une gueule monstrueuse de ces gros chiens noirs et fauve, avec le museau épaté surmontant deux rangées de crocs aussi épais que des cornes. Ses yeux flamboyaient.

- Allez viens honey, aboya-t-il à l’ensorceleuse qui commençait à virer au bleu. Tu va voir, l’eau est bonne.

 

 

***

                Jack haletait. Il n’était vraiment pas taillé pour la course.

- Tu crois qu’on va… pfouh… arriver à… à temps ?

- J’en sais rien !, s’écria Ezechiel qui filait à toutes enjambées devant. Cours, on causera plus tard !

- Pfouh… Putain de clebs !

- Ton langage, Jack !

- Oh ça va, lâche-moi un… un peu !

 

 

***

- Bien installée?

Attachée et bâillonnée, bras et jambes tendus au-dessus du puits, Lydia tentait d’hurler et de se débattre. Sans succès. Plus elle tirait, plus les liens lui meurtrissaient poignets et chevilles.

- Tu ne vaux plus grand-chose une fois que l’on t’à coupé le sifflet, sorcière, aboya l’Homme-Chien.

Puis il se retourna vers une petite table dans un coin où étaient étalés pêle-mêle papiers, couteaux, et divers bols et flacons contenant diverses choses sanguinolentes.

- Ca ne te dérange pas que l’on discute pendant que je me prépare? Cela fait tellement d’années que je n’ai plus laissé les femmes suffisamment longtemps en vie pour leur parler…

Il étudia la pointe d’un couteau du bout de la patte.

- Ca me manque. Pas d’objection? Non? Formidable !

Il revint avec deux bols remplis de viscères et balança le tout dans le puits.

- Je ne demande pas grand-chose en fait. Je veux juste rentrer chez moi. Tu vois, les plaques de dimensions ne restent pas collées les unes aux autres comme votre immonde porridge – qui en passant, n’est pourtant pas le pire de ce que vous pouvez manger. Les dimensions sont un grand ballet perpétuel. Et pour passer de l’une à l’autre, il faut une fenêtre. Au moins.

Il lança quelque chose d’indéfinissable dans le puits et s’essuya les mains contre sa chemise. Pour un chien, il était plutôt bien habillé.

- Alors, ça et puis ça aussi, et après… Ah ! Donc une fenêtre. Mais j’ai trouvé mieux. Moi, j’ai bâti une porte !

Il laissa tomber deux fioles fluorescentes dans un grand rond de bras théâtral. Le puits se mit à gronder, hurler, et son cœur commença à battre.

- Alors bien sûr, comme toutes les portes, on y rentre … et on en sort. Note que je m’en contrefiche, ce n’est pas un problème… Mais pour vous par contre…

L’homme-chien attrapa un long couteau recourbé et revint à côté de Lydia, qui avait cessé de se débattre.

- Allez, il ne reste plus que toi. Juste un dernier corps pour satisfaire le puits et c’est fini. Non? Tu ne veux pas? Tu sais, cela pourrait être n’importe qui. Même moi, si ça se trouve. Alors n’y vois rien de personnel, boucles brunes.

Il se redressa de toute sa hauteur, leva le couteau autant qu’il pût.

- Attention, fin du monde dans trois… deux…

Un éclair lui traversa la gorge, suivi de très près par une longue lame qui vint se loger dans sa trachée.

- Attention, pfouh, il ne faut pas qu’il tombe dans ce puits!, hurla Jack à bout de souffle.

Ezechiel empoigna la garde du couteau, et attrapa de l’autre main la jambe de l’Homme-Chien qui s’étranglait dans son sang. Le faisant basculer au-dessus de sa tête dans un râle d’effort, il l’écrasa avec rage contre le dallage.

- Vilain chien.

 

 

***

                Lionel sentit une douleur horrible lui parcourir le crâne à mesure qu’il se réveillait.

- Ca va?, lui demanda une voix.

Les vagues formes qui se dressaient autour de lui devinrent plus nettes, et il reconnût Lydia, Jack et Ezechiel, penchés au-dessus avec un air inquiet.

- Vous savez, je commence à me sentir vexé, grommela Lionel en se massant la nuque. C’est la seconde fois en moins d’un mois que je sers de punching-ball. Il est passé où, l’autre?

Jack s’écarta et montra du doigt un tas de viande fumante et répandue sur une bonne partie du dallage et du mur du sous-sol.

- Iz voulait s’assurer qu’il était bien mort, se contenta-t-il de dire.

Ezechiel enfonça ses mains dans les poches, en essayant de se donner une contenance.

- Ah bah là, c’est sûr, dit Lionel en réprimant un haut-le-cœur. Vous pouvez m’aider à me lever?

 

 

***

                – Tu es pas léger quand même, grogna l’ange.

Lionel avait son bras passé autour du cou d’Ezechiel, et il boitait sévèrement. Hormis cela, il avait l’air en vie. Ce qui l’étonnait lui-même.

- Je suis vraiment désolé. Tiens, la prochaine fois, on échange si tu veux. TU te fais tabasser, et je te porterais.

Puis, se tournant vers Lydia, il demanda:

- Ca va aller, toi?

- … Ca va.

- Et le puits?

- La fenêtre devrait se fermer dans une heure ou deux. Il se résorbera de lui-même.

- Je me demande quand même un truc à son sujet, s’exclama Jack, qui prit soudain part à la conversation.

- De quoi donc?

- Bon, c’était un homme à tête de chien, on est d’accord? Mais du coup, est-ce qu’il lui arrivait de se lécher les…

- Oh non, Jack, c’est dégueulasse !

- Quoi ? Qu’est-ce que j’ai dit encore?

 

 


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