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	<title>La Croisée</title>
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	<description>Le monde, les mots sur le dos d&#039;une loutre...</description>
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		<title>[Hydre Noir] – Chapitre Cinquième</title>
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		<pubDate>Sun, 06 Nov 2011 12:35:34 +0000</pubDate>
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				<category><![CDATA[Hydre Noir]]></category>

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		<description><![CDATA[LES CROCS DANS LA CHAIR   &#160; &#160;                 Le train fendait cette matinée de printemps comme un brise-glace. Les paysages défilaient en se ressemblant, puis se mélangeaient en une bouillie informe et vive de couleurs, de traits, de points, de fumées. Jack repoussa le rideau de la vitre et s&#8217;enfonça dans son siège jusqu&#8217;à [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=igniscorpus.wordpress.com&amp;blog=9344941&amp;post=147&amp;subd=igniscorpus&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p align="center"><strong>LES CROCS DANS LA CHAIR</strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><em>                </em>Le train fendait cette matinée de printemps comme un brise-glace. Les paysages défilaient en se ressemblant, puis se mélangeaient en une bouillie informe et vive de couleurs, de traits, de points, de fumées.</p>
<p>Jack repoussa le rideau de la vitre et s&#8217;enfonça dans son siège jusqu&#8217;à sentir les ressorts dans son dos.</p>
<p>- On arrive bientôt ?</p>
<p>Il répétait cette question depuis qu&#8217;ils avaient quitté Londres.</p>
<p>- Pour la vingt-quatrième fois, non Jack, il y a encore du chemin, grogna Lionel, qui était assis en face de lui. Alors installe-toi et dors.</p>
<p>La tête-de-mort soupira et croisa les bras, comme un enfant à qui on aurait refusé une sixième glace chocolat-noisette-fraise-pistache.</p>
<p>Devant ce spectacle navrant, qui avait au moins le mérite de ramener un peu de silence dans le compartiment, Lionel eu un petit sourire. Puis il se détourna du démon et se pencha à sa gauche, ou Lydia était occupée à lire un livre parcouru de gravures plus effrayantes les unes que les autres.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Lionel n&#8217;avait jamais beaucoup aimé ce genre de bouquins. Enfant, il répugnait même à laisser courir ses doigts sur ces dessins d&#8217;hommes à tête de chauves-souris aux yeux exorbités, ces goules qui perdent des morceaux de chair pourrie aux quatre coins de la page, ces chiens-loups démentiels aux sourires de sociopathes…</p>
<p>Il préféra ne pas y penser.</p>
<p>Sa voisine semblait pourtant absorbée par ce qu&#8217;elle lisait, et caressait inconsciemment la gravure du bout des doigts.</p>
<p>Lionel sourit un peu plus. De cette sorte de sourire indéfinissable, dont on ne sait pas s&#8217;il commence ou s&#8217;il finit.</p>
<p>&laquo;&nbsp;<em>NE T&#8217;INQUIETE PAS POUR ELLE, CA VA ALLER</em>.&nbsp;&raquo;, lui martela une voix, qui semblait entrer directement dans son cerveau sans passer par la case tympans.</p>
<p>- Ca va vous, ce n&#8217;est pas le moment, marmonna-t-il comme pour lui-même.</p>
<p>- Qu&#8217;est-ce que tu as dit?, demanda Lydia en relevant le nez de sa lecture.</p>
<p>- Euh, commença Lionel pris au dépourvu, je… je-me-demandais-ce-que-tu-lisais.</p>
<p>Elle ne cillait pas, son regard s&#8217;enfonçait profondément dans le sien, passait le nerf optique et sondait directement son cerveau.</p>
<p>Un frisson lui parcouru l&#8217;échine. Elle avait toujours l&#8217;air à moitié en transe lorsqu&#8217;elle se plongeait dans ces lectures.</p>
<p>- &laquo;&nbsp;De l&#8217;art de décapiter les loups-garous, ou comment passer trois jours de vacances à Glasgow&nbsp;&raquo;, finit-elle par répondre en tapotant la reliure.</p>
<p>- … Intéressant?</p>
<p>- Oui, plutôt.</p>
<p>Et elle retomba le nez dans son livre, sans plus donner de signes de vie. La seule information qui donnait à penser qu&#8217;elle l&#8217;était toujours, c&#8217;était ses yeux. Ils pétillaient jusqu&#8217;à presque exploser.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Eve lui martelait le flanc à chaque cahot ou changement de voie. Cette arme était décidemment bien plus lourde qu&#8217;il n&#8217;y aurait paru au premier abord.</p>
<p>- Les charmes et protections magiques se nourrissent de matière noire. C&#8217;est pour ça qu&#8217;il est plus lourd.</p>
<p>Lionel tourna la tête vers Jack.</p>
<p>- De quoi donc?</p>
<p>La Tête-de-Mort reprit sans bouger la mâchoire, qui donnait l&#8217;impression que la voix sortait directement des pores de sa peau café-au-lait-passé-fruit, et de ses deux orbites d&#8217;une noirceur et d&#8217;une profondeur de cosmos.</p>
<p>- Ton pistolet. Laura.</p>
<p>- Eve, le coupa Lionel.</p>
<p>- C&#8217;est pareil, poursuivit-il, imperturbable. Le Professeur à du placer une bille de matière noire dans la crosse, sous le percuteur. C&#8217;est pour ça qu&#8217;il est beaucoup plus lourd qu&#8217;il ne devrait. Les sortilèges, comme tous les trucs que vous faîtes fonctionner, les humains, ont besoin de carburant. Fossile, électrique, hydraulique&#8230; Eh bien la magie, c&#8217;est la lumière noire. Et ça pèse un homme mort ces trucs-là. Et si ça devient instable, alors là…</p>
<p>Lionel ramena son bras le long de sa hanche et pris Eve en sandwich pour l&#8217;empêcher de bouger.</p>
<p>- Là, Isaac à du te mettre quoi… Oh, allez, une tête d&#8217;épingle. Mais ça suffirait pour expédier ta carcasse à l&#8217;autre bout de l&#8217;île si ça venait à sauter.</p>
<p>- Du coup, je me demande si c&#8217;est une bonne idée d&#8217;avoir foutu un de ces trucs dans un révolver, marmonna Ezechiel, qui ne donnait que l&#8217;impression d&#8217;être endormi, enfoncé dans sa gabardine, la tête posée contre la porte du compartiment.</p>
<p>- Moi, je me demande surtout si c&#8217;est une bonne idée d&#8217;avoir donné ça à un humain ! Ah !, répliqua Jack en rigolant. (Ou du moins, de ce qui pourrait se rapprocher du rire selon lui, mais qui ressemblait à la plainte d&#8217;un chat que l&#8217;on aurait écorché vif et plongé dans un tonneau de jus de citron pressé, le ton sarcastique en plus.)</p>
<p>Lionel se renfrogna, et s&#8217;enfonça dans son siège.</p>
<p>- Dites tout de suite que je suis maladroit.</p>
<p>Il y eu un silence.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Le train entra en gare d&#8217;Ipswich à pas d&#8217;escargot sous barbituriques, comme il est de coutume dans l&#8217;industrie ferroviaire. L&#8217;après-midi s&#8217;amorçait, encore un peu frais mais ensoleillé.</p>
<p>Ezechiel fut le premier à descendre, et ouvrit les bras en croix en inspirant profondément.</p>
<p>Jack le suivait de près avec une petite mallette, empêtré dans son gros manteau et essayant tant bien que mal de cacher son manque de mâchoire sous une écharpe rouge aux mailles lâches.</p>
<p>- Aaaah, ça fait un bien fou de sortir de ces boîtes de conserve, s&#8217;écria Ezechiel.</p>
<p>- Ouais, ça donnerait presque envie de sortir les ailes et d&#8217;aller faire un tour, hein?, renchérit la Tête-de-Mort, la voix étouffée par l&#8217;écharpe en laine.</p>
<p>- Peut être, mais il ne va PAS le faire, conclut fermement Lionel qui descendait en leur jetant un regard noir. Alors tu seras gentil d&#8217;éviter de lui donner ce genre d&#8217;idées. Je vous rappelle qu&#8217;on est dans un lieu public.</p>
<p>- De toutes manières, se renfrogna Ezechiel, il va pleuvoir.</p>
<p>Là-dessus, il rabattit un bout de son caban devant son nez.</p>
<p>- Pleuvoir? Mais il fait un temps superbe.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p align="center">***</p>
<p align="center">
<p>                &#8211; Je te déteste, assena Lionel, le regard sombre, la pluie froide du début de printemps lui inondant littéralement la figure.</p>
<p>- Je sais, répondit avec un air d&#8217;ironie l&#8217;ange qui au contraire, s&#8217;en délectait, et levait le visage vers le ciel pour en recevoir le plus possible.</p>
<p>- C&#8217;est obligé, la figure christique, les bras en croix, et tout le tremblement, ou c&#8217;est juste pour te foutre de moi?!</p>
<p>- Oh, désolé, balbutia Ezechiel en ramenant ses mains dans ses poches. Mais j&#8217;adore la pluie et quand… Enfin, je ne fais pas trop attention…</p>
<p>- Déformation professionnelle aussi, faut dire, conclut Jack en s&#8217;ébrouant toutes les deux secondes.</p>
<p>Malgré le chapeau à larges bords qu&#8217;il portait, la pluie s&#8217;infiltrait et tombait dans la noirceur insondable de ses orbites.</p>
<p>- Dis donc, au fait, j&#8217;ai jamais pensé à te demander, commença Lionel, l&#8217;œil rivé sur la tête-de-mort. Mais toute l&#8217;eau qui rentre là, elle va où? Elle ressort en-dessous, je suppose.</p>
<p>Jack découvrit ce où aurait du se trouver un semblant de mâchoire inférieure et la désigna. Rien n&#8217;en goutait.</p>
<p>- Ben non, tu vois. Mais en fait, moi aussi ça m&#8217;inquiète, je ne comprends pas du tout.</p>
<p>Ils se turent un instant devant cette révélation troublante. Puis Jack ajouta en désignant son &laquo;&nbsp;œil&nbsp;&raquo;, avec toute la candeur qui le caractérisait :</p>
<p>- Le plus bizarre, c&#8217;est que la fumée, elle, elle ressort par là, lorsque je bois du café.</p>
<p>- Il n&#8217;est pas nécessaire que l&#8217;on sache tout ce que ton corps fait ou ne fait pas, rétorque Lydia, qui avait gardé le silence jusque là. Poussez-vous maintenant.</p>
<p>Le petit groupe s&#8217;écarta, en prenant soin de ne pas achever d&#8217;effacer les traces de sang sur la pelouse, seuls vestiges de &laquo;&nbsp;la seconde victime, Mary-Ann Wells, retrouvée éventrée dans Gippeswik Park, à l&#8217;écart des chemins de promenade. D&#8217;après le rapport de police, elle était morte de l&#8217;hémorragie causée par son éventration, et la quasi-totalité de ses organes internes avaient été prélevés.&nbsp;&raquo;</p>
<p>- Ne te sens surtout pas obligé de nous donner tous les détails, Jack, assena Lionel en reniflant.</p>
<p>- Ca fait partie du travail d&#8217;investigation aussi, se défendit l&#8217;homme à tête-de-mort.</p>
<p>- Eh bien dans ce cas, va le faire plus loin. J&#8217;étais déjà vaseux à cause du train, mais là, tu va m&#8217;achever avec tes histoires.</p>
<p>Lionel porta sa main à sa gorge et la massa avant de tirer un peu sur son col pour se donner de l&#8217;air.</p>
<p>- Petite nature, chuchota Jack.</p>
<p>Lydia était accroupie devant un tronc largement aspergé d&#8217;hémoglobine, l&#8217;observa longuement, prit une grande inspiration et posa sa main blanche dessus.</p>
<p>Un frisson remonta le long de ses doigts.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>- Je ne vois presque rien. Elle est morte depuis trop longtemps, le Temps à presque tout estompé.</p>
<p>- Tu vois quand même quelque chose. Qu&#8217;est-ce-que c&#8217;est?, l&#8217;encouragea Ezechiel.</p>
<p>- Elle court. Elle est poursuivie. Elle court et elle trébuche. Il y a du sang. Beaucoup de sang, Partout. Elle crie.</p>
<p>Elle retira vivement sa main.</p>
<p>- Elle se fait tuer par des crocs. Des crocs blancs, murmura-t-elle en se relevant.</p>
<p>- Ca ne nous avance pas beaucoup, grommela Lionel en se grattant la barbe. &laquo;&nbsp;Des crocs&nbsp;&raquo;, même blancs, ça peut être une bête sauvage. Tu n&#8217;a rien de plus précis, vraiment?</p>
<p>Lydia se tourna. Son regard était noir, mais sans haine. Impassible et profond. La pluie lui avait collé ses mèches brunes sur la figure.</p>
<p>- C&#8217;est trop ancien. Il me faut la dernière scène de crime.</p>
<p>- A Landseer Park? Mais c&#8217;est à l&#8217;autre bout de la ville, s&#8217;écria Ezechiel. Le temps d&#8217;y aller, il fera presque nuit.</p>
<p>- Pas le choix, dit Lionel. Plus vite on aura fait un autre relevé, plus vite on saura à quoi on aura affaire.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p align="center">***</p>
<p align="center">
<p>                <em>Il y a cette femme. Elle tient un parapluie à la main. Elle à un petit chapeau avec de la dentelle rabattue sur le devant. Et un petit carnet de bal.</em></p>
<p><em>Il fait nuit.</em></p>
<p>- Ouais, ben ici, il fait nuit, c&#8217;est pas des nouvelles fraîches.</p>
<p>- Mais tais-toi, laisse-la se concentrer.</p>
<p>- Mais j&#8217;avais dit qu&#8217;on mettrait un temps fou et…</p>
<p>- Tais-toi !</p>
<p><em>Je me rapproche d&#8217;elle. Elle à son nom marqué en petites lettres dorées sur le carnet. &laquo;&nbsp;Rose Masterson&nbsp;&raquo;. C&#8217;est elle. Elle coupe par Landseer Park. Elle veut gagner du temps. Elle va à un bal. Il doit y avoir ce jeune homme brun avec un-</em></p>
<p><em>-</em> Ce genre de détails n&#8217;est pas contributif, merci.</p>
<p><em>Elle emprunte le sentier nord du parc. Elle s&#8217;avance et s&#8217;enfonce dans l&#8217;obscurité. Elle à l&#8217;habitude de couper par ici depuis qu&#8217;elle est petite. Mais ce soir, c&#8217;est différent. On la suit. Elle le sent, elle le sait. Et elle sait aussi qu&#8217;appeler à l&#8217;aide à cet endroit ne sert plus à rien, elle est maintenant trop loin des sentiers battus par la métropolitaine. Elle commence à courir, et la chose la suit. Elle accélère, mais il est sur elle. Elle est acculée. Elle se retourne et… Oh non ! Quelle horreur !</em></p>
<p>- Quoi ? Quoi ?!</p>
<p>­- <em>Je vois, un chien énorme, et humain en même temps. Des crocs. Quelque chose brille dans ses yeux. Non. Non ! NOOOOON!</em></p>
<p>Lydia s&#8217;affaissa sur le sol, pâle et tremblante. Lionel dut la retenir pour qu&#8217;elle ne s&#8217;évanouisse pas.</p>
<p>- Ses yeux… Ses yeux…, répéta-t-elle.</p>
<p>- Qu&#8217;est-ce qu&#8217;ils ont, ses yeux?</p>
<p>&laquo;&nbsp;Je l&#8217;ai vu dans ses yeux… Je l&#8217;ai vu… J&#8217;ai vu la Basse-Fosse.&nbsp;&raquo;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p align="center">***</p>
<p align="center">
<p>                &#8211; Alors, les charlatans, ça bosse dur? Eh dis, le petiot, t&#8217;as pas peur de bouillir avec ton écharpe? Ah !</p>
<p>La masse gélatineuse pourvue de l&#8217;uniforme et de la casquette du policier britannique enfourna un gros morceau de cake dans une de ses cavités et ressortit du bureau (l&#8217;auteur préfère supposer qu&#8217;il s&#8217;agissait de sa bouche, ou du moins de ce qui devrait s&#8217;en rapprocher, coincée entre deux joues fessues, le tout sous une moustache qui donnerait pitié aux plus miteux des ramasse-miettes).</p>
<p>&nbsp;&raquo; Et vous nous mettez pas le foutoir !&nbsp;&raquo; avait-il tenté d&#8217;ajouter en s&#8217;étranglant à moitié.</p>
<p>Jack remonta son écharpe sur son nez.</p>
<p>- C&#8217;est ça, tas de viande, prends ta pelle et ton seau et va jouer.</p>
<p>- Jack !</p>
<p>- Quoi? C&#8217;est lui qui à commencé, en se foutant de nous.</p>
<p>La Tête-de-Mort marmonna en ramenant des papiers sur la table centrale du local que la police locale avait du céder à l&#8217;équipe du BPA. Quelque chose de politiquement, et intimement immoral. A base de trou, de fentes et de cavités, et de tout un tas de truc pointus et gluants qu&#8217;il pourrait y mettre.</p>
<p>- Ton langage, Jack, s&#8217;écria Lionel.</p>
<p>Puis, revenant sur le dossier qui les préoccupait, ajouta :</p>
<p>- Bon, reprenons. Pendant que nous étions occupés à faire un relevé dans Landseer Park, l&#8217;homme-chien à fait une quatrième victime, en plein cœur de Christchurch Park. On n&#8217;a pas retrouvé les appendices de la petite, que ce soit les bras ou les jambes. Cette saloperie à du les emporter avec elle.</p>
<p>- Charmant, toussa Ezechiel.</p>
<p>- Exactement. Et le problème, c&#8217;est que mis à part les endroits où se sont déroulés les meurtres, il n&#8217;y à aucun lien entre ces jeunes filles.</p>
<p>Joan Elizabeth Nichols, Hollywells Park, décapitée. La tête à été emportée. La première victime, une jeune femme de ménage qui rentrait de son travail chez Garber &amp; Calls, un prêteur sur gages des environs.</p>
<p>Mary-Ann Wells, Gyppeswik Park, éventrée, il a pris les organes internes. Veuve de guerre, elle vivait deux rues plus loin et était sortie promener son chien. Lequel à été retrouvé pendu et écorché vif dans l&#8217;arbre au-dessus du cadavre de sa maîtresse.</p>
<p>Rose Masterson, Landseer Park, Vagin et ovaires retirés avec la minutie d&#8217;un malade mental. Autant dire qu&#8217;il ne restait pas grand-chose. Jeune fille de bonne famille, qui s&#8217;en allait à un bal.</p>
<p>Et enfin, Rachel Lebenstein, Christchurch Park. Bras et jambes arrachés. Toute l&#8217;ironie pour elle. Mère de trois enfants, elle était sortie retrouver son amant, un goy du nom de James Lenox. C&#8217;est lui qui à donné l&#8217;alerte, ne la voyant pas arriver et sachant qu&#8217;elle passait par un des parcs.</p>
<p>- C&#8217;est son mari qui doit être content, lança Jack en contemplant la photo du corps sans tête de Mrs Nichols.</p>
<p>- Il est en déplacement à Londres et n&#8217;est pas encore au courant du décès de sa femme, conclut Lionel. Ses enfants ont été placés chez la nourrice en attendant.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>- Voilà, aucun lien. Pas la même origine ethnique, pas la même religion, pas les mêmes métiers, rien.  Elles ne se connaissaient même pas, et habitent toutes dans des quartiers différents.</p>
<p>Lionel martela la table du poing.</p>
<p>- Et il va encore faire d&#8217;autres victimes! On à huit parcs dans cette ville, il va tous nous les faire, si on le laisse agir!</p>
<p>&nbsp;</p>
<p align="center">***</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>- Tu les a vu, ces idiots qu&#8217;on nous à expédié de Londres?</p>
<p>- Des médiums, il paraît… Comme si on étaiet pas capables de résoudre des meurtres chez nous…</p>
<p>- C&#8217;est toujours pareil, quand on à une bonne affaire, il faut qu&#8217;on nous envoie des jeunes blancs-becs nous la sucrer sous le nez.</p>
<p>- Ouais… Par contre, il y en à un qui m&#8217;épate.</p>
<p>- Lequel?</p>
<p>- Le petit qui veut pas enlever son imper. Ca doit faire le quinzième café qu&#8217;il s&#8217;envoie en une demi-heure.</p>
<p align="center">
<p align="center">
<p align="center">***</p>
<p align="center">
<p>- Des heures qu&#8217;on sèche. Il n&#8217;y à aucun moyen de savoir quel parc il va choisir. Hormis qu&#8217;il frappe toutes les nuits. Et le jour va bientôt se coucher.</p>
<p>Jack semblait hypnotisé par la carte murale, où des points représentant les morts avaient été épinglés en rouge.</p>
<p>Puis soudain, il approcha sa main, et commença à les relier mentalement. Il s&#8217;écarta et lança :</p>
<p>- C&#8217;est drôle, ça fait un pentacle.</p>
<p>Lionel, la tête dans les mains, n&#8217;eu même pas le courage de se relever.</p>
<p>- Le pentacle, ça à cinq pointes, Jack, comme son nom l&#8217;indique. Et on à huit parcs. Alors, je ne sais peut être plus compter, mais huit c&#8217;est plus que cinq, non?</p>
<p>- Oui, je sais, merci, maugréa la Tête-de-Mort sous son écharpe. Mais si tu prends ces points, que tu en ajoutes un là (il pointa Bourne Park de son doigt osseux), mettons donc un cinquième meurtre, et que tu relie le tout, tu as un pentacle. Et du coup, ça prend son sens, qu&#8217;il le fasse dans cet ordre.</p>
<p>- Il reconstitue un pentacle?, s&#8217;écria Ezechiel, surpris et fasciné. Mais ces parcs ne sont pas des lieux de pouvoir pourtant.</p>
<p>- Non, ajouta Jack en pointant maintenant un point au centre de la carte. Mais en dessinant son pentacle avec des meurtres rituels, il en crée un. Juste ici, sur Hawes Street.</p>
<p>Cette fois, Lionel se redressa. Il regarda tour à tour Jack, puis la carte.</p>
<p>- Est-ce qu&#8217;il y à une maison abandonnée dans cette rue?</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p align="center">***</p>
<p align="center">
<p>                &#8211; Ils vont s&#8217;en sortir tous seuls, tu crois?</p>
<p>Lydia marchait quelques pas derrière, serrant un livre sur sa poitrine. Elle avait l&#8217;air sombre.</p>
<p>- Un démon et un ange de Domination, lui répondit Lionel. Ca devrait suffire pour mater un chien-chien quand même. Ah, c&#8217;est là.</p>
<p>Ils arrivèrent devant une haute maison de trois étages, encastrée dans la rue entre un barbier et une boucherie aux relents de sang et de tripes. La façade semblait couverte de suif, et l&#8217;aspect général laissait à penser qu&#8217;elle était inhabitée depuis quelques temps déjà.</p>
<p>Lionel monta les quelques marches de l&#8217;escalier et s&#8217;engagea sur le petit perron. Puis il se retourna, constatant que Lydia ne le suivait pas. Elle restait là, la main levée dans le vide, n&#8217;osant même pas toucher la grille devant la bâtisse.</p>
<p>- Ne t&#8217;inquiètes pas, ce n&#8217;est qu&#8217;une maison.</p>
<p>- Non, ce n&#8217;est pas ça le problème, lui répondit-elle en serrant son livre à s&#8217;en meurtrir les doigts. Tu ne vois pas?</p>
<p>- Quoi donc?</p>
<p>- Là, sur la porte. On a tracé un signe sur la porte. Et il est encore frais.</p>
<p>Lionel se retourna sur la lourde porte cochère qui s&#8217;imposait à lui. Il ne nota rien d&#8217;anormal, sinon une vague odeur d&#8217;amande amère qui s&#8217;en dégageait.</p>
<p>- Je ne vois ri…</p>
<p>- Regarde mieux ! Il est caché, lui soutint Lydia avec force.</p>
<p>Il força sur ses yeux, jusqu&#8217;à manquer de les faire sortir de sa tête et de se bouillir le cerveau, s&#8217;obligeant à nier la porte telle qu&#8217;il la voyait, et finalement, une trace apparut. Elle sinuait du sol jusqu&#8217;aux chevrons les plus hauts de la porte et se recourbait à son extrémité en une lame cassante qui partait vers la poignée. Sans aucun doute, il s&#8217;agissait de l&#8217;image d&#8217;une faux.</p>
<p>- Il y a un certain talent, dit Lionel en se massant les yeux. C&#8217;est du sang, tu crois?</p>
<p>- Je ne sais pas.</p>
<p>- Mouais… pourrais-tu…</p>
<p>Il lui indiqua la porte d&#8217;un geste de bras. Lydia lâcha son livre et fouilla dans un petit sac qu&#8217;elle portait en bandoulière. Elle finit par en sortir un petit rectangle de fer grand comme la paume et s&#8217;avança.</p>
<p>L&#8217;objet était en deux parties, pourvu d&#8217;un cache sur le dessus qu&#8217;elle retira du pouce, dévoilant un mécanisme beaucoup trop compliqué pour être décrit. Mais pour faire simple, il devait sûrement s&#8217;agir d&#8217;une sorte de briquet, puisqu&#8217;en faisant tourner une petite roue crantée, une flamme indigo jaillit.</p>
<p>Elle braqua l&#8217;engin contre la porte, et la faux stylisée commença à caraméliser, et exhaler une odeur de cuivre fumante. Finalement, le signe se volatilisa et la porte s&#8217;ouvrit toute seule dans un chuintement.</p>
<p>- Recule maintenant.</p>
<p>Lionel avait sorti son arme. Elle était décidément beaucoup plus lourde qu&#8217;il n&#8217;y paraissait. Il passa l&#8217;embrasure de la porte, et pénétra dans un couloir plongé dans l&#8217;obscurité. Lydia le suivit, prenant bien garde à ne pas même frôler la porte. Elle buta du pied dans quelque chose. Une petite corbeille, une sorte de porte-parapluie qui sonna sous le choc. La curiosité, et l&#8217;odeur étrange qui s&#8217;en dégageait la poussa à regarder à l&#8217;intérieur.</p>
<p>&nbsp;&raquo; Oooooh.&nbsp;&raquo;</p>
<p>- Quoi, demanda Lionel en se retournant vers la jeune femme.</p>
<p>- C&#8217;était du sang en fait.</p>
<p>- Comment tu sais?</p>
<p>Elle ne répondit pas. Elle se contentait de fixer l&#8217;intérieur du porte-parapluie. Il avança la main et sentit une masse de fibres sous ses doigts, comme une toile de jute. Il tira et extirpa une boule qui suintait de partout. Une boule qui, il n&#8217;y a pas si longtemps de ça, appartenait à un humain.</p>
<p>- Je crois qu&#8217;on à retrouvé sa tête, finalement, dit-il l&#8217;air dégoûté, balançant le visage pétrifié d&#8217;une jeune fille du bout du bras.</p>
<p>- Pauvre fille.</p>
<p>- Ouais. Allons-y.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p align="center">***</p>
<p align="center">
<p>                &#8211; La brume s&#8217;épaissit.</p>
<p>- Ouais.</p>
<p>- … Tu es sûr que tu ne t&#8217;es pas planté d&#8217;endroit?</p>
<p>- Non non, je te le dis, Iz, c&#8217;est forcément ici.</p>
<p>- Ouais ben en attendant, elle n&#8217;arrive pas. Et lui non plus.</p>
<p>Ezechiel renifla.</p>
<p>- Il VA venir.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p align="center">***</p>
<p align="center">
<p>                Lionel poussa une vieille porte et s&#8217;engouffra dans l&#8217;escalier qui menait au sous-sol. La maison semblait abandonnée depuis des lustres, et il s&#8217;interdisait même d&#8217;éternuer, de peur que la charpente ne leur tombe dessus. L&#8217;escalier en colimaçon serpentait autour d&#8217;un pilier de pierre brute, et débouchait sur un petit couloir bas-de-plafond, suant l&#8217;air chaud et poussiéreux.</p>
<p>Au bout de ce tunnel de taupe, on distinguait une ouverture cerclée de lumière.</p>
<p>- Tu ne sais toujours pas ce que c&#8217;est que cette saleté, demanda Lionel à Lydia, qui le suivait religieusement.</p>
<p>- Non. Il n&#8217;y a rien dans mon livre.</p>
<p>- C&#8217;est embêtant, conclut-il en chargeant la chambre de son arme. Je vais lui mettre du lourd alors.</p>
<p>Enfonçant la porte d&#8217;un grand coup de pied, il pénétra en furie dans une petite pièce parfaitement circulaire, au sol dallé. Cela aurait pu passer pour une remise tout à fait ordinaire, s&#8217;il n&#8217;y avait eu un trou béant en son centre d&#8217;où montaient une chaleur et des échos étranges.</p>
<p>Prudemment, il avança et jeta un œil.</p>
<p>Le trou semblait se prolonger sur des kilomètres, et les parois bougeaient. Parfois même, quelque chose qui ressemblait à un bras jaillissait et s&#8217;acharnait dans le vide, puis re-rentrait sans plus de cérémonie.</p>
<p>- Un portail… C&#8217;est un portail de la Basse-Fosse, murmura-t-il, sa pensée étant trop folle pour rester dans sa tête.</p>
<p>Lionel se retourna.</p>
<p>- Et comment on ferme…-</p>
<p>Il se pétrifia, la main encore crispée sur la gâchette.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p align="center">***</p>
<p align="center">
<p>- Oh merde…</p>
<p>- Ton langage, Jack. Qu&#8217;est-ce qu&#8217;on fait maintenant?</p>
<p>Jack retourna un bout de chair côté muscle et hocha la tête.</p>
<p>- Pour elle, plus rien. Regarde-moi ça, je ne sais même pas si tous les morceaux sont à elle.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p align="center">***</p>
<p align="center">
<p>                L&#8217;homme à tête de chien se précipita sur Lionel, et le mordit violemment à l&#8217;épaule. Ses crocs s&#8217;enfoncèrent jusqu&#8217;à l&#8217;os, faisant fi du cuir du manteau, des vêtements et de la chair. Sans lâcher sa proie il balança la tête et l&#8217;envoya contre le mur.</p>
<p>Sous la violence du choc, Lionel s&#8217;affala sans connaissance.</p>
<p>Lydia traça fébrilement des signes dans l&#8217;air, lorsque l&#8217;Homme-Chien revint à la charge, l&#8217;empoigna à la gorge et serra à lui broyer le larynx.</p>
<p>Il avait une gueule monstrueuse de ces gros chiens noirs et fauve, avec le museau épaté surmontant deux rangées de crocs aussi épais que des cornes. Ses yeux flamboyaient.</p>
<p>- Allez viens <em>honey</em>, aboya-t-il à l&#8217;ensorceleuse qui commençait à virer au bleu. Tu va voir, l&#8217;eau est bonne.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p align="center">***</p>
<p align="center">
<p>                Jack haletait. Il n&#8217;était vraiment pas taillé pour la course.</p>
<p>- Tu crois qu&#8217;on va… pfouh… arriver à… à temps ?</p>
<p>- J&#8217;en sais rien !, s&#8217;écria Ezechiel qui filait à toutes enjambées devant. Cours, on causera plus tard !</p>
<p>- Pfouh… Putain de clebs !</p>
<p>- Ton langage, Jack !</p>
<p>- Oh ça va, lâche-moi un&#8230; un peu !</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p align="center">***</p>
<p>- Bien installée?</p>
<p>Attachée et bâillonnée, bras et jambes tendus au-dessus du puits, Lydia tentait d&#8217;hurler et de se débattre. Sans succès. Plus elle tirait, plus les liens lui meurtrissaient poignets et chevilles.</p>
<p>- Tu ne vaux plus grand-chose une fois que l&#8217;on t&#8217;à coupé le sifflet, sorcière, aboya l&#8217;Homme-Chien.</p>
<p>Puis il se retourna vers une petite table dans un coin où étaient étalés pêle-mêle papiers, couteaux, et divers bols et flacons contenant diverses choses sanguinolentes.</p>
<p>- Ca ne te dérange pas que l&#8217;on discute pendant que je me prépare? Cela fait tellement d&#8217;années que je n&#8217;ai plus laissé les femmes suffisamment longtemps en vie pour leur parler…</p>
<p>Il étudia la pointe d&#8217;un couteau du bout de la patte.</p>
<p>- Ca me manque. Pas d&#8217;objection? Non? Formidable !</p>
<p>Il revint avec deux bols remplis de viscères et balança le tout dans le puits.</p>
<p>- Je ne demande pas grand-chose en fait. Je veux juste rentrer chez moi. Tu vois, les plaques de dimensions ne restent pas collées les unes aux autres comme votre immonde porridge &#8211; qui en passant, n&#8217;est pourtant pas le pire de ce que vous pouvez manger. Les dimensions sont un grand ballet perpétuel. Et pour passer de l&#8217;une à l&#8217;autre, il faut une fenêtre. Au moins.</p>
<p>Il lança quelque chose d&#8217;indéfinissable dans le puits et s&#8217;essuya les mains contre sa chemise. Pour un chien, il était plutôt bien habillé.</p>
<p>- Alors, ça et puis ça aussi, et après… Ah ! Donc une fenêtre. Mais j&#8217;ai trouvé mieux. Moi, j&#8217;ai bâti une porte !</p>
<p>Il laissa tomber deux fioles fluorescentes dans un grand rond de bras théâtral. Le puits se mit à gronder, hurler, et son cœur commença à battre.</p>
<p>- Alors bien sûr, comme toutes les portes, on y rentre … et on en sort. Note que je m&#8217;en contrefiche, ce n&#8217;est pas un problème… Mais pour vous par contre…</p>
<p>L&#8217;homme-chien attrapa un long couteau recourbé et revint à côté de Lydia, qui avait cessé de se débattre.</p>
<p>- Allez, il ne reste plus que toi. Juste un dernier corps pour satisfaire le puits et c&#8217;est fini. Non? Tu ne veux pas? Tu sais, cela pourrait être n&#8217;importe qui. Même moi, si ça se trouve. Alors n&#8217;y vois rien de personnel, boucles brunes.</p>
<p>Il se redressa de toute sa hauteur, leva le couteau autant qu&#8217;il pût.</p>
<p>- Attention, fin du monde dans trois… deux…</p>
<p>Un éclair lui traversa la gorge, suivi de très près par une longue lame qui vint se loger dans sa trachée.</p>
<p>- Attention, pfouh, il ne faut pas qu&#8217;il tombe dans ce puits!, hurla Jack à bout de souffle.</p>
<p>Ezechiel empoigna la garde du couteau, et attrapa de l&#8217;autre main la jambe de l&#8217;Homme-Chien qui s&#8217;étranglait dans son sang. Le faisant basculer au-dessus de sa tête dans un râle d&#8217;effort, il l&#8217;écrasa avec rage contre le dallage.</p>
<p>- Vilain chien.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p align="center">***</p>
<p align="center">
<p>                Lionel sentit une douleur horrible lui parcourir le crâne à mesure qu&#8217;il se réveillait.</p>
<p>- Ca va?, lui demanda une voix.</p>
<p>Les vagues formes qui se dressaient autour de lui devinrent plus nettes, et il reconnût Lydia, Jack et Ezechiel, penchés au-dessus avec un air inquiet.</p>
<p>- Vous savez, je commence à me sentir vexé, grommela Lionel en se massant la nuque. C&#8217;est la seconde fois en moins d&#8217;un mois que je sers de punching-ball. Il est passé où, l&#8217;autre?</p>
<p>Jack s&#8217;écarta et montra du doigt un tas de viande fumante et répandue sur une bonne partie du dallage et du mur du sous-sol.</p>
<p>- Iz voulait s&#8217;assurer qu&#8217;il était bien mort, se contenta-t-il de dire.</p>
<p>Ezechiel enfonça ses mains dans les poches, en essayant de se donner une contenance.</p>
<p>- Ah bah là, c&#8217;est sûr, dit Lionel en réprimant un haut-le-cœur. Vous pouvez m&#8217;aider à me lever?</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p align="center">***</p>
<p align="center">
<p>                &#8211; Tu es pas léger quand même, grogna l&#8217;ange.</p>
<p>Lionel avait son bras passé autour du cou d&#8217;Ezechiel, et il boitait sévèrement. Hormis cela, il avait l&#8217;air en vie. Ce qui l&#8217;étonnait lui-même.</p>
<p>- Je suis vraiment désolé. Tiens, la prochaine fois, on échange si tu veux. TU te fais tabasser, et je te porterais.</p>
<p>Puis, se tournant vers Lydia, il demanda:</p>
<p>- Ca va aller, toi?</p>
<p>- … Ca va.</p>
<p>- Et le puits?</p>
<p>- La fenêtre devrait se fermer dans une heure ou deux. Il se résorbera de lui-même.</p>
<p>- Je me demande quand même un truc à son sujet, s&#8217;exclama Jack, qui prit soudain part à la conversation.</p>
<p>- De quoi donc?</p>
<p>- Bon, c&#8217;était un homme à tête de chien, on est d&#8217;accord? Mais du coup, est-ce qu&#8217;il lui arrivait de se lécher les…</p>
<p>- Oh non, Jack, c&#8217;est dégueulasse !</p>
<p>- Quoi ? Qu&#8217;est-ce que j&#8217;ai dit encore?</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>[Hydre Noir] &#8211; Chapitre Quatrième</title>
		<link>http://igniscorpus.wordpress.com/2011/10/01/hydre-noir-chapitre-quatrieme/</link>
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		<pubDate>Sat, 01 Oct 2011 16:06:02 +0000</pubDate>
		<dc:creator>ignisblogus</dc:creator>
				<category><![CDATA[Hydre Noir]]></category>

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		<description><![CDATA[LES CROCS DANS LA CHAIR &#8211; Prologue                   Elle couru aussi vite qu&#8217;elle le put, aussi loin que ses jambes meurtries le lui permettaient. Ses jupons la gênaient dans ses mouvements, son corsage lui coupait la respiration, et ses cheveux ruisselants de sueur lui tombaient en paquet sur les yeux, dans une maille inextricable [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=igniscorpus.wordpress.com&amp;blog=9344941&amp;post=136&amp;subd=igniscorpus&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p align="center"><strong>LES CROCS DANS LA CHAIR &#8211; Prologue</strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p><em>                </em>Elle couru aussi vite qu&#8217;elle le put, aussi loin que ses jambes meurtries le lui permettaient. Ses jupons la gênaient dans ses mouvements, son corsage lui coupait la respiration, et ses cheveux ruisselants de sueur lui tombaient en paquet sur les yeux, dans une maille inextricable de fils bruns.</p>
<p>Bref, elle courait au hasard, sans vraiment voir où elle allait, au risque de se prendre un lampadaire, ou dans le cas qui nous intéresse un arbre, en pleine figure.</p>
<p>Elle, elle n&#8217;avait pas le cœur à rire, ni même à sourire de ces sinistres farces. Elle allait lui échapper.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Le seul bruit dans tout le parc Est d&#8217;Ipswich, à cette heure plus que tardive, c&#8217;était l&#8217;écho de ses bottines qui claquaient la terre battue des sentiers. Et ses hurlements. Et puis, si l&#8217;on tendait l&#8217;oreille, on finissait par entendre un souffle rauque, puissant. Et qui se rapprochait. Dangereusement.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Et puis, c&#8217;est plus qu&#8217;un son. Ce sont des lumières, clinquantes, étincelantes comme mille bougie sur chandelier. Un râtelier de crocs qui dansaient à sa poursuite. Manquaient de lui agripper le bas de robe. Claquaient comme un piège à loup dément et fantomatique, une locomotive infernale lancée à plein charbon, qui hurlait son appétit.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Finalement, elle s&#8217;essouffle, à courir et à appeler à l&#8217;aide. Elle ralentit, alors les crocs gagnent du terrain.<br />
Encore deux coudées à peine.<br />
Elle trébuche, vacille.<br />
Les crocs n&#8217;en attendaient pas tant. Ils fondent sur elle.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Un hurlement.<br />
Dans la nuit.<br />
Et puis.<br />
Rien.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p align="center">***</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>- Tu sens toujours autant.</p>
<p>- Je sais, pesta Lionel en ramenant un pan de son manteau sur lui. Ca fiat au moins deux semaines que j&#8217;essaie de me débarrasser de cette odeur de poisson pourri.</p>
<p>- Et tu n&#8217;as pas pensé juste à … brûler tes vêtements?</p>
<p>- Non, c&#8217;est mon manteau, et j&#8217;y tiens.</p>
<p>Jack haussa les épaules.</p>
<p>- Comme tu veux.</p>
<p>Puis, en jetant un œil par-dessus ladite épaule, il rigola.</p>
<p>- Au moins, tu plais aux chats !</p>
<p>Les deux hommes étaient suivis par une file bien organisée, constituée en majorité par les chats de gouttière du quartier &#8211; et d&#8217;un rat qui pendait lamentablement dans la gueule de l&#8217;un d&#8217;eux, et ne comprenait visiblement pas ce qu&#8217;il fichait là.*</p>
<p>- Mais foutez l&#8217;camp, sales bêtes!, argua-t-il à la meute qui s&#8217;arrêta net et le regarda en penchant la tête, vaguement perplexe. Il est vrai qu&#8217;on avait rarement vu un étal à poissons, non seulement marcher, mais haranguer les foules.</p>
<p>Jack rit dans son écharpe.</p>
<p>- Quelle autorité!, plaisanta-t-il en s&#8217;étranglant à moitié.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>*L&#8217;histoire nous apprendra plus tard qu&#8217;il était surtout troublé de trouver, marchant à côté de son tortionnaire &#8211; et futur cuisinier à fourrure &#8211; un petit squelette de rat emmêlé dans un grand drap noir, tenant une faux à la main.</p>
<p>Ceci étant dit, même les rats ont une Mort bien à eux, et rien qu&#8217;à eux (même si la Mort aux Rats ne rechigne pas à donner un coup de patte à la Mort aux Souris et celle aux Mulots, lorsque les fermiers des environs ont des frénésies de meurtre souricier, à grands coups de strychnine dans les moustaches.)</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>- Oh, ça va toi. Je suis obligé de ruser le soir pour rentrer, grommela Lionel. Ces sacs à puces font carrément le pied de grue devant Elric&#8217;s Hollow.</p>
<p>- Tu n&#8217;aimes pas les chats?</p>
<p>- Si, mais quand ils te suivent nuit et jour depuis deux se-… Mais tu fais quoi là? Repose-le tout de suite !</p>
<p>Jack tentait un air faussement innocent, cachant du mieux qu&#8217;il pouvait un petit chaton blanc dans les replis de son manteau.</p>
<p>- Oh ! Ne va surtout pas croire que…</p>
<p>- Non, tu as raison, je ne vais surtout pas croire… L&#8217;appartement sent encore le chat-melba d&#8217;il y a un mois ! Alors tu le reposes! Tout de suite !</p>
<p>Jack marmonna un juron, et laissa repartir le chat. Les autres, comprenant soudain qu&#8217;un sort funeste pouvait les attendre s&#8217;ils continuaient à suivre &laquo;&nbsp;l&#8217;étal-à-poissons&nbsp;&raquo; et surtout &laquo;&nbsp;l&#8217;enfant-bizarre-avec-une-grosse-tête-toute-vide&nbsp;&raquo;, s&#8217;enfuirent à toutes pattes.*</p>
<p>Lionel les regarda détaler avec un soupçon de perplexité.</p>
<p>- Terriblement efficace, finit-il par dire.</p>
<p>Puis ils tournèrent au coin de Arundel Street et Temple Place, et tombèrent nez à nez (ou plutôt nez à torse) avec un grand gaillard à la mine cuivrée, voir carrément ambrée au sens strict du terme.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>*A noter que le chat fin gourmet de rats tartare au jus servi dans ses tripes laissa échapper sa pitance en se tirant, la queue entre les griffes.</p>
<p>Le rat s&#8217;écrasa mollement sur le pavé, et la Mort aux Rats bienveillante l&#8217;aida à se relever.</p>
<p>- <em>COUIIIIII</em>, dit la Mort aux rats (ce que l&#8217;on peut traduire par &laquo;&nbsp;<em>raté.&nbsp;&raquo;</em>)</p>
<p>Ce trait d&#8217;esprit implacable comme une guillotine bien huilée et au tranchant protocolaire peut laisser perplexe la plupart des lecteurs. On pourrait penser qu&#8217;une vie sauvée, c&#8217;est toujours ça de gagné sur la Grande Balance Universelle. Mais une âme est une âme, et les Morts ne font que leur boulot.</p>
<p>Et surtout, il va falloir faire un rapport en triple exemplaire pour expliquer où il y a eu &laquo;&nbsp;cachalot sous gravier&nbsp;&raquo;.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Le colosse, taillée dans une grande pièce de marbre brun polie, les toisa un instant, avec un air qui sentait le courroux proche d&#8217;avoir été bousculé et les clous à cercueil. Puis il se radoucit en reconnaissant les importuns.</p>
<p>- Qu&#8217;on me coupe les ailes… Lionel ! Tu es rentré?!</p>
<p>Lionel n&#8217;eu même pas le temps d&#8217;esquisser un geste qu&#8217;Ezechiel le prit dans ses bras et le souleva de terre.</p>
<p>Entre deux crachotements, il réussit enfin à prononcer :</p>
<p>- Iz… Arrête, s&#8217;il- humpf &#8211; te plaît… tu… tu m&#8217;étouffes!</p>
<p>L&#8217;ange relâcha sa prise et éclata d&#8217;un rire sarcastique.</p>
<p>- Toujours aussi peu résistant, ces humains !</p>
<p>Il faut dire que, en sa qualité d&#8217;ange &#8211; ou plus exactement de Domination, porte-flingue des Hautes Sphères -, Ezechiel était pour ainsi dire taillé pour la lutte. Massif, coulé au plus près de muscles saillants, il imposait le silence et l&#8217;autorité par sa seule présence.</p>
<p>Si l&#8217;on ajoutait à cela une peau à la limite de la couleur prune, des cheveux blancs qui bouclaient loin en dessous de la nuque, et des yeux bleus acide, on pouvait difficilement tenir le colosse pour un pur produit de la race humaine. Il semblait nettement au-dessus du lot.</p>
<p>Cependant, il n&#8217;avait jamais écopé de procès pour sorcellerie ou autres lynchages en bonne et dû forme à grands renforts de fourches, haches et mains pavés à-travers la face. Cela en raison d&#8217;une caractéristique propre à l&#8217;espèce humaine, qui préférait occulter purement et simplement des éléments trop inhabituels en les remplaçant mentalement par quelque chose de plus acceptable pour eux.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Cela étant dit, Ezechiel s&#8217;amusait souvent du fait que Jack ne semblait pas partager cet avis sur ce trait de l&#8217;humanité. Lui, il préférait s&#8217;emmitoufler dans une grande écharpe et de grosses lunettes fumées, tandis que l&#8217;ange se contentait d&#8217;un vulgaire pardessus pour cacher sa paire d&#8217;ailes.</p>
<p>- C&#8217;était comment l&#8217;Andalousie, demanda la Tête-de-Mort en lui serrant la main.</p>
<p>- Bien, bien. Il faisait bien plus chaud qu&#8217;ici en tous cas.</p>
<p>- Je ne trouve pas le climat mauvais, en hiver, moi.</p>
<p>- Non mais ça ne compte pas, il fait un froid à pas mettre un chérubin dehors, chez toi.</p>
<p>Jack eu un léger sourire.</p>
<p>- Ce n&#8217;est pas faux. En tout cas, ça fait plaisir de te voir!</p>
<p>S&#8217;ensuivit quelques banalités de mise (&laquo;&nbsp;Et comment va ta sœur?&nbsp;&raquo; &laquo;&nbsp;Bien, toujours morte.&nbsp;&raquo;), puis le trio passa les portes du Bureau for Paranormal Affairs.</p>
<p>- Il faudra qu&#8217;on se fasse une petite partie de poker, un soir, lança Jack alors qu&#8217;ils s&#8217;engageaient dans l&#8217;escalier du premier étage.</p>
<p>- Ah oui ! Lionel, tu seras des nôtres? J&#8217;ai ramené un petit Porto de Méditerranée, tu va m&#8217;en dire des nouvelles.</p>
<p>Lionel se massa la gorge.</p>
<p>- Euh, oui, mais je ne suis pas trop à l&#8217;aise avec vos enjeux dans les parties. On ne pourrait pas juste miser nos salaires pour une fois?</p>
<p>Le Deumlud, où Poker des Petits Dieux, était assez populaire dans les cercles angéliques et méphistophéliques depuis des millénaires, et bon nombre de ses adeptes voulurent pendant longtemps introduire ce jeu auprès des Hommes (ça faisait toujours de nouveaux adversaires). Seulement, la race humaine avait un peu de mal avec les principes des paris. Ils se faisaient tout simplement en âmes, ce qui explique pour beaucoup son succès auprès des uns, et encore plus le contraire chez les autres.</p>
<p>Ezechiel soupira.</p>
<p>- Mais c&#8217;est plus marrant avec des âmes.</p>
<p>- Oui mais la dernière fois, Jack à failli avoir la mienne, protesta Lionel en pointant du doigt le petit démon à tête-de-mort.</p>
<p>Jack se drapa dans le tissu de l&#8217;innocence qui trainait là, et conclut :</p>
<p>- Ca, mon vieux, c&#8217;est le jeu. Fallais pas te faire ratisser.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p align="center">***</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>- Trois meurtres, des jeunes filles, dans la ville d&#8217;Ipswich. Commis tous selon le même modus operandi, à savoir : dans un des parcs, en pleine nuit, à l&#8217;écart des patrouilles, corps complètement déchiquetés, la police en à conclu à des attaques de chiens sauvages enragés. Humpf, c&#8217;est de bon ton.</p>
<p>Sidney avait tout l&#8217;art d&#8217;énumérer des dossiers criminels remplis de sang, de tripes et de choses horribles faites à des chatons avec un sérieux et une rigueur qui faisait encore plus froid dans le dos que les actes listés.</p>
<p>- C&#8217;est sans doute juste des attaques de chiens justement, se risqua Lionel.</p>
<p>Sidney releva un sourcil, attendit quelques secondes le temps que son effet prenne bien, et lut :</p>
<p>- Oui, sauf que les chiens ne laissent pas de traces de mâchoire de cinq pouces de long, que les victimes semblaient exsangues, que la tête avait été emportée.</p>
<p>- Ca va, c&#8217;est bon, j&#8217;ai rien dit, répliqua Lionel en balançant les bras.</p>
<p>- De plus, poursuivit Sidney, imperturbable, une forte odeur d&#8217;amande amère se dégageait des plaies, et des cavités des victimes.</p>
<p>- Charmant.</p>
<p>- Attends ! J&#8217;ai gardé le meilleur pour la fin…</p>
<p>- Peut être juste un malade. Je ne vois pas en quoi ça nous concerne, dit Ezechiel en s&#8217;apprêtant à sortir. Je vous laisse, j&#8217;ai du travail, moi.</p>
<p>- … Les corps étaient couverts de signes cabalistiques gravés dans la peau. Et du varien ancien* aussi, susurra Sidney en regardant distraitement sa montre arrêtée.</p>
<p>Ezechiel se pourlécha les lèvres et fit volte-face.</p>
<p>- Du varien, vraiment? Du vrai?</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>*Le Varien ancien est une langue morte à l&#8217;heure actuelle, qui était le parler utilisé dans les diverses sous-dimensions du Multivers, et notamment dans la Basse-Fosse.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p align="center">***</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Le monte-charge pour descendre jusqu&#8217;au niveau des laboratoires prenait un malin plaisir à bousculer ses voyageurs en tout sens, sans vraiment prendre souci des concepts élémentaires de gravité ou d&#8217;inertie. Si bien qu&#8217;au bout de quelques secondes, on ne savait même plus si l&#8217;on avait demandé à descendre, ou si l&#8217;on montait, ou si l&#8217;on allait à droite ou à gauche. Tout cela était assez confus, et de l&#8217;avis du technicien chargé de la maintenance de l&#8217;engin, lui-même ne comprenait pas vraiment comment tout ça fonctionnait.</p>
<p>Finalement, la machine infernale s&#8217;immobilisa aux abords d&#8217;un couloir souterrain où un homme armé jusqu&#8217;aux dents faisait les cent pas. Il les salua sans les regarder, les yeux cachés par son casque qu&#8217;il avait enfoncé jusqu&#8217;au cervelet.</p>
<p>- C&#8217;est bizarre quand même, qu&#8217;il ne sourcille même pas lorsqu&#8217;il croise Jack, s&#8217;inquiéta Lionel.</p>
<p>- Laisse faire, rétorqua l&#8217;intéressé en balançant sa main au-dessus de sa tête sans mâchoire. Pour Bee-Bop, c&#8217;est pareil. Les militaires ont cela de prodigieux : Tant qu&#8217;on leur donne un ordre, rien autour ne les surprend. Ils l&#8217;occultent, ou je ne sais quoi.</p>
<p>Ils marchèrent quelques secondes, et Jack s&#8217;exclama :</p>
<p>- Tiens d&#8217;ailleurs, il y a trois mois, j&#8217;ai aidé à traîner un Servile chez le Professeur.</p>
<p>- Les trucs avec plus de tentacules que d&#8217;orteils, demanda Ezechiel.</p>
<p>- Exact ! Eh ben, il s&#8217;est écarté. Et c&#8217;est tout.</p>
<p>- Il a du prendre ça pour une pieuvre.</p>
<p>- Sans doute. Mais le kilt, les griffes et les crocs sont des signes évidents pourtant.</p>
<p>- Il portait un kilt ?!</p>
<p>Jack renifla bruyamment.</p>
<p>- Oui, avec le tartan. On nous l&#8217;avait livré d&#8217;Ecosse le matin même, et ils l&#8217;ont envoyé chez Morgan immédiatement après. Donc, une fois mort, on s&#8217;est dit qu&#8217;il pouvait servir à quelque chose.</p>
<p>- Et? Il a servi?</p>
<p>- Quoi donc?</p>
<p>Lionel soupira.</p>
<p>- Ton Homme-Pieuvre, là, le Servile.</p>
<p>- Le Professeur en à juste tiré de l&#8217;encre.</p>
<p>Puis après un temps de réflexion, reprit :</p>
<p>- En même temps, vu ce qu&#8217;il en restait…</p>
<p>- Ca va, j&#8217;ai compris.</p>
<p>- Eh, c&#8217;est toi qui demande !</p>
<p>- Je sais, je sais.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Le couloir se divisait soudain en trois, chacun partant vers un point cardinal, le quatrième ramenant vers l&#8217;ascenseur.</p>
<p>- Où va-t-on en premier, demanda Ezechiel.</p>
<p>- Je lui ai demandé un nouveau revolver, rétorqua Lionel. Donc, à son bureau, en premier.</p>
<p>Il s&#8217;engouffra dans le couloir de gauche.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p align="center">***</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&laquo;&nbsp;Ne t&#8217;inquiète pas, il devrait être prêt pour ce soir.&nbsp;&raquo; &#8211; &laquo;&nbsp;J&#8217;apprécierais, il me renvoient pour cette nuit.&nbsp;&raquo; &#8211; &laquo;&nbsp;Hmm? Oui, oui oui… il sera prêt.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Des échos étranges, déformés par la grandeur de la salle, qui semblait ne pas pouvoir tenir dans les dimensions du bâtiment qui l&#8217;abritait juste au-dessous, montaient, ricochaient et atteignaient les oreilles dans une cacophonie de transistor mal réglé.</p>
<p>L&#8217;Armurerie était le maelström du Bureau : énorme, attirant comme mille courants contraires, il semblait n&#8217;être qu&#8217;un vague fourre-tout  entassés dans une salle à part, mais il recélait d&#8217;incroyables trésors.</p>
<p>Il semblait impossible qu&#8217;Isaac ai eu le temps, malgré son grand âge, de mettre au point autant d&#8217;inventions incroyables.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Avec le temps bien entendu, il avait fini par former des assistants, qui se chargeaient de monter les diverses machines qui constituaient ce musée de l&#8217;improbabilité, mais il en restait l&#8217;unique concepteur, et les plans remplissaient tant et si bien son petit bureau qu&#8217;il ne pouvait plus y entrer, et il l&#8217;avait reconsidéré comme n&#8217;étant qu&#8217;un gros tiroir avec une porte.</p>
<p>Même le personnage en lui-même respirait le savant fou : grand et maigre, presque chauve hormis deux boules de cheveux crépus d&#8217;un blanc de lessive bon marché derrière chaque oreille, qui se rejoignaient sur la nuque, et une grande blouse à la couleur indéfinissable, mais qui devait à la base être blanche, soutenaient un visage de vieil homme à la peau noire et aux yeux pénétrants.</p>
<p>Cette grande tige droite comme un bâton de réglisse était fort occupée à discuter avec une autre tête familière du Bureau, un grand brun taillé dans son pardessus râpeux.</p>
<p>- Néanmoins, la crosse est complètement fichue, marmonna Isaac avec des accents de café dans la voix.</p>
<p>Quelque chose de très chaud, torréfié, et surtout sans sucre.</p>
<p>- Tu ne peux pas essayer de la réparer, demanda l&#8217;autre homme en se grattant la barbe. J&#8217;y tiens beaucoup.</p>
<p>- Même à la crosse ? Bon, comme tu voudras, je pourrais te rafistoler ça avec une écorce de noyer, et un peu de substrats peut être. Mais ne t&#8217;attends pas à des miracles, Vincent, je ne suis pas magicien!<br />
Isaac emporta un révolver semblant être taillé pour un géant sur un établi derrière lui, manipula l&#8217;arme, et soupira.</p>
<p>- Mais même le barillet en à pris un coup dans le museau ! Regarde-moi ce travail. Et la chambre, le fuselage, la gâchette et le percuteur ! Même les balles sont inutilisables en l&#8217;état ! Tu l&#8217;as filé à ronger à un loup-garou ou quoi?</p>
<p>Il se retourna sur l&#8217;homme.</p>
<p>- Ecoute, je veux bien que tu aimes ton Manstalker comme il est, mais là, à moins de changer les pièces, je ne garantis rien.</p>
<p>Vincent laissa échapper un juron qui ricocha contre les murs.</p>
<p>Bee-Bop, qui était occupé à trafiquer un fusil sur un établi voisin, releva la tête (ou plutôt, cette grosse boule de ferraille se retourna dans un chuintement à peine audible).</p>
<p>- Je te jure que si je l&#8217;attrape, ce petit …-</p>
<p>- C&#8217;était quoi au juste, le coupa Isaac, que tu as laissé jouer avec ton arme?</p>
<p>- Un Stein, grommela Vincent en battant des pieds.</p>
<p>- Ah, mauvais ces bestioles, reprit Isaac en se replongeant dans les entrailles du revolver. Beaucoup de griffes, et peu de cervelle… Bon, on va voir ce qu&#8217;on peut faire.</p>
<p>Puis, s&#8217;adressant à la boule de métal :</p>
<p>- Mon petit Bee-Bop, tu peux prendre ça et l&#8217;emmener sur la stale numéro cinq, s&#8217;il te plait? Je crois qu&#8217;il faudra au moins ça, si on veut que ce soit prêt pour cette nuit.</p>
<p>- <em>Bee!</em>, répondit la boule en s&#8217;emparant du Manstalker entre ses bras téléscopiques.</p>
<p>Vincent le suivit.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Le grand noir se retourna finalement sur Lionel en lançant un &nbsp;&raquo; Bon, à nous maintenant !&nbsp;&raquo;. S&#8217;avisant de son client, il ajouta :</p>
<p>- Ah, Lionel, tu tombes bien, justement ton nouveau bébé vient juste d&#8217;être préparé !</p>
<p>Il s&#8217;enfuit dans les rayonnages et revint avec une petite boite en bois qu&#8217;il portait avec précaution.</p>
<p>- Tiens, je pense que ça va te plaire, souffla-t-il avec fierté en déposant la boîte sur son établi. C&#8217;est un prototype que John Browning, qui officie pour Colt Manufacturing, nous à gentiment… prêté. A la base, ça tire 11 balles de .45 ACP classiques, mais Bee-Bop y à ajouté quelques petites douceurs. Il est très doué ce petit.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Lionel décolla le couvercle et s&#8217;empara d&#8217;un pistolet à l&#8217;allure étrange. Il n&#8217;avait pas de barillet, et le canon, assez large et rutilant, était en un seul bloc de métal. En outre, il était parcouru de symboles runiques, romains, cabalistiques, et au bout de la crosse avait été accroché un petit chapelet de bois. Lionel fit la moue. Il ne comprenait pas comment se servir d&#8217;un tel engin.</p>
<p>- Il ne tire qu&#8217;un seul coup? Ou est le barillet?</p>
<p>Isaac, constatant son désarroi, se précipita :</p>
<p>- Attends, c&#8217;est la nouveauté, ils y ont mis ce qu&#8217;on appelle un chargeur ! Plus de barillet, regarde. Ca se charge par la crosse, comme ça.</p>
<p>Quelques manipulations laissèrent entrevoir un rail noir rempli de petites cartouches à l&#8217;aspect doré.</p>
<p>- Et tu armes comme ceci.</p>
<p>Un aller-retour rapide du poignet sur le haut du pistolet enclencha un son sec et caractéristique d&#8217;un engin de mort prêt à frapper.</p>
<p>- Impressionnant. Il s&#8217;appelle comment?</p>
<p>- Un Colt 45, tout simplement. C&#8217;est un prototype, Browning à encore pas mal de retouches à y apporter de son côté, dit Isaac en lui tendant le révolver par le canon. Mais selon nous, il est parfait maintenant.</p>
<p>Lionel soupesa l&#8217;arme. Elle était étonnement lourde pour sa taille.</p>
<p>- Malgré l&#8217;apparente robustesse de ce bijou, évite de le brutaliser quand même, lança mielleusement Isaac. Comme de le plonger dans l&#8217;eau de la Tamise par exemple.</p>
<p>- J&#8217;essaierais. Tu préfères toujours lorsque ces petites merveilles sont encore en étalonnage?</p>
<p>Isaac se fendit d&#8217;un sourire qui soulignait ses rides d&#8217;une oreille à l&#8217;autre.</p>
<p>- Plus simple à expertiser, plus brut, plus de plaisir à la décortiquer.</p>
<p>- Du .45, ça fait combien à peu près ?</p>
<p>- Oh, de gros trous&#8230;euh, ça fait combien du .45 ACP, Bee-Bop?!, lança le vieux noir à la boule de ferraille.</p>
<p>- <em>Bee !</em></p>
<p>- Ah oui, merci. 11mm.</p>
<p>- <em>Bee !, </em>rectifia Bee-Bop du fond de son établi.</p>
<p>- Oui, 11,43mm, si tu préfères. Mais il t&#8217;a concocté d&#8217;autres sucreries que tu devrais trouver à ton goût.</p>
<p>Le professeur tira un petit coffret de sous l&#8217;établi, une vague boite de bois qu&#8217;il ouvrit. Il y avait beaucoup de munitions différentes à l&#8217;intérieur, réparties sur trois plateaux escamotables montés sur des charnières.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Il les détailla du doigt, comme s&#8217;il parcourait un étal de chocolats. Il avait un œil gourmand.</p>
<p>- Alooooors, nous avons… du .45, quelques pépites chemisées qui traversent les murs &#8211; même calibre -, des bénites &#8211; la tête est en cristal et remplie d&#8217;eau du Jourdan -, des gravées &#8211; croix, psaumes, symboles cabalistiques répulsifs -, des empoisonneuses &#8211; tu mettras des gants pour celles-là -, des balles en argent, en or, en cuivre du Tibet &#8211; loups-garous, goules, sorciers, agents du fisc -… Et ma petite préférée : le silure.</p>
<p>Il exhiba une grande balle chemisée, à l&#8217;embout bombé d&#8217;un vert jade étincelant et parcouru de rainures en hélice.</p>
<p>- Très joli, commenta Jack.</p>
<p>- Cette beauté vrille et perce l&#8217;enveloppe de la cible jusqu&#8217;au cœur. La tête est en écaille de dragon. Imparable contre les spectres hurleurs, les liches, et tous les petits tracas de la vie.</p>
<p>Isaac replaça le silure dans son logement, et referma la boîte. Puis il lança un regard insistant sur le pistolet.</p>
<p>- Tu… tu va lui trouver un nom?</p>
<p>Lionel parut réfléchir. Il frotta la culasse contre son menton et marmonna.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>- Eve. Eve, ça me paraît bien.</p>
<p>&nbsp;</p>
<br />  <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gocomments/igniscorpus.wordpress.com/136/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/comments/igniscorpus.wordpress.com/136/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godelicious/igniscorpus.wordpress.com/136/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/delicious/igniscorpus.wordpress.com/136/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gofacebook/igniscorpus.wordpress.com/136/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/facebook/igniscorpus.wordpress.com/136/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gotwitter/igniscorpus.wordpress.com/136/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/twitter/igniscorpus.wordpress.com/136/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gostumble/igniscorpus.wordpress.com/136/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/stumble/igniscorpus.wordpress.com/136/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godigg/igniscorpus.wordpress.com/136/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/digg/igniscorpus.wordpress.com/136/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/goreddit/igniscorpus.wordpress.com/136/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/reddit/igniscorpus.wordpress.com/136/" /></a> <img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=igniscorpus.wordpress.com&amp;blog=9344941&amp;post=136&amp;subd=igniscorpus&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></content:encoded>
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		<title>[Hydre Noir] &#8211; Chapitre Troisième</title>
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		<pubDate>Mon, 05 Sep 2011 21:20:48 +0000</pubDate>
		<dc:creator>ignisblogus</dc:creator>
				<category><![CDATA[Hydre Noir]]></category>

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		<description><![CDATA[LA BELLE ET LES BÊTES &#8211; Seconde Partie   &#160; &#160; Il convient d&#8217;approfondir certaines choses, et balayer définitivement certains à-priori sur les personnes chargées de la lourde tâche de traduire et dépoussiérer les vieux ouvrages. Notamment lorsque ces derniers sont bien rangés au fin fond d&#8217;un grenier où personne n&#8217;a foutu les pieds depuis [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=igniscorpus.wordpress.com&amp;blog=9344941&amp;post=132&amp;subd=igniscorpus&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p align="center"><strong>LA BELLE ET</strong><strong> LES BÊTES &#8211; Seconde Partie</strong></p>
<p align="center"><strong> </strong></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><em>Il convient d&#8217;approfondir certaines choses, et balayer définitivement certains à-priori sur les personnes chargées de la lourde tâche de traduire et dépoussiérer les vieux ouvrages. Notamment lorsque ces derniers sont bien rangés au fin fond d&#8217;un grenier où personne n&#8217;a foutu les pieds depuis une cinquantaine d&#8217;années, car ils servent vraisemblablement de cale à une armoire branlante.</em></p>
<p><em>Laquelle s&#8217;est effondrée par la suite sur le malheureux, qui est mort étouffé sous une quantité impressionnante de jupons en dentelles.</em></p>
<p><em>La traduction de livres, c&#8217;est de l&#8217;aventure à l&#8217;état brut.</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em>Aussi, pour respecter sa mémoire, et celle d&#8217;autres courageux hommes qui ont payé de leur vie sur l&#8217;autel des Histoires, pour rapporter des œuvres du fond de la Basse-Fosse des Langues Mortes* telles que le </em>Necronomicon illustré<em> en trois volumes, le </em>Malleus Maleficarum du Professeur Apfelglück, <em>ou bien encore </em>La Spéculation dans la Finance Internationale**, <em>nous allons effectuer un petit retour en arrière, et délivrer en intégralité la discussion entre Lionel, ancien agent du Bureau, et Sir Gideon, actuel directeur au moment des faits.</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em>* Il existe un nombre incalculable de dimensions, et de mondes co-existants sur le même multivers. La zone dite de la &laquo;&nbsp;Basse-Fosse&nbsp;&raquo; est un regroupement de dimensions à tendances démoniaques, telles que la &laquo;&nbsp;Basse-Fosse des petits orteils dans le coin des meubles&nbsp;&raquo;, celle des &laquo;&nbsp;Voisins bruyants à 3H du matin &nbsp;&raquo; ou une des plus puissantes, du &laquo;&nbsp;grand Soda tiède&nbsp;&raquo;.</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em>** On murmure même que la recette de la panse de brebis farcie aurait été découverte, gravée sur les murs d&#8217;un temple ancien consacré à quelque divinité. De celles qui ont plus de tentacules que d&#8217;yeux. </em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> </em></p>
<p align="center"><em>***</em></p>
<p><em> </em></p>
<p>Grim avait tous les attributs du vautour et, outre un appendice nasal si développé qu&#8217;on le confondait avec un bec les nuits de pleine lune (ce qui lui valu de causer quelques frayeurs aux jeunes filles dans les ruelles un peu ombragées), il en avait aussi l&#8217;ouïe.</p>
<p>Ainsi il pouvait, depuis son bureau et sans efforts, entendre un puceron se taper une tendinite dans un massif de rosiers, sur le marché aux fleurs de Covent Garden, pourtant à trois blocs du Bureau.</p>
<p>Chose qui n&#8217;avait sur le coup que peu d&#8217;intérêt par ailleurs.</p>
<p>En revanche, la conversation dont nous faisions état dans le chapitre précédent eu un auditeur des plus attentifs, et, d&#8217;après lui &laquo;&nbsp;Ca ne s&#8217;est pas passé du tout comme ça, vous êtes tarés !&nbsp;&raquo;. Aussi entreprit-il de corriger quelques égarements.</p>
<p>Bref.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>On frappa à la porte. Ou plutôt la porte se frappa toute seule. Le son qui résonna fut plus un soupir d&#8217;un cognement.</p>
<p>Elle s&#8217;entrebâilla ensuite sans un bruit, et un vent soudain aspira Lionel à l&#8217;intérieur. Il se retrouva face à un large bureau, derrière lequel le fixait un homme d&#8217;âge mûr, plutôt bien mis, et présentement occupé à lire un papier par-dessus ses petites lunettes rondes.</p>
<p>- Assieds-toi, dit-il sans relever les yeux.</p>
<p>Sa voix avait quelque chose d&#8217;impérieux, d&#8217;inéluctable. Certaines voix intimaient l&#8217;ordre, où manquaient de crédibilité. Là, Gideon était tout autre. Il disait simplement ce qu&#8217;il devait fatalement arriver. Aussi Lionel prit-il le siège devant lui et s&#8217;y engouffra.</p>
<p>Il ressassait sans cesse la manière dont il allait aborder le sujet.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Monsieur, vous vous rappelez, auparavant, j&#8217;étais un agent… et puis après je suis parti… et je me demandais si…&nbsp;&raquo; Non.</p>
<p>&nbsp;&raquo; Monsieur, par la présente, je…&nbsp;&raquo; Non…</p>
<p>&nbsp;&raquo; Eh, Gideon, vieille branche, tiens, je me demandais si-&nbsp;&raquo; NON !</p>
<p>-Tu voulais quelque chose?</p>
<p>Gideon avait finalement quitté son papier et s&#8217;était tourné vers lui.</p>
<p>Pris de panique, il déblatéra un flot de paroles inintelligibles, mais qui, en les recoupant soigneusement, pouvait donner à peu près ceci :</p>
<p>- Monsieurjevoudraisreprendleservicactifmonsieur !</p>
<p>Le patron du Bureau prit la peine de soulever un sourcil. Finalement, après une intense réflexion, il dit en se penchant un peu :</p>
<p>- Excuse-moi, tu peux répéter?</p>
<p>Lionel déglutit, relevant sa pomme d&#8217;Adam aussi haut qu&#8217;il le put, et reprit :</p>
<p>- Euh… le service actif… Monsieur. Enfin, je voudrais bien reprendre ma place, je veux dire. Si ça ne vous dérange pas, Monsieur.</p>
<p>Gideon n&#8217;était pas à proprement parler quelqu&#8217;un d&#8217;imposant physiquement parlant. Il était gagné par un embonpoint assez prononcé, et ressemblait plus à un morse qu&#8217;a un couguar. Mais il émanait de lui une aura de puissance presque palpable, et partant de là, assez terrifiante. Il était clair depuis longtemps pour beaucoup d&#8217;agents du Bureau for Paranormal Affairs, situé à l&#8217;angle d&#8217;Arundel Street et Temple Place, que Sir Gideon n&#8217;était pas humain. Il était au-dessus de l&#8217;Humain.</p>
<p>- Ah, dit-il en se renfonçant dans son fauteuil dans un bruit de cri de vaisselle, tu veux reprendre ton poste? Bien, c&#8217;est bien, ça ! Pendant une seconde, je craignais que tu ne me donnes ta démission.</p>
<p>Il arborait un léger sourire, et une de ses canines luit à la commissure des lèvres, étincelante.</p>
<p>Lionel s&#8217;enfonça encore plus profondément dans son siège, jusqu&#8217;à sentir l&#8217;armature sous le cuir lui creuser les reins.</p>
<p>Gideon avança la main jusqu&#8217;à une bouteille verte.</p>
<p>- Un verre de Chartreuse, pour fêter ça, mon ami?</p>
<p>- Je ne connais pas. Qu&#8217;est-ce que c&#8217;est, Monsieur?</p>
<p>- Un alcool français. Distillé par des moines. Cette merveille est tellement bonne qu&#8217;elle à donné son nom à une couleur. Les pauvres ont été chassés il y a quelques années de leurs terres. C&#8217;est Ezechiel qui m&#8217;en ramène quelques bouteilles chaque hiver, quand il part au royaume d&#8217;Espagne.</p>
<p>Gideon déboucha la bouteille et en versa une bonne mesure dans deux verres, avec un &laquo;&nbsp;gloup&nbsp;&raquo; caractéristique, ne laissant aucun doute quant à la teneur du liquide. Epais et vaguement sirupeux. Et certainement assez fort pour décaper des boiseries.</p>
<p>- Ils se sont réfugiés à Tarragone, vois-tu, c&#8217;est pour cela.</p>
<p>Il repoussa un des verres jusque devant un Lionel médusé, et porta le sien jusque devant ses yeux.</p>
<p>- Quelle beauté, n&#8217;est-ce-pas? <em>Salus !</em></p>
<p>Et il le vida si vite, que la Chartreuse sembla se transporter du fond du verre à son gosier, sans passer les étapes intermédiaires couramment admises dans les colloques scientifiques, et les bistrots de quartier &#8211; bien qu&#8217;il arriva parfois que l&#8217;on eu l&#8217;impression que le même phénomène se produisait aussi dans les petits bars. Il n&#8217;en était rien. C&#8217;était uniquement du au fait que &laquo;&nbsp;<em>Passé deux litres et demi de jaja bon marché, on ne distingue plus grand-chose de toutes manières</em>&laquo;&nbsp;*.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>* tiré de <em>Théorie des omni-cordes et  du voyage dans le temps par l&#8217;alcool, </em>par Oliver Degris.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>- Bien, dit Gideon en se léchant les lèvres, tu dis vouloir reprendre le service actif. Je ne m&#8217;y oppose pas, seulement… Eh bien, tu comprendras que les dossiers que traite le Bureau sont assez, disons, sensibles, et qu&#8217;ils requièrent un savoir-faire certain.</p>
<p>- Mais je l&#8217;ai ! J&#8217;étais un échelon 4 avant de…</p>
<p>Sa voix mourut.</p>
<p>- &laquo;&nbsp;Etais&nbsp;&raquo;, précisément, objecta Gideon. Tu es parti il y a deux ans, sans laisser d&#8217;adresse &#8211; je ne te demande pas ce que tu as fais tout ce temps, ça te regarde. Je viens bien reconnaître que tu étais un élément précieux de notre équipe, mais comprends bien que si tu es réintégré dans le service, je ne peux pas te remettre à ton grade.</p>
<p>- Oui, je vois. Mais je ne vous demande pas de me remettre à mon échelon d&#8217;avant, je…</p>
<p>- Bien, le coupa Gideon avant de se relever de son siège.</p>
<p>A l&#8217;aplomb de sa fenêtre, les mains croisées dans le dos, il détaillait la rue et la Tamise sans vraiment les regarder.</p>
<p>- Alors c&#8217;est d&#8217;accord, considère toi comme officiellement réadmis en tant qu&#8217;agent du Bureau, échelon 2.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Echelon 2. C&#8217;était deux grades en-dessous de celui qu&#8217;il avait quand il avait quitté le Bureau. Bien sûr, il s&#8217;était passé du temps, mais rien qui justifie une telle redescente dans la hiérarchie.</p>
<p>- Merci beaucoup, Monsieur, balbutia-t-il.</p>
<p>- Minute ! Etant à ce grade, tu as besoin d&#8217;un superviseur d&#8217;échelon supérieur. Tu connais nos règles.</p>
<p>Lionel eu un frisson d&#8217;appréhension, mais il ne pu mettre le doigt dessus. Quelque chose dans la conversation prenait une tournure désagréable.</p>
<p>- Euh, oui, Monsieur, avança-t-il prudemment. Eh bien, je vais voir avec Vincent pour faire équipe. Après tout, nous nous étions bien entendus la dernière fois que…</p>
<p>- Non. Pas Vincent.</p>
<p>Il eu un silence.</p>
<p>- On t&#8217;a dit pour Lydia?</p>
<p>- Oui, mais je ne vois pas le rapport avec…</p>
<p>- Le rapport, jeune homme, assena Gideon en se retournant, ses yeux ayant viré au noir profond, c&#8217;est qu&#8217;elle sera ton superviseur désormais.</p>
<p>- Nonmaisnonattendez, s&#8217;étrangla Lionel, le débit de sa voix l&#8217;étonnant lui-même. Vous savez bien que Lydia est inapte à se voir même confier seule des missions ! Alors superviser -</p>
<p>- J&#8217;ai parlé.</p>
<p>Encore une fois, la voix de Gideon ne trahissait aucun ordre. C&#8217;était une vérité. C&#8217;était ce qu&#8217;il allait être de toutes manières.</p>
<p>- Ce sera Lydia. Et pour commencer sur de bonnes bases, c&#8217;est toi qui va lui annoncer qu&#8217;elle reprend le service actif.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p align="center">***</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>En sortant du bureau de Sir Gideon, Lionel avait du lâcher un &laquo;&nbsp;Quitte à choisir, vous ne pourriez pas m&#8217;envoyer dans la Basse-Fosse? Je préfèrerais.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Ce à quoi il lui fut répondu un &laquo;&nbsp;C&#8217;est un ordre !&nbsp;&raquo;, auquel il valait mieux ne pas donner suite.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Ah, la Basse-Fosse ! Au moins, rien d&#8217;inattendu ne risquait d&#8217;arriver. On savait où on mettait les pieds, quand on commençait à s&#8217;essuyer sur le paillasson de ces mille dimensions du chaos. Il y avait là tout ce que l&#8217;Enfer aurait pu recracher. Un peu comme une grosse boule de poils emmêlés de salive, coincée dans le gosier d&#8217;un chat un peu trop sadique.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Belle image, il faudra que je la ressorte un jour à Jack.&nbsp;&raquo;, pensa-t-il en bifurquant dans un couloir.</p>
<p>Et finalement il se retrouva devant la seule porte qu&#8217;il n&#8217;aurait jamais voulu avoir à franchir. Où même à en tourner la poignée. Voir peut être même simplement à y effleurer la main.</p>
<p>Lionel regretta vivement la Grimswolde, au moment où il frappa, et encore plus quand il entra.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>L&#8217;intérieur du bureau de Lydia était constamment plongé dans une pénombre envahissante. Cette sorte d&#8217;obscurité dans la lumière, qui à presque une épaisseur et un nom, à force d&#8217;être présente. Un peu comme un colocataire que l&#8217;on garde chez soi, juste en tirant les rideaux et en laissant traîner de l&#8217;encens sur des bouquins traitant d&#8217;ésotérisme.</p>
<p>Des rayonnages de livres encombraient les murs, comme il était de coutume au Bureau, sauf que là, non content de remplir l&#8217;espace, ils le transcendaient aussi sur le sol, le divan, les rebords de fenêtres. Il y en avait partout, et à chaque pas on risquait de marcher sur <em>De l&#8217;Alchimie pour les personnes âgés</em>, <em>Comment invoquer un mâcheur de suaire</em>, ou encore <em>Guide pratique à l&#8217;attention de ceux qui mettent un pied dans la tombe</em>*.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>* Particulièrement utile, il avait la plupart de ses pages cornées, et de nombreuses annotations du style &laquo;&nbsp;<em>Ne marche pas.&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;Attention danger&nbsp;&raquo;,&nbsp;&raquo;2/20 et je suis encore trop bon&nbsp;&raquo;</em>, ou le classique &laquo;&nbsp;<em>Celui qui croit que ça marche contre les loups-garous est un futur steak&nbsp;&raquo;</em>.<em> </em></p>
<p><em> </em></p>
<p>Imitant les enfants qui jouent à éviter les dalles noires du carrelage de la cuisine, Lionel zigzagua jusqu&#8217;à un petit bureau au fond de la pièce, lui aussi surchargé de livres, et de craies de diverses couleurs, et de bougies à moitié fondues, et de fioles aux étiquettes équivoques, et d&#8217;un gros furet couleur champagne. Lequel se prélassait présentement sur un exemplaire de <em>Les hommes bizarres et les femmes qui les évitent.</em></p>
<p>Lequel était ouvert à une page où l&#8217;on voyait une gravure assez ressemblante et hideuse d&#8217;un gros chauve qui souriait de toutes ses dents, une expression de folie joviale sur le visage.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Lionel avança la main sur la touffe de poils crème, qui broncha à peine.</p>
<p>- Bonjour, Uriel, murmura Lionel en lui flattant les oreilles. Ca faisait longtemps.</p>
<p>Uriel se redressa un peu et tordit le cou.</p>
<p>- Tu va bien ma belle?</p>
<p>Un froissement, comme une page que l&#8217;on tourne, interrompit ses retrouvailles. Uriel se crispa, puis s&#8217;échappa comme une anguille sous la main de Lionel avant de s&#8217;engouffrer dans un rayonnage, où elle disparu.</p>
<p>Lui fit volte-face.</p>
<p>A quelques centimètres du bout de ses poils de barbe, il y avait quelqu&#8217;un, d&#8217;apparence vaguement humaine, une volée de longs poils châtaigne qui tombait en rideaux sur sa gueule.</p>
<p>Lionel eu un mouvement de recul si vif qu&#8217;il en percuta le bureau et le souleva un peu. Ce dernier retomba dans un fracas assourdissant, aidé en cela par la quantité de choses qui lui emboîtèrent le pas et s&#8217;écrasèrent sans cérémonie par terre.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>- Tiens, Lydia, quel plaisir de te revoir, mentit Lionel, qui ne se serait senti plus de joie que de se retrouver devant une banshee, la gueule bien ouverte et occupée à lui boulotter les oreilles.</p>
<p>Mais non, il n&#8217;y avait que cette frêle jeune femme, l&#8217;air sombre, aux yeux bleus et aux cheveux noisette, qui le fixait sans mot dire.</p>
<p>Mais peut être pas sans maudire.</p>
<p>Il sentit immédiatement l&#8217;atmosphère se charger d&#8217;électricité fortement négative, un peu comme si un ouragan se formait dans les étagères du troisième étage, celle consacrée aux &laquo;&nbsp;Revenants, esprits frappeurs, ongles et autres trucs incarnés ou réincarnés&nbsp;&raquo;. Il se disait qu&#8217;il valait mieux éviter les lieux communs du style &laquo;&nbsp;Comment ça va? Quoi de neuf depuis… euh… que j&#8217;ai disparu en te laissant toute seule…?&nbsp;&raquo;.</p>
<p>Non, ce n&#8217;était définitivement pas une bonne idée.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Mais elle se contentait de le regarder, ou plutôt de fixer un point qui se trouvait dix centimètres derrière sa tête, ce qui rendit Lionel encore plus mal à l&#8217;aise que si elle l&#8217;avait noyé sous les insultes.</p>
<p>Au bout d&#8217;un temps qui lui sembla interminable, il finit par réussir à déglutir, et à se lancer.</p>
<p>- Ecoute, je suis vraiment désolé  de…-</p>
<p>Il fut coupé par un toc-toc salvateur.</p>
<p>Jack et Sidney passèrent leur tête dans l&#8217;ouverture de la porte et lancèrent à Lionel et Lydia :</p>
<p>- On peut entrer? On a une affaire sur le feu, là.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p align="center">***</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>La discussion &#8211; ou plutôt, dans le cas présent, le monologue à plusieurs voix &#8211; fut âpre, pour convaincre Lydia de repartir sur le terrain.</p>
<p>En effet, même si elle ne prononçait pas un seul mot, ni ne faisait aucune grimace, le simple fait de la savoir perchée sur une étagère, assise en tailleur les bras croisés en disait bien plus long.</p>
<p>Jack émit même l&#8217;hypothèse de prendre Uriel en otage pour la faire redescendre. Mais devant l&#8217;aura de fureur qu&#8217;elle dégagea soudain, il redéposa bien vite le furet par terre, et eut un sourire gêné*.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>*Ce qui, quand on ne dispose pas de mâchoire inférieure, est extrêmement rare et quasiment impossible à réaliser.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Finalement, au prix d&#8217;une lutte acharnée, elle finit par descendre de son perchoir sans un bruit, enfila un grand manteau de zibeline noire, et tapota le collier de son furet, avant de le repousser d&#8217;une main pour prendre le grimoire qui lui servait de couche.</p>
<p>Ce n&#8217;est que lorsqu&#8217;ils sortirent que Lionel s&#8217;aperçut qu&#8217;il faisait déjà nuit.</p>
<p>La négociation silencieuse avait donc duré toute la journée?</p>
<p>Sidney était retourné à ses affaires, confiant le dossier à Lydia qui l&#8217;avait pris sous son bras sans sourciller.</p>
<p>Jack lui, les accompagnait dans le froid et l&#8217;obscurité de la nuit londonienne.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Finalement, n&#8217;y tenant plus, le démon à tête-de-mort finit par lâcher, d&#8217;une voix désincarnée mais passablement énervée :</p>
<p>-Tout ça c&#8217;est bien joli, mais où est-ce qu&#8217;on va là?</p>
<p>Pour toute réponse, la jeune fille lui tendit le dossier. Il le prit, le consulta gravement quelques secondes, et finalement le referma.</p>
<p>- Bon, direction l&#8217;East End dans ce cas.</p>
<p>- Franchement, ça n&#8217;aurait pas été plus simple de nous briefer avant de nous y envoyer, demanda Lionel en se soufflant dans les mains pour les réchauffer.</p>
<p>- On n&#8217;avait pas le temps, répliqua la tête-de-mort. Et puis estime-toi chanceux d&#8217;avoir eu le dossier.</p>
<p>- Encore heureux ! Comment veux-tu travailler sans ça? On ne sait même pas où on va sinon.</p>
<p>- Peut être, mais Sillage n&#8217;aime pas que l&#8217;on sorte avec ses archives. Ila fallu ruser.</p>
<p>- Oui, bon, ça va, ça va, grommela Lionel pour signifier la fin de la conversation.</p>
<p>Ils marchèrent un bon moment sans échanger un mot &#8211; pour Lydia, c&#8217;était le plus facile. Lionel regardait ses pieds, les mains enfoncés au plus profond de ses poches, le nez gouttant dans son keffieh ramené jusqu&#8217;aux yeux pour se protéger du froid.</p>
<p>Jack avançait en grommelant. Le grand manteau et l&#8217;écharpe de laine lui auraient été parfaitement inutiles, s&#8217;ils n&#8217;étaient que pour cacher son apparence aux éventuels badauds qu&#8217;ils croiseraient en chemin. Après tout, les Enfers étaient largement plus froids que ça.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>* Il est faux de croire qu&#8217;il fait chaud aux Enfers. Il y règne un climat de congélateur réglé sur &laquo;&nbsp;Zéro Absolu&nbsp;&raquo;. Car, de l&#8217;avis général, il est préférable de se trouver à Acapulco par 50°C qu&#8217;au plus près des claims d&#8217;Antarctique, où même les pingouins chopent la goutte au nez.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Finalement, brisant le silence rythmé par les bruits de pas, Lionel retira le keffieh de devant sa bouche et demanda :</p>
<p>- Et au fait, vous pourrez m&#8217;expliquer, quand vous aurez le temps, ce que l&#8217;on va faire dans l&#8217;East End?</p>
<p>- D&#8217;après nos informations, commença Jack, il semble qu&#8217;il y ait de nombreuses morts par noyade sur les quais au sud de Whitechapel.</p>
<p>Lydia frissonna. Jack lui passa une main rassurante sur le bras.</p>
<p>- Non, non, ne t&#8217;en fais pas, ma grande, on ne va PAS à Whitechapel. Ce sont les quais qui nous intéressent.</p>
<p>Il attendit quelques secondes, sondant la jeune femme qui finit par se radoucir, et reprit :</p>
<p>- Bref, apparemment on à demandé en haut lieu l&#8217;intervention des services spéciaux pour cette affaire.</p>
<p>- Des morts par noyade?! Tu te fiches de moi! Pour quelques poivrots sûrement gorgés de picrate qui se cassent la gueule dans la Tamise, on demande trois agents du Bureau?</p>
<p>Lionel renfonça son nez dans son keffieh.</p>
<p>- C&#8217;est pourtant connu que les habitants du cru sont souvent cuits, sans mauvais jeu de mots.</p>
<p>- Oh, mais ce ne serait que trois ou quatre clochards plus noyés par le vin que par la flotte, passe encore… Seulement là, on en est déjà à quarante-deux en moins de deux mois.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p align="center">***</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Les quais de l&#8217;East End étaient à la mesure de leur réputation. Encombrés de sans abri qui se tassaient dans des abris de fortune en ramenant leurs membres gelés contre eux et nimbés de cette odeur caractéristique de sucs de cuir bouilli venus de la tannerie Lea&amp;Perrins un peu plus haut sur la rive (à noter que leurs homonymes, créateurs de la sauce Worcestershire, avaient également ce goût certain pour tout ce qui produisait des parfums de grasse carcasse, qui donnaient à penser que l&#8217;on se trouvait directement dans l&#8217;estomac d&#8217;un porcin mort depuis une semaine).</p>
<p>Cheminant à travers les clochards léthargiques, le trio avançait prudemment, en prenant soin de noter chaque détail qui aurait pu expliquer la disparition et la mort par noyade d&#8217;autant de personnes en si peu de temps, et dans un district aussi réduit.</p>
<p>D&#8217;accord, la surpopulation se faisait vaguement sentir, et il y avait fort à parier que certains ne rêvaient que de se foutre à l&#8217;eau avec une pierre au cou pour en finir avec cette existence misérable. Mais cela ne justifiait pas quarante-deux décès.</p>
<p>La police du district avait fini par poster deux bobby en faction de part et d&#8217;autres des quais, afin d&#8217;enrayer ce phénomène. Peine perdu, il y en eu cinq de plus dans les deux nuits qui suivirent leur prise de poste.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Mais ce qui précipita l&#8217;appel du Bureau for Paranormal Affairs, ce fut lorsqu&#8217;un des deux agents en faction fut retrouvé au matin, flottant sur l&#8217;eau comme un grotesque pantin boursouflé, avec sa propre matraque enfoncée au fond de la gorge.</p>
<p>Là, le doute n&#8217;était plus permis. Il ne s&#8217;agissait pas de suicides. Et comme certains habitants commençaient à déblatérer sur une créature qui emmenait ces malheureux au fond du fleuve. Ils l&#8217;appelaient le Monstre.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>- D&#8217;accord, je comprends mieux pourquoi on à fait appel à nous, toussa Lionel.</p>
<p>Sa réflexion fut brutalement interrompue par une forte odeur poivrée, et une voix qui ressemblait à celle d&#8217;un canard asthmatique.</p>
<p>- Si vous aviez quelques ronds, j&#8217;dirais pas non patron.</p>
<p>Un clochard courtaud, un sourire édenté jusqu&#8217;aux oreilles sous une broussaille clairsemée les fixait de ses petits yeux pétillants, la main tendue.</p>
<p>Son chapeau-claque à moitié ouvert comme une boîte de conserve lui donnait des airs de magicien raté.</p>
<p>Inexpressive, Lydia commença à farfouiller dans les replis de sa cape, lorsque Jack l&#8217;arrêta d&#8217;un geste :</p>
<p>- Attends une seconde. Dites voir mon brave, contre une pièce ou deux, vous auriez à nous dire quoi sur le Monstre?</p>
<p>Le clochard, déjà assez blanc de visage hormis son gros nez aviné, réussit pourtant à blêmir.</p>
<p>- Oh pardon, monsieur l&#8217;agent, j&#8217;voulais pas, j&#8217;voulais pas, mais comprenez que je crève de faim et…</p>
<p>- Du calme, nous ne sommes pas de la police.</p>
<p>Il eu un regard soupçonneux. C&#8217;est vrai qu&#8217;il n&#8217;avait jamais vu de bobby avec cet accoutrement.</p>
<p>Il n&#8217;aimait pas particulièrement la police. &laquo;&nbsp;Toute cette flicaille, c&#8217;est bon qu&#8217;à vous foutre leur matraque dans la goule&nbsp;&raquo;, se plaisait-il à dire parfois.</p>
<p>Lionel, n&#8217;y tenant plus et comme pour le rassurer définitivement, lui dit sur le ton de la confidence :</p>
<p>- Honnêtement, mon vieux, est-ce que j&#8217;ai l&#8217;air d&#8217;un officier de police? Vous avez vu mon accoutrement, vous avez vu ma coiffure? Je ne passe même pas la porte, dans un commissariat. Ou alors avec les bracelets !</p>
<p>Son regard soupçonneux s&#8217;affaissa en un pli vaguement soucieux. C&#8217;est vrai qu&#8217;il n&#8217;avait pas la dégaine du bobby habituel. Et puis cette tresse, ces bagues, ces breloques aux poignets. Ca ne ressemblait vraiment pas à grand-chose ! Pas du coin, en tout cas.</p>
<p>Finalement, il haussa les épaules.</p>
<p>- Si vous l&#8217;dites, grommela-t-il.</p>
<p>Et puis il pensa qu&#8217;il y avait meilleur parti à gagner.</p>
<p>- Mais… puisque z&#8217;êtes pas de la maison, patron, comme vous disez, croassa-t-il en tendant de nouveau la main. Peut être que quelques shillings pourraient m&#8217;aider à me souvenir.</p>
<p>A contrecœur, Lionel fouilla ses poches et en tira deux piécettes graisseuses qu&#8217;il laissa tomber dans la main du clochard.</p>
<p>- Mmh, trois shillings. Ca ira, j&#8217;crois bien. Vous voulez savoir quoi?</p>
<p>- D&#8217;abord, ce qu&#8217;il s&#8217;est passé exactement avec ces quarante-deux victimes.</p>
<p>- V&#8217;la bien la preuve que vous êtes pas policier, m&#8217;sieur, siffla le clochard avant de tousser bruyamment. Parce que je leur ai déjà tout dit à ce sujet. Z&#8217;ont été noyés. Par je sais pas quoi.</p>
<p>- Et où exactement ?</p>
<p>- Oh ça, c&#8217;était toujours au même endroit. Un peu plus loin sur le quai. Juste au niveau ou habite le Tobby.</p>
<p>- Tobby ?</p>
<p>- Ouaip, Tobby il en sait plus que les autres. Mais il est pas très causant.</p>
<p>Il renifla une goutte de morve et s&#8217;essuya sur sa manche. Laquelle semblait déjà avoir connu ce genre d&#8217;outrages un certain nombre de fois.</p>
<p>- C&#8217;est un ami à moi ! Il est là depuis à peine deux mois. Je lui ai trouvé un petit coin là-bas, à deux pas d&#8217;ici. C&#8217;était bien la moindre des choses, il m&#8217;a réparé mes chaussures quand même !</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Il arborait une paire de souliers immaculés, qui juraient avec le reste de l&#8217;individu. On aurait dit un danseur de claquettes qui aurait été jeté dans une fosse à purin, et juste retenu par les chevilles.</p>
<p>Lydia, qui était demeuré parfaitement silencieuse depuis le début, à tel point qu&#8217;on aurait pu la confondre avec un animal empaillé, eu soudain un glapissement au regard de ces chaussures, et tira le livre qu&#8217;elle gardait dans son sac. Un gros volume assez simple, vaguement recouvert d&#8217;une reliure craquelée.</p>
<p>Elle le feuilleta nerveusement, puis finalement s&#8217;arrêta sur une page, en lut deux ou trois lignes, et le brandit en hochant la tête.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Jack et Lionel se penchèrent sur une gravure assez hideuse d&#8217;une petite créature rachitique, au râtelier étincelant de crocs, deux grands yeux vides et quelques cheveux rares sur un crâne difforme. On aurait dit un enfant mort-né, qui aurait défié toutes les lois de la physique et aurait décidé de grandir. Une sorte de Peter Pan à l&#8217;envers.</p>
<p>La légende sous le dessin était des plus éloquentes.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&laquo;&nbsp;<em>Noyeur (ou noyadé).</em></p>
<p><em>Troll de taille humaine, voir parfois plus petit, à la morphologie assez fine, voir famélique, à la tête hydrocéphale et aux mains pourvues de quatre longs doigts légèrement palmés caractéristiques.</em></p>
<p><em>Monstre du folklore d&#8217;Europe Centrale. On en trouve également quelques membres dans les Balkan, plus au Sud.</em></p>
<p><em>Vivant sous les ponts, il est connu pour attirer ses victimes avant de les noyer, soit pour se nourrir, où plus généralement pour défendre son territoire.</em></p>
<p><em>Le plus connu de ses congénères est le Noyeur de Prague, qui malgré ses penchants psychopathes, répare des souliers aux badauds qui ne lui attirent aucune méfiance.</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> </em></p>
<p align="center">***</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>- D&#8217;ordinaire, je n&#8217;fais pas trop confiance aux bobbys du coin. Des corrompus, toujours à vous tancer le cuir du dos avec la matraque au lieu de discuter.</p>
<p>Le vieux clochard exhalait des relents de fromage passé fruit depuis des années, si bien que malgré le noirceur de la nuit, il aurait été quasiment impossible de le perdre.</p>
<p>- Mais il y a que&#8217;ques jours, on m&#8217;en a envoyé un… Ben tiens, justement pour cette histoire des gens qui savent pas foutre un pied devant l&#8217;autre sans tomber à la flotte ! Des meurtres, j&#8217;lui dit ? Non, m&#8217;sieur l&#8217;agent, c&#8217;est surement juste des gens qui prennent pas gare au quai. C&#8217;est que ça glisse drôlement ces coins-là, et la flotte est drôlement froide par ces saisons-là.</p>
<p>Il retira son chapeau-claque et donna un coup dessus pour en retirer la poussière. Puis il le remisa d&#8217;un geste aussi peu précis que guidé par l&#8217;alcool.</p>
<p>- Mais comme il me paraissait sympathique pour une fois &#8211; rendez-vous compte, m&#8217;sieur-dames, il portait même pas de matraque! -, je l&#8217;ai emmené voir Tobby.</p>
<p>Ils arrivèrent devant un amas de cagettes savamment disposées, et d&#8217;un imbroglio de détritus. En plissant les yeux, on pouvait vaguement croire que ce tas informe était une cabane en ruine, nimbée d&#8217;une odeur poisseuse et âcre.</p>
<p>- Après ça, je l&#8217;ai pas revu. Dommage. L&#8217;a du repartir, j&#8217;pense. Un gars bien, un grand blond, té! Comme vous, patron !</p>
<p>Jack fit signe à Lionel d&#8217;approcher.</p>
<p>- Un grand blond, ça doit être le bobby qu&#8217;on à repêché avant-hier.</p>
<p>Son sang ne fit qu&#8217;un tour. Il sortit vivement son arme de sous son manteau &#8211; un gros colt ferrailleux qui devait envoyer plus de mitraille que de vraies balles &#8211; et le brandit vers l&#8217;entrée de la cabane, en écartant le clochard d&#8217;un geste théâtral.</p>
<p>Celui-ci tressauta et le barra du coude.</p>
<p>- Non mais oh, ça va pas bien, oui ! Vous allez pas tirer sur mon copain, il à rien fait ! Té, il f&#8217;rait pas de mal à une mouche… Tobby, c&#8217;est moi ! Sors, j&#8217;voudrais t&#8217;présenter des amis à moi !</p>
<p>La scène s&#8217;était figée. Plus rien ne bougeait, à l&#8217;exception de ce brouillard londonien qui semblait se moquer de la tension ambiante et se nappait inexorablement sur le pavé mouillé.</p>
<p>Finalement, une forme émergea de derrière les cagettes, fixa le groupe de deux grands yeux jaunes comme des miroirs, et s&#8217;arrêta sur le canon de l&#8217;arme que le clochard essayait de dissimuler en se plaçant devant Lionel.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Puis tout est allé très vite. Un feulement, le clochard qui tentait de le rassurer d&#8217;un &laquo;&nbsp;Non, t&#8217;inquiète pas, Tobby, c&#8217;est pas toi, c&#8217;est qu&#8217;ils sont nerv-&nbsp;&raquo;, et la forme bondit en hurlant, s&#8217;agrippa et entraîna le sans-abri dans le fleuve glacé.</p>
<p>- Sang noir !</p>
<p>Lionel plongea dans l&#8217;eau à sa suite, laissant Jack et Lydia tétanisés sur le quai.</p>
<p>Le noyeur entraînait le clochard au fond de l&#8217;eau, aussi vite qu&#8217;une ancre accrochée aux pieds.</p>
<p>Il faisait froid. Un froid mordant jusqu&#8217;aux os. Et on n&#8217;y voyait rien. Lionel plongeait à l&#8217;aveuglette en battant des bras, et finit par rencontrer une main tendue. Son propriétaire semblait se débattre comme un diable.<br />
Il essaya de le tirer, de le remonter, mais le noyeur tenait sa proie.</p>
<p>Lionel se prit un coup. De pied surement. En plein estomac. Vaguement sonné et n&#8217;ayant plus d&#8217;air, il se laissa remonter à la surface pour y cracher tout ce qu&#8217;il pouvait.</p>
<p>Ses oreilles bourdonnaient comme un millier d&#8217;essaims lui butinant le cerveau. Dans le tumulte et la douleur de l&#8217;eau glacée, il entendit un bruit sourd :</p>
<p>&laquo;&nbsp;Reviens, il va remonter !&nbsp;&raquo;</p>
<p>Il n&#8217;eut que le temps de tourner la tête vers le quai qu&#8217;il sentit un bras sec se fermer sur son cou et l&#8217;entraîner sous l&#8217;eau.</p>
<p>Des coups, des cris stridents du noyeur, l&#8217;eau qui rentrait de force dans ses sinus, et cette rage qui montait. Mais Lionel était loin d&#8217;être assez fort pour lutter contre la créature.</p>
<p>Entre deux tasses, il cria à l&#8217;adresse de Jack :</p>
<p>- Eh quand tu veux tu viens -Glub- m&#8217;aider ! Lâche-moi, saleté !</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Un plouf. Jack avait sauté à son tour, et s&#8217;était lancé dans la mêlée. En vain pourtant. Le noyeur, malgré sa petite taille et ses bras maigres, était d&#8217;une force redoutable, et ne comptait pas lâcher sa nouvelle proie.</p>
<p>Tout ce petit monde luttait pour sa survie dans une Tamise calme et glacée comme un tombeau, sous le regard pétrifié de Lydia, qui serrait son grimoire à s&#8217;en arracher les ongles contre sa poitrine.</p>
<p>Entre les bruits de lutte, les splash et les cris étranglés, elle demeurait complètement immobile, fascinée et horrifiée, comme un lointain souvenir qui remontait brusquement à la surface, et la paralysait de la tête aux pieds.</p>
<p>Alors que le noyeur commençait à se délecter de son futur repas &#8211; plus que copieux, il l&#8217;espérait -, un éclair de fureur brilla dans les yeux de la jeune femme.</p>
<p>La terreur sourde se mua en haine, en une rage incroyable. Elle rejeta le grimoire par terre et, joignant les deux mains en vase devant elle, commença à marmonner une incantation.</p>
<p>Des filets de courants, des serpents de flammes se muèrent sur sa peau, depuis ses épaules jusqu&#8217;à couler dans le creux de ses mains, et former un nid, une boule d&#8217;énergie semblable au soleil.</p>
<p>Toute cette puissance monta encore en intensité, et elle la déchargea sur le noyeur dans un cri de désespoir :</p>
<p>- Meurs !</p>
<p>La boule de flammes fusa dans l&#8217;air frais comme un pétard de fête nationale, une queue en geyser à sa suite, se tortilla, tourna sur elle-même, et fondit sur la tête de la créature, qui n&#8217;eu que le temps d&#8217;ouvrir de grands yeux ronds, brillants de la lumière de sa mort imminente.</p>
<p>- Iiik ?</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p align="center">***</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>- <em>STRIKE</em>, fit une voix sortant d&#8217;un grand capuchon noir comme la nuit, présentement occupé à tenir une canne à pêche d&#8217;une main osseuse.</p>
<p>La Mort rejeta la canne dans l&#8217;eau, qui s&#8217;évapora dans le brouillard, et se leva gauchement en époussetant son suaire.</p>
<p>Il* fit apparaître un petit carnet des tréfonds de sa robe, et le consulta.</p>
<p>- <em>BIEN, ALORS IL NE RESTE PLUS QUE AUGUSTINE PAGNOL A ALLER CHERCHER, ET MA TOURNEE EST FINIE POUR CE SOIR.</em></p>
<p>Il prit le soin de ramasser son casier à poissons-fantôme, le remisa quelque part dans ses plis brumeux, et tourna la tête vers une petite créature translucide, qui depuis la rive regardait son cadavre sans tête flotter. Le tout au milieu d&#8217;un duo ahuri et aspergé de cervelle.</p>
<p>Le fantôme du noyeur se tourna vers la Mort.</p>
<p>- Iiiiik?, demanda-t-il avec espoir.</p>
<p>- <em>NE T&#8217;INQUIETE PLUS DE CA, </em>lui répondit la Mort. <em>VIENS</em><em> MAINTENANT, IL VA FALLOIR TE TROUVER UNE PLACE.</em></p>
<p>Et en le prenant par la main, ils disparurent au bout du quai, invisibles au trio qui était resté comme deux ronds de flan devant la bête.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>*Oui, car comme là justement dit un britannique un rien allumé, &laquo;&nbsp;la Mort est un mâle, un mâle nécessaire.&nbsp;&raquo;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p align="center">***</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>- Non, non, et NON !</p>
<p>Grim étirait ses longs bras et gesticulait dans tous les sens. Ses narines se dilataient à chacune de ses  respirations de bœuf.</p>
<p>- Regardez-moi ce travail que vous me faîtes! J&#8217;ai briqué le carrelage tout à l&#8217;heure !</p>
<p>Le cadavre du noyeur laissait goutter, au-travers du sac de jute ou Lionel l&#8217;avait remisé, un liquide épais et vaguement poisseux, tout en traînée sur le sol du hall.</p>
<p>Lionel aussi en était imprégné, et il son visage d&#8217;ordinaire impassible avait viré à un cramoisi souligné de traits de colère.</p>
<p>- AH, TU VA PAS COMMENCER TOI ! RIEN A FOUTRE DE TON PUTAIN DE CARRELAGE ! JE ME TRIMBALLE CETTE SALETE DEPUIS L&#8217;EAST END, ET TU VOUDRAIS QUE JE METTE LES PATINS?!</p>
<p>Grim se rempluma dans son col, ne laissant quasiment plus  que son grand nez en bec dépasser de sa liquette, et dit d&#8217;une voix faible :</p>
<p>- Non, mais… vous comprenez… c&#8217;est que j&#8217;y ai passé des heures… et c&#8217;est du travail quoi.</p>
<p>- Ouais ben, en attendant, tu m&#8217;enregistres ça et tu le balance à Kovacs, assena Lionel en laissant tomber le sac plein de &laquo;&nbsp;sang&nbsp;&raquo; sur le sol dans un bruit répugnant.</p>
<p>Puis il s&#8217;engouffra dans le couloir en marmonnant un vague &laquo;&nbsp;Je vais me laver… je pue.&nbsp;&raquo;, suivi par Lydia.</p>
<p>Grim se prit la tête dans les mains.</p>
<p>- Et comment je vais remplir mon rapport d&#8217;interpellation moi?</p>
<p>Jack vint à sa rescousse.</p>
<p>- T&#8217;en fais pas, je vais te filer un coup de main.</p>
<p>Puis en donnant un petit coup de pied au sac et conclut :</p>
<p>- Par contre, si tu veux une photographie du suspect, là …</p>
<p>- Et bien quoi?</p>
<p>- Ca ne va pas être simple de lui tirer le portrait.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p align="center">***</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Lionel raccompagna Lydia jusqu&#8217;à la porte de son bureau. Avec le temps, c&#8217;était devenu son logis.</p>
<p>On entendait Uriel qui grattait derrière la porte. Elle avait sentit sa maîtresse.</p>
<p>Lydia, quant à elle, rayonnait. Pas d&#8217;une joie de jeune collégienne qui aurait reçu un autographe de son idole, mais d&#8217;une paix tranquille.</p>
<p>Elle semblait apaisée.</p>
<p>A dire vrai, elle avait l&#8217;air beaucoup plus connectée à la réalité depuis qu&#8217;elle avait fait exploser la tête de Tobby le noyeur.</p>
<p>Il y eu un silence entre eux &#8211; disons, encore plus présent qu&#8217;avant -, et Lydia attendait, dos à sa porte.</p>
<p>- Tu vois, commença Lionel après avoir retiré du plat de la main un morceau du noyeur de son oreille, tu as toujours ta place au Bureau. Tu l&#8217;auras toujours. Et tu n&#8217;y seras jamais toute seule. La raison pour laquelle il t&#8217;a envoyé sur cette affaire, je pense, c&#8217;est pour t&#8217;en faire prendre conscience. Tu as beaucoup d&#8217;importance, Lydia.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Il n&#8217;attendait aucune réponse, ni aucune réaction.</p>
<p>- Et… je voulais te remercier. Pour tout à l&#8217;heure. Si tu n&#8217;avais pas lancé cette boule de feu, je serais mort au fond de la Tamise à l&#8217;heure qu&#8217;il est.</p>
<p>Elle eu un vague sourire.</p>
<p>- Alors, merci. Sincèrement. Et si malgré tout, malgré le fait que tu ai prouvé que tu étais toujours une exorciste formidable, si malgré cela tu préférais rester au Bureau en tant que conservatrice, je serais derrière toi pour appuyer ta demande auprès du patron.</p>
<p>Lydia fit non de la tête, et sourit encore un peu plus. Ses traits se tirèrent, comme du cuir neuf. Elle n&#8217;avait plus changé d&#8217;expression depuis longtemps.</p>
<p>- Bon. La nuit à été éprouvante, tu devrais aller te reposer. Moi, je vais essayer de me défaire de cette odeur de sardine, et -</p>
<p>Elle s&#8217;approcha et lui fit une bise sur la joue, se retira dans l&#8217;entrebâillement de la porte en repoussant Uriel du bout du pied, et lui sourit une dernière fois.</p>
<p>Elle eu un mouvement de mâchoire imprécis, comme si elle mastiquait quelque chose, et murmura quelque chose, avant de refermer la porte.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Quelque chose qui ressemblait à &laquo;&nbsp;Merci&nbsp;&raquo;.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>[Hydre Noir] &#8211; Chapitre Second</title>
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		<pubDate>Sun, 14 Aug 2011 02:39:45 +0000</pubDate>
		<dc:creator>ignisblogus</dc:creator>
				<category><![CDATA[Hydre Noir]]></category>

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		<description><![CDATA[LA BELLE ET LES BÊTES &#8211; Première Partie   La lune glacée pendait comme un lustre, accrochée à un plafond grotesque moucheté d&#8217;étoiles au-dessus du théâtre londonien, pour l&#8217;instant très occupé. Occupé à rêver de richesses, d&#8217;animaux fantastiques pour certains, ou plus simplement, du côté de Whitechapel, d&#8217;une bonne marmite de soupe aux pois et [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=igniscorpus.wordpress.com&amp;blog=9344941&amp;post=126&amp;subd=igniscorpus&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p align="center"><strong>LA BELLE ET LES BÊTES &#8211; Première Partie</strong></p>
<p align="center"><strong> </strong></p>
<p>La lune glacée pendait comme un lustre, accrochée à un plafond grotesque moucheté d&#8217;étoiles au-dessus du théâtre londonien, pour l&#8217;instant très occupé. Occupé à rêver de richesses, d&#8217;animaux fantastiques pour certains, ou plus simplement, du côté de Whitechapel, d&#8217;une bonne marmite de soupe aux pois et de deux tartines de pain beurré.</p>
<p>Chacun voit son paradis où il peut.</p>
<p>Cependant, les malices de la météorologie font qu&#8217;un tel paysage amène une vérité cinglante : en cette fin de mois de Février 1907, aux alentours des trois heures du matin, il règne un froid polaire. Non pas le petit frimas qui donne timidement la goutte au nez des enfants de primaire, mais la bourrasque, le manteau presque neigeux, les stalactites qui se forment aux balustrades, et des formes incertaines d&#8217;ours polaires noyés dans le brouillard givrant.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Et la fenêtre de la chambre de Lionel, Dans la masure tenue par Mrs Imogen Figg, sobrement appelée &laquo;&nbsp;Elric&#8217;s Hollow&nbsp;&raquo;, Old Park Lane numéro 7 &#8211; sa fenêtre donc, était restée bien ouverte, juste à côté du grand blond sans chaussures qui s&#8217;était étalé sur son lit, et ne semblait pas se rendre compte de l&#8217;enfer glacé dans lequel il se trouvait.</p>
<p>Finalement, il ouvrit un œil, immédiatement suivi d&#8217;une réaction primale de son cerveau, qui consista successivement en une quinte d&#8217;éternuements, de tremblements, de souffle rauque, et de fermeture effrénée de ladite fenêtre à grands renforts de &laquo;&nbsp;Aaaargh!&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;Humpf!&nbsp;&raquo; et de &laquo;&nbsp;Sacrée nom de dieu de fenêtre de m…&nbsp;&raquo;.</p>
<p>Puis il s&#8217;enroula dans une couverture jusqu&#8217;aux oreilles, et s&#8217;accroupi près du poêle à bois, dans un coin de la pièce, à qui il donna deux buchettes sèches, nappées de boules de papier et d&#8217;une rasade de mauvais bourbon qui trainait là, avant d&#8217;enflammer le tout (en prenant bien soin de commencer à brûler sa manche par la même occasion).</p>
<p>Après avoir refermé l&#8217;âtre du poêle &#8211; et éteint sa couverture, en tapant dessus du plat de la main pour étouffer le feu naissant, il retourna se coucher.</p>
<p>Il ne put cependant pas se rendormir facilement. Une idée avait germé aux portes de son esprit, et semblait bien décidée à rentrer et s&#8217;installer, vu les coups répétés qu&#8217;elle donnait dans la lourde.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p align="center">***</p>
<p align="center">
<p>                Le soleil entrait à peine par les carreaux embués de froid lorsqu&#8217;il se réveilla, encore transi et grelottant, malgré les trois couches de couvertures qu&#8217;il avait ramené successivement sur sa tête.</p>
<p>Lionel détestait se lever de bonne heure, et ce depuis aussi loin qu&#8217;il s&#8217;en souvienne. L&#8217;éclat blafard d&#8217;un soleil d&#8217;hiver qui monte au-dessus des cheminées, se reflétant dans le fleuve somnolent, ne lui inspirait jamais de vers. Il pensait uniquement à ceux qui profitaient de l&#8217;âtre de ces cheminées et au courant et recoins de ces fleuves pour pouvoir dormir tranquilles.</p>
<p>Devoir dérouler son corps arqué, qui avait cette tendance fâcheuse à craquer de partout au matin, des articulations en lattes de plancher, et se lever, attraper un linge chaud, s&#8217;enrouler dedans, se gratter une barbe naissante en baillant, utiliser les commodités, revenir, attraper d&#8217;autres linges qui seraient plus adaptés à la rue, aux bonne mœurs, et surtout à la saison, se replacer devant l&#8217;évier et le seul miroir de la chambre, se plonger la tête en entier dans la bassine, remonter sur le miroir, constater que d&#8217;autres cheveux sont devenus blancs, d&#8217;autres cheveux sont partis, et d&#8217;autres cernes sont apparues, tousser, finir de s&#8217;habiller avec au ventre ces espèces de papillons dans l&#8217;estomac de ceux qui sautent le petit déjeuner, faute de temps, d&#8217;argent, ou par  la faute d&#8217;un locataire peu scrupuleux &#8211; Jack s&#8217;était essayé à diverses recettes de chat-melba, et avait englouti le garde-manger au complet -, et finalement attraper son manteau, enrouler son keffieh sur son nez, et sortir en claquant la porte et sortir dans le froid londonien; bref, tous ces efforts lui donnait des vertiges de si bon matin.</p>
<p>Et pourtant c&#8217;est ce qu&#8217;il fit.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>La veille au soir, Elric&#8217;s Hollow ressemblait vaguement, à la lueur des lampes à gaz de la rue, à un grand fronton de paquebot, une proue de navire sans la sculpture de tête, tant cette masse noire semblait taillée dans un seul bloc.</p>
<p>Au regard du matin, il convient de décrire plus posément ce morne cottage de pierres et de bois. On aurait dit que l&#8217;architecte avait pris modèle sur trois tortues cabossées montées l&#8217;une sur l&#8217;autre, la tête rentrée dans les épaules, auquel il aurait entrepris de rajouter cheminées, fenêtres, et gouttières encastrées à même la coquille. Le tout évidemment dans le plus pur non-respect de quelque forme d&#8217;esthétisme que ce soit.</p>
<p>La maison &#8211; puisqu&#8217;il faut bien lui donner un qualificatif &#8211; détonait gravement par rapport aux autres loges bien proprettes de la rue, et même de la ville. Une maison de parc d&#8217;attractions posée au milieu d&#8217;un lotissement de maisons témoins.</p>
<p>Mais apparemment, aucun passant, dans cette rue pourtant animée, ne semblait noter quoi que ce soit. Il arrivait même que Lionel passe pour invisible jusqu&#8217;à ce qu&#8217;il traverse le perron et atterrisse sur le trottoir. Là, pour peu qu&#8217;il croise un passant, celui-ci était étonné de trouver quelqu&#8217;un dans son sillage, alors qu&#8217;il n&#8217;avait vu strictement personne une seconde plus tôt, et faisait un écart avec une tête de carpe qui aurait croisé un chat dans la vase de son étang.</p>
<p>La seule explication que Lionel eu de Mrs Figg à propos de la maison, ce fut lorsqu&#8217;il lui demanda la première fois de faire installer des appliques pour éclairer ce fichu couloir.</p>
<p>&laquo;&nbsp;LES TRAVAUX ICI, ON NE PEUT PAS LES FAIRE. LA MAISON NE VEUT PAS.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Sa voix, qu&#8217;on attendait déjà vieille et usée par le temps dû à son grand âge, exhalait carrément des relents de cité d&#8217;après-guerre, la rugosité d&#8217;un bloc de marbre passé au marteau-piqueur en prime.</p>
<p>Aussi, Lionel n&#8217;avait pas trop insisté.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Perdu dans le fil de ses pensées, il ne se rendit compte qu&#8217;il était arrivé au Bureau que lorsqu&#8217;il tourna machinalement sur sa gauche et heurta la porte de plein fouet. Pas fort, mais suffisamment pour laisser échapper un juron, qui partit se réfugier avec les autres dans les recoins des moulures de tête de ladite porte &#8211; beaucoup d&#8217;agents se prenaient cette porte, enfiévrés par une affaire, ou simplement occupés à regarder passer les jolies filles dans la rue.</p>
<p>En se reprenant, il prit le temps d&#8217;examiner la devanture.</p>
<p>Un grand bâtiment de briques rouges et de pierres blanches, discrètement posé face à la Tamise. Six strates de fenêtres noires encastrées dans des renforts crème. Il n&#8217;y avait pas grand-chose d&#8217;autre à en dire, hormis l&#8217;imposante porte d&#8217;entrée que Lionel venait de se prendre, et une petite plaque apposée à sa gauche :</p>
<p>&laquo;&nbsp;Royal Retrieval Services&nbsp;&raquo;</p>
<p>Lionel sourit.</p>
<p>Un Service de Recouvrement de Dettes et Biens Privés. Bien entendu, il n&#8217;en était rien, puisque ses employés n&#8217;avaient sûrement pas des têtes de comptables, ce qui aurait constitué une certaine faute de goût venant d&#8217;une institution sérieuse. Mais cette plaque avait une utilité certaine, puisque jamais personne d&#8217;étrangère au service n&#8217;osait s&#8217;aventurer à moins de dix pas de la porte traitresse &#8211; certains habitués du parcours, ou des voisins, faisaient même un écart sur le trottoir d&#8217;en face, à son extrême bord, au risque de basculer dans le fleuve.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Jamais personne ne risquerait un orteil dans ce genre d&#8217;endroits. C&#8217;est beaucoup plus efficace qu&#8217;une tête de chouette clouée sur la lourde.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Il poussa la porte et entra.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Tout le lobby suintait l&#8217;administration grise, le carrelage ministériel et le formulaire B3-14, signé et tamponné en triple exemplaire.</p>
<p>Bien que le plafond fut assez haut pour y faire tenir trois équilibristes les uns sur les autres, on se sentait écrasé, concassé sous l&#8217;improbable oppression que faisait naître cette entrée. Presque vide de meubles, hormis quelques sièges dans un coin, des appliques murales qui essayaient d&#8217;éclairer la pièce malgré la couche de poussière importante sur le verre des globes, et un large bureau en fer à cheval tout au bout, dans l&#8217;alignement de la porte, avec une grande brindille affairée posée sur un siège.</p>
<p>En s&#8217;en rapprochant, la brindille prit forme, d&#8217;abord en allumette, avec un semblant de tête, puis l&#8217;œil faisait le point et la tête devint un épi de maïs, avant de se stabiliser en quelque chose d&#8217;à-peu-près humain.</p>
<p>Tout sec, penché sur son bureau comme un vautour, les cheveux et les favoris grisonnants laissés au vent &#8211; ce qui leur donnait des aspects de plumage, et renforçait encore l&#8217;impression de charognard -, le nez crochu, comme tout bon vautour qui se respecte, et deux petits yeux noirs enfoncés dans des cernes. Surmonté d&#8217;une gorge cassée à angle droit, il portait un veston gris, une chemise grise également, sur un gilet gris. On se surprenait même à essayer de repérer quelle note de gris allait avec une autre, et jouer à faire des paires jusqu&#8217;à trouver l&#8217;intrus qui n&#8217;en avait pas.</p>
<p>Cette saine occupation était rapidement troublée par un raclement de gorge, comme des ongles sur un tableau noir.</p>
<p>&laquo;&nbsp;<em>Je peux vous aider?</em>&laquo;&nbsp;</p>
<p>Le relent de son haleine se mêlait à celui de son eau-de-cologne bon marché en un effluve proprement écœurant. C&#8217;était la raison pour laquelle on avait assigné Grim à l&#8217;accueil du Bureau après son &laquo;&nbsp;reclassement professionnel&nbsp;&raquo;, comme il se plaisait à le dire.</p>
<p>&laquo;&nbsp;<em>Monsieur, vous désirez?&nbsp;&raquo;</em></p>
<p>Lionel se secoua la tête pour essayer de retrouver ses esprits, et se débarrasser de l&#8217;odeur.</p>
<p>- Entrer, Grim, si ça ne te dérange pas. Je dois voir le patron.</p>
<p>Le vautour humain se pencha un peu plus sur son bureau, le faisant grincer légèrement. Il plissa des yeux, puis les agrandit avec surprise.</p>
<p>&laquo;&nbsp;<em>Oh, Lionel ! Excuse-moi, je ne t&#8217;avais pas reconnu… Ca te va bien, la barbe.&nbsp;&raquo;</em></p>
<p>Il se renvoya au fond de sa chaise et caressa une manette invisible sur son bureau. A la gauche derrière lui, une des grandes portes à double battants s&#8217;ouvrit au tiers, sans que la poignée ne s&#8217;en trouve tournée.</p>
<p><em>&laquo;&nbsp;Depuis quelques temps, je reçois beaucoup d&#8217;étrangers qui entrent ici pour avoir des renseignements&nbsp;&raquo;</em>, dit Grim en se passant la langue sur les lèvres.<em> &laquo;&nbsp;Des réfugiés d&#8217;Europe centrale apparemment, du côté de Prague. Je ne sais même pas comment ils sont arrivés jusqu&#8217;à Londres. Mais ils y sont, c&#8217;est sûr. En tout cas, je ne comprends pas comment je pourrais les renseigner de quoi que ce soit, ils ne parlent même pas la langue.&nbsp;&raquo;</em></p>
<p>- Pas évident, en effet. Merci Grim. A plus…-</p>
<p><em>&nbsp;&raquo; Ils doivent voir marqué Royal sur la porte, du coup, ils se sentent rassurés, c&#8217;est comme chez eux.&nbsp;&raquo;</em>, poursuivit le vautour, en approchant son visage si près de Lionel qu&#8217;il commençait à avoir les yeux qui piquent. <em>&nbsp;&raquo; Mais bon moi ça me donne un travail, pfouuuuh.&nbsp;&raquo;</em></p>
<p><em>­</em>Lionel eu un bref &nbsp;&raquo; A plus tard, tu m&#8217;ex… Argh… excuses?&nbsp;&raquo; étranglé, et il passa si rapidement la porte qu&#8217;on l&#8217;eu cru monté sur roulement à billes.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Lionel ramena distraitement sa tresse derrière son lobe d&#8217;oreille, écrasa une larme au rebord de l&#8217;œil, et s&#8217;engouffra plus avant dans le couloir, qui se finissait par un escalier de bois en colimaçon.</p>
<p>De part et d&#8217;autres, tout le long du corridor, des portes d&#8217;un sérieux de sécurité sociale laissaient passer des bruits de &laquo;&nbsp;plic&nbsp;&raquo;, des &laquo;&nbsp;plocs&nbsp;&raquo;, et des borborygmes vaguement plus inquiétants. De temps à autres, une silhouette indistincte se dessinait derrière l&#8217;une d&#8217;elles, au verre fumé des postes de police où était placardé un &laquo;&nbsp;Dt D. Morgan&nbsp;&raquo;, et des cris étouffés montaient, suivis d&#8217;un :</p>
<p>&laquo;&nbsp;Allez parle, et j&#8217;arrêterais peut être de cogner.&nbsp;&raquo;</p>
<p>La voix était si froide que Lionel se surprit à lancer sa date de naissance et son groupe sanguin à voix basse, à l&#8217;adresse de la poignée de la porte.</p>
<p>Il secoua la tête pour chasser cette impression de terreur glacée et parfaitement stupide de son visage, et avança au trot dans le couloir, pour dépasser une fois pour toutes la porte du bureau de Morgan.</p>
<p>Il est d&#8217;ailleurs intéressant de noter que ses méthodes expéditives avaient depuis longtemps décoloré le parquet, et on avait installé son bureau assez près de la porte, afin que les prévenus ne coulent pas trop par terre avant de s&#8217;effondrer sur une vague chaise sous une lumière de lampe brulante.</p>
<p>Autant dire que, au B.P.A, l&#8217;on préférait de loin éviter de se frotter à Morgan. Il avait une manière bien à lui de considérer les Inhabitants, criminels ou non.</p>
<p>Mais est-ce un crime pour un vampire de s&#8217;introduire dans les chambres mansardées, soulever draps et nuisettes et embrasser à pleines canines un cou diaphane de jeune pubère plébéienne? Pour beaucoup, c&#8217;était plutôt une tradition séculaire &#8211; comme celle de devoir continuellement s&#8217;habiller comme si on se rendait à un cocktail. Bref, selon les bruits de couloirs, &laquo;&nbsp;il faut bien que le vampirisme trouve quelques petites compensations&nbsp;&raquo;.</p>
<p>Mais selon l&#8217;article 17-AZ-8244 du Codex, c&#8217;en était un, et Morgan s&#8217;appliquait à le faire respecter au mot près…</p>
<p>Lionel préféra ne pas y penser.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Il grimpa les marches deux par deux et se retrouva la tête dans ce qu&#8217;il semblait être une couverture de fourrure, chaude et moelleuse.</p>
<p>Il se rappela un instant son lit qu&#8217;il avait quitté à regrets, et songea à se laisser endormir ici, puis se ressaisit bien vite quand il entendit un grognement baveux qui venait d&#8217;un mètre au-dessus. Lionel releva le nez, et n&#8217;eut pour seule réponse, aux deux yeux jaunes luisants qui le regardaient, qu&#8217;un &laquo;&nbsp;Argh&nbsp;&raquo; glapissant.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>La pleine lune était proche, et ça se remarquait particulièrement sur Deuxcrocs.</p>
<p>Deuxcrocs, c&#8217;était le prototype même du loup-garou. Grand et poilu serait un doux euphémisme pour caractériser cette monstrueuse masse de muscles et de fourrure, qui se trouvait engoncée dans un complet violet saumuré passablement défraichi, mais surtout lacéré de part et d&#8217;autres. Il n&#8217;en restait d&#8217;ailleurs plus grand-chose &#8211; à part quelques lambeaux judicieusement restés à leur place.</p>
<p>A croire que le couturier s&#8217;attendait à ce que les coutures de l&#8217;entrejambe subissent ce genre de traitement de choc, et doivent être renforcées en conséquence.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Il avait tout du loup : les griffes, la fourrure gris-rousse, constellée d&#8217;un magnifique masque ventral blanc du plus bel effet, une queue touffue d&#8217;un bon mètre de longueur qui lui poussait spontanément &#8211; personne n&#8217;a jamais songé à lui demander si c&#8217;était douloureux -, les crocs et les yeux jaunes en amandes. L&#8217;haleine de  charogne était parfois en option. Ce qui n&#8217;était pas le cas aujourd&#8217;hui.</p>
<p>Le plus étonnant avec Deuxcrocs, c&#8217;est qu&#8217;il conservait un visage vaguement humain. Là où normalement les autres Inhabitants de la race des Lycans se voyaient dotés d&#8217;un museau et deux oreilles dignes du plus fier berger prussien, son aspect de loup s&#8217;arrêtait net au niveau du collier. Au-dessus, une tête émergeait, noyée sous des boucles rousses. Et une expression passablement énervée.</p>
<p>- Grumpf, fit Deuxcrocs alors que Lionel faisait un pas de recul, l&#8217;air de rien.</p>
<p>- Tiens, salut vieux. Content de te revoir !</p>
<p>- Grumpf !</p>
<p>- Ca va être la pleine lune, à ce que je vois, dit Lionel sur le ton de la conversation. Un ton qu&#8217;il voulait le plus détaché possible, mais qui à l&#8217;arrivée n&#8217;était qu&#8217;un chuintement tremblotant.</p>
<p>- Grumpf.</p>
<p>…</p>
<p>M&#8217;en parle pas ! lâcha Deuxcrocs au bout d&#8217;un temps interminable ou les deux &laquo;&nbsp;hommes&nbsp;&raquo; &#8211; enfin, l&#8217;homme et le loup-garou &#8211; se regardaient en chiens de faïence. Regarde-moi ce gâchis ! Un costume qui avait à peine trente-et-un ans ! C&#8217;est rageant !</p>
<p>Pendant qu&#8217;il parlait, il désignait le pourtour de son épaule, où des lambeaux de costume pendouillaient lamentablement.</p>
<p>Lionel se risqua une question.</p>
<p>- Justement, commença-t-il avant de marquer une pause. D&#8217;ordinaire, tu l&#8217;enlèves bien avant la lune gibbeuse, non? Comment se fait-il que…</p>
<p>- C&#8217;est à cause de Sidney et ses calculs à la con ! Je demande à cet imbécile pour quand est la pleine de ce mois-ci, pour savoir où j&#8217;en suis dans ma phase lunaire… Il s&#8217;est planté de TROIS JOURS !</p>
<p>Il fulminait.</p>
<p>- Résultat des courses, voilà ce qui arrive. Hier matin, ça à commencé, et maintenant, je ne peux même plus retirer cette saloperie ! Il faut que j&#8217;attende de reprendre ma forme descendante.</p>
<p>L&#8217;atmosphère entourant Deuxcrocs se chargeait d&#8217;électricité, d&#8217;une très lourde tension auquel il valait mieux ne pas s&#8217;exposer trop longtemps. Lionel préféra donc bafouiller un &laquo;&nbsp;Bon, à plus tard alors…&nbsp;&raquo; avant de prendre la tangente.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p align="center">***</p>
<p align="center">
<p>                &#8211; A la tienne, dit Jack avant d&#8217;enfouir sa mâchoire supérieure dans une tasse de café fumante.</p>
<p>- <em>Bee !</em></p>
<p>Lionel apporta à la table du fond du réfectoire un bock qui manifestement était un conduit d&#8217;évacuation il y a encore peu de temps. La tasse improvisée dégoulinait un liquide noirâtre sentant fort, et donnant l&#8217;impression d&#8217;avoir suinté du bout d&#8217;un canon de revolver.</p>
<p>Il la laissa à la bonne garde de la petite balle de ferraille, qui volait frénétiquement autour de la table en lui tendant ses bras télescopiques à s&#8217;en arracher les plombages.</p>
<p>- Tiens, Bee-Bop, comme promis, ton <em>Special Griffon 65</em>.</p>
<p>Une petite trappe s&#8217;ouvrit dans un glissement feutré sur la carlingue de Bee-Bop, et il déversa goulûment le breuvage en poussant un &laquo;&nbsp;<em>Beeeeeeee…</em>&laquo;&nbsp;, signe chez lui d&#8217;un intense plaisir.</p>
<p>Lionel s&#8217;assit enfin et contempla son verre. A côté des deux autres, il faisait vraiment enfant de chœur. Un verre de lait. Il fut même tenté de le cacher en l&#8217;englobant dans sa main.</p>
<p>Jack, lui, regardait le fond de sa tasse.</p>
<p>- Pas assez corsé, son arabica, déclara-t-il sans remuer les lèvres.</p>
<p>Il émit un bruit au-dessus du café brûlant, comme s&#8217;il lui crachait son haleine, et paru satisfait.</p>
<p>Le café exhalait maintenant de grosses bulles qui crevaient à la surface, et la vapeur avait changé de couleur. Elle avait à présent une teinte de gadoue très prononcée, chose étrange pour de la fumée.</p>
<p>La tête-de-mort se tourna vers Lionel et dit :</p>
<p>- C&#8217;est beaucoup mieux maintenant. Tu en veux?</p>
<p>Lionel dissimula du mieux qu&#8217;il pût sa grimace d&#8217;effroi et refusa poliment.</p>
<p>Ce à quoi Jack haussa les épaules, et avala d&#8217;une rasade le restant de café démoniaque. L&#8217;instant d&#8217;après, la fumée lui sortait par la gorge, les oreilles, et par les cavités oculaires.</p>
<p>Bee-Bop éclata d&#8217;un rire métallique.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p align="center">***</p>
<p align="center">
<p>- Monsieur, écoutez, j&#8217;ai vraiment besoin de reprendre le service actif.</p>
<p>Lionel s&#8217;accouda, les mains presque jointes, sur le grand bureau d&#8217;acajou de Sir Gideon, le directeur du B.P.A. Celui-ci le regardait derrière ses petites lunettes rondes, et haussa un sourcil. Il reposa le feuillet qu&#8217;il avait à la main lorsque Lionel était entré en trombe dans son bureau.</p>
<p>- Ecoute, Lionel, dit-il en détachant chaque mot, ce n&#8217;est pas de gaieté de cœur que je le fais, mais je ne peux pas te remettre à ton grade d&#8217;avant. Pas après tout ce temps de latence. Tu es resté parti près de deux ans, on ne sait où &#8211; et je ne veux pas le savoir.</p>
<p>Il marqua un temps, enleva ses lunettes en se massant le nez, et reprit.</p>
<p>- Un agent qui n&#8217;a plus exercé depuis un si long laps de temps…</p>
<p>- Mais je ne dis pas que je veux reprendre le 4<sup>ème</sup> échelon tout de suite, Monsieur,  implora Lionel. Rétrogradez-moi, confiez-moi au moins quelques affaires. Même dans le district de Londres.</p>
<p>Sir Gideon eu l&#8217;air de réfléchir, puis il se pencha sur son bureau, et rabaissa un peu la voix.</p>
<p>- Tu es sûr de toi? Tu veux repasser à l&#8217;échelon inférieur?</p>
<p>- Oui.</p>
<p>- Très bien.</p>
<p>Il se renfonça dans son siège rembourré, le cuir couinant sous son poids.</p>
<p>- Tu feras équipe sous la supervision de Lydia, dans ce cas.</p>
<p>Lionel écarquilla les yeux. Il n&#8217;eu même pas le temps de penser à ce qu&#8217;il allait dire que :</p>
<p>- Nonmaisnonattendez ! Vous savez comme moi que ce n&#8217;est pas possible ! J&#8217;ai déjà discuté avec Sidney à son sujet, elle n&#8217;est pas apte au service actif !</p>
<p>- Tu as discuté avec Sir Callaghan, demanda ironiquement Sir Gideon, un sourire aux lèvres. Quel dommage alors que ce ne soit pas lui qui soit responsable du Bureau… Il aurait certainement été d&#8217;accord avec toi… C&#8217;est un ordre.</p>
<p>Il avait bien préparé son effet de style. Lionel avait l&#8217;air de quelqu&#8217;un que l&#8217;on avait fait entrer de force dans une lessiveuse, puis sélectionné le programme &laquo;&nbsp;taches tenaces et/ou radioactives&nbsp;&raquo;, et lancé le tout.</p>
<p>Les derniers mots que Sir Gideon prononça, avant que Lionel ne quitte la pièce, résonnèrent et rebondirent sur les murs avec toute la force d&#8217;une balle de squash.</p>
<p>- Et pour bien démarrer, c&#8217;est toi qui va lui annoncer qu&#8217;elle reprend le service actif.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>[Hydre Noir] &#8211; Chapitre Premier</title>
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		<pubDate>Tue, 26 Jul 2011 20:16:01 +0000</pubDate>
		<dc:creator>ignisblogus</dc:creator>
				<category><![CDATA[Hydre Noir]]></category>

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		<description><![CDATA[LA REVOLUTION DU CHIEN   La Porte s’ouvrit dans un cliquetis à peine audible, suivi d’un grincement et d’un chuintement. Ce code très précis signifiait l’ouverture pour trois entités vivantes, provenant toutes trois du monde Aspenn. L’auteur ne s’étendra pas plus sur la signification et les innombrables sons que peut dégager la Porte, ce serait [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=igniscorpus.wordpress.com&amp;blog=9344941&amp;post=116&amp;subd=igniscorpus&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p align="center"><strong>LA REVOLUTION DU</strong><strong> CHIEN</strong></p>
<p align="center"><strong> </strong></p>
<p>La Porte s’ouvrit dans un cliquetis à peine audible, suivi d’un grincement et d’un chuintement. Ce code très précis signifiait l’ouverture pour trois entités vivantes, provenant toutes trois du monde Aspenn.</p>
<p>L’auteur ne s’étendra pas plus sur la signification et les innombrables sons que peut dégager la Porte, ce serait beaucoup trop long, et ce n’est pas le sujet de notre récit.</p>
<p>Ainsi, une petite boule de métal, flottant dans les airs avec une certaine nonchalance, passa ce qui devait sûrement être sa tête – si l’on considérait que les deux petites diodes lumineuses qu’il avait en devant de son carénage étaient ses yeux – dans l’entrebâillement de cette immense alcôve de bois.</p>
<p>Après avoir jaugé de l’endroit où il se trouvait, il pivota et fit un signe en se balançant de haut en bas, à l’adresse de quelqu’un derrière lui.</p>
<p>Il pénétra dans la pièce, suivi d’un petit homme à l’aspect étonnant.</p>
<p>La peau grise colorée tirant sur le marron, il était à peine plus haut qu’un enfant de douze ans, et pourtant son visage trahissait un nombre considérable d’années – voir même de siècles. Une tête hydrocéphale plantée sur un cou tout en cervicales apparentes, fortement dégarni sur le dessus, où ne subsistaient plus comme signe de leur ancienne gloire passée, que trois cheveux argentés ; un front barré de plis soucieux qu’il faisait jouer au gré de ses expressions, surmontant comme une tête faitière de temple deux yeux morts.</p>
<p>Non, ce n’est pas la bonne expression pour décrire ces yeux-là. Grands, opalescents, ils brillaient surtout par leur absence. En effet, il n’y avait que deux bêtes trous, d’une noirceur insondable cela dit, en lieu et place de ses orbites oculaires.</p>
<p>Pour compléter ce tableau déjà éloquent du peu de beauté de sa personne, il était pourvu de deux oreilles dont la taille nous évoque que, si les murs n’en avaient pas, eux, il aurait très bien leur en prêter un peu, sans gêne aucune ; et d’un nez de même facture, crochu en un bec de corneille au dessus de sa…</p>
<p>Et bien, voilà d’ailleurs la partie la plus édifiante de toute l’anatomie de ce petit être. Il n’avait pas de mâchoire inférieure. Son visage se terminait sous son râtelier supérieur. Pas même l’ébauche d’un maxillaire, d’une glotte, gorge, voir même d’un semblant de langue.</p>
<p>Mais cette absence ne semblait pas l’ennuyer outre mesure, puisqu’après avoir passé la Porte, il se retourna à son tour, et lança vers le passage qu’il venait d’emprunter :</p>
<p>- Bon alors, tu viens, oui ou non?</p>
<p>Sa voix avait la rugosité et toute l&#8217;acidité dans le timbre d&#8217;une stèle de pierre tombale, le ton impatient en plus (puisqu&#8217;il est de notoriété publique que les pierres tombales, devant rester à la même place durant de nombreuses années, finissent par apprendre le sens sacré du mot <em>patience</em>).</p>
<p>Une masse, d&#8217;une taille et d&#8217;une corpulence à peu près similaire à un être humain, lui enjoignit le pas quelques instants plus tard.</p>
<p>Lionel avait toujours pris soin de ne pas faire de vagues, se fondre dans la masse.</p>
<p>Aussi mettait-il un point d&#8217;honneur à rester dans la bonne moyenne de taille et de corpulence. Son visage aussi n&#8217;avait rien de bien spécial : des yeux bleus, un nez ni long, ni épaté ni cassé ni quoi que ce soit d&#8217;ailleurs, une barbe mal taillée (ce qui cela dit, pouvait lui être reproché dans certains milieux très huppés, mais étant donné qu&#8217;ils n&#8217;appartiennent pas à cette histoire, nous ne donnerons pas suite), et des petites lunettes rondes aux verres un peu fumés.</p>
<p>Il se distinguait cependant par sa coiffure car, bien que lui tombant jusqu&#8217;aux épaules, blonde et tenue en queue de cheval par un nœud un peu lâche, ce qui n&#8217;est pas vraiment original, elle était dotée d&#8217;un détail propre à lui. Une tresse, tombant de la tempe gauche jusqu&#8217;au col du manteau en bouclant derrière l&#8217;oreille, contre le lobe.</p>
<p>L&#8217;origine de ce trait d&#8217;apparence lui échappait à ce moment-là. Il y avait tellement longtemps qu&#8217;il la portait qu&#8217;il ne la remarquait que rarement, et la ramener d&#8217;un geste nerveux de la main en arrière était devenu un réflexe, voir de l&#8217;avis de certains une sale manie.</p>
<p>Il arrivait parfois que la Porte, qui était une entité douée de raison et d&#8217;intelligence, s&#8217;ennuyait ferme et se divertissait en &laquo;&nbsp;oubliant&nbsp;&raquo; de transporter les vêtements de ses hôtes. Entendons-nous bien, ce ne fut pas le cas cette fois-là, bien que l&#8217;idée lui traversa les gonds. Elle réprima cette envie en grinçant de désapprobation.</p>
<p>Ainsi Lionel, outre les appendices qu&#8217;il arborait naturellement, avait eu la chance de conserver en l&#8217;état son accoutrement.</p>
<p>Tout d&#8217;abord, des bottes, qui claquaient sur le carrelage cru, le bruit rebondissant sur la pierre froide. Du cuir grossier usé par le temps et les intempéries, d&#8217;un brun-noir qui n&#8217;arrivait pas à se décider, à se donner corps, remontant et protégeant jusqu&#8217;à la cheville.</p>
<p>Vint ensuite, à moitié tombant par-dessus, un pantalon de coton très sombre, tirant sur le marron lui aussi, rapiécé au niveau de la cuisse d&#8217;une couture de fil vert. Sombre également.</p>
<p>Rentrée proprement dans une ceinture à large boucle de fer et d&#8217;étain &#8211; qui comptait d&#8217;ailleurs des gravures assez fines, représentant une tête de gorgone dont les cheveux-serpents entouraient le visage diaphane &#8211; une chemise de couleur sableuse, auquel on avait pris soin de joindre un gilet de velours fermé, d&#8217;un vert amande un peu défraîchi (il y manquait un bouton d&#8217;ailleurs, pour fermer en haut).</p>
<p>Enfin, un long manteau enfermait le tout dans une coque de moleskine marron pur-sang, depuis le genou jusqu&#8217;au revers du keffieh rayé gris et vert qu&#8217;il portait enroulé autour du cou. Des mitaines, bracelets, bagues et autres bricoles tenant plus du grigri que de l&#8217;utile complétaient ce fouillis de tissus et de couches de vêtements.</p>
<p>- Lionel, on ne t&#8217;a pas ramené ici pour que tu vérifies les serrures, s&#8217;impatienta le petit homme à tête-de-mort. Dépêche un peu, Elle va se refermer.</p>
<p>Et comme pour appuyer ces propos, la Porte commença à ciller.</p>
<p>Lionel finit de passer le seuil pour se retrouver dans la pièce. La Porte se referma derrière lui, avec un grincement de mécontentement.</p>
<p>- Laisse faire, elle est de mauvais poil en ce moment, dit Tête-de-Mort.</p>
<p>Ses &laquo;&nbsp;yeux&nbsp;&raquo; s&#8217;écarquillaient et se rétrécissaient à mesure qu&#8217;il parlait.</p>
<p>La Croisée des Chemins était une pièce unique, parfaitement ronde et de taille modeste -à vue d&#8217;œil, elle devait faire dans les 5 pas de diamètre. Les murs étaient noyés de tiroirs qui s&#8217;ouvraient et se refermaient à la volée, laissant échapper de temps à autre un papier ou une fumerolle de leurs entrailles de bois.</p>
<p>La Porte qu&#8217;ils venaient de passer, bien qu&#8217;étant pourvu de gonds, serrures et ferronneries en argent -ou n&#8217;importe quel autre métal pourvu qu&#8217;il ai eu l&#8217;air précieux, ce qui pour un objet se prétendant magique était primordial -, aurait pu passer pour une porte ordinaire, si ce n&#8217;était sa hauteur, qui la faisait se perdre au plafond.</p>
<p>Ce plafond justement, était le seul indice qui permette de dire avec certitude que cet endroit n&#8217;avait rien de commun. Rempli de nuages pour le moment grisonnants, bleus, menaçants de se répandre en orage, il engloutissait le haut de la Porte, les tiroirs et l&#8217;échelle.</p>
<p>Hormis ce point de détail, la Croisée ressemblait plutôt à un morne accueil d&#8217;une administration. Un sol dallé de crème et ardoise, des contreforts d&#8217;étagères de bois verni et chantournés, et la seule lumière qui éclairait tout ça, mis à part celle glauque et vaguement violacée de l&#8217;orage qui pointait, résidait en de multiples lourdes lampes à abat-jours en verre, verts et globuleux, qui donnait à cet endroit une ambiance feutrée et solennelle de salle de billard.</p>
<p>Après avoir consciencieusement détaillé tout ce qui se trouvait autour de lui, Lionel porta son attention sur un petit bureau, un peu en retrait du milieu de la pièce, qui ployait sous une quantité pharaonique de bric-à-brac. Des papiers, des encyclopédies en sept volumes et demi (car l&#8217;un d&#8217;eux avait été à moitié mangé par les souris), des alambics remplis de liquides colorés qui passaient, bouclaient, repassaient, serpentaient, repassaient, s&#8217;envolaient et retombaient en compte-gouttes dans un petit bécher fumant, qu&#8217;une créature au sens vestimentaire purement technocratique remplaçait à chacun de ses allers et retours.</p>
<p>Elle faisait la navette entre les piles de papiers et l&#8217;échelle, y montait en zigzaguant, évitant avec soin le barreau manquant, puis ouvrait savamment un tiroir, enfouissait une partie de son bagage, le refermait, remontait plus haut ou donnait un coup de rein qui faisait partir l&#8217;échelle sur la gauche ou la droite, en suivant un rail creusé dans le dallage. Puis il montait jusqu&#8217;à se perdre dans la brume, ou redescendait et recommençait son manège, avec quelques variantes.</p>
<p>- Euh, Charon, nous…-, commença Tête-de-Mort, en levant une main osseuse dans sa direction.</p>
<p>Il se tut rapidement. Charon ne l&#8217;écoutait pas, et il lui passa devant sans le voir.</p>
<p>- …Bon tant pis.</p>
<p>Ils avancèrent tous trois jusque devant le bureau, en silence et en ligne, comme une petite procession.</p>
<p><em>- Bee !</em>, lança la boule de fer blanc flottante, dans un carillonnement de bruits métalliques.</p>
<p>- Tu as raison Bee-Bop, répondit Tête-de-Mort, de toutes façons, c&#8217;est lui qui à toutes les clés.</p>
<p>- Il m&#8217;a toujours paru l&#8217;air d&#8217;un colibri qui aurait avalé une centrale nucléaire, s&#8217;exclama Lionel en regardant le petit homme revenir, ramasser une autre pile de papiers et repartir comme une flèche. Regarde-le, il ne tient pas en place une seconde! Et toujours dans sa foutue paperasse.</p>
<p>- Que veux-tu, c&#8217;est un technognome, rétorqua Tête-de-mort. La bureaucratie, les formulaires bleus, roses…</p>
<p>- <em>Bee !</em></p>
<p>- Oui, et vert; Plus les congés payés, les feuillets de demande de changement de matériel standard, les petits tampons encreurs avec son nom marqué dessus… et bien tout ça, c&#8217;est sa vie.</p>
<p>Les technognomes étaient une race particulièrement retorse de bureaucrates, aguerris à toutes les formes de gestion de personnel, matériel et transit de marchandises en tous genres. Et Charon était un fier représentant de son espèce.</p>
<p>Petit, sec mais se tenant très droit, portant beau le complet veston avec cravate, sa gueule était crochue. Pas juste le nez, toute sa face était crochue, aigue, comme son sens pour l&#8217;ordre, la discipline et les cravates bien repassées, tenues par une pince spécialement étudiée pour s&#8217;accorder à la chemise &#8211; aujourd&#8217;hui, on devait être lunaire, elle était bleue et la pince de métal grise, soulignée sur un complet gris lui aussi.</p>
<p>Au bout de trois ou quatre voyages, Charon contourna le groupe (auquel il adressa un copieux et très amical &laquo;&nbsp;Mais poussez-vous de là, enfin!&nbsp;&raquo;), finit par se poser lourdement sur sa chaise, derrière son bureau, et se rendit compte de la présence des trois visiteurs.</p>
<p>Il les toisa un moment, ajusta ses lorgnons, cligna des yeux selon un schéma mental précis, et finit par dire d&#8217;une voix monocorde de répondeur automatique :</p>
<p>- La Porte s&#8217;est refermée toute seule, ou bien l&#8217;un d&#8217;entre vous y à touché?</p>
<p>- <em>Bee !</em>, lui répondit Bee-Bop, qui pour le moment semblait fasciné par les volutes de fumée roses et vertes qui sortaient de l&#8217;alambic.</p>
<p>- Bien. Je préfère cela, sinon, Elle à tendance à être de mauvaise humeur après et de refuser les clés.</p>
<p>Puis, en se penchant par-dessus son bureau, sur le ton de la confidence sans se départir de son timbre de sécurité sociale :</p>
<p>&laquo;&nbsp;Elle n&#8217;aime pas trop… qu&#8217;on la tripote, vous voyez… enfin, quand ce n&#8217;est pas moi. La confiance, tout ça… Et Elle est un rien possessive.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Puis son regard se fixa sur Lionel, ses yeux s&#8217;écarquillèrent, et il eu un murmure étranglé :</p>
<p>- Mais c&#8217;est… c&#8217;est VOUS, Monsieur !</p>
<p>Il se rassit bien vite, essaya de se donner une contenance en se passant nerveusement la main dans les cheveux pour les lisser, et fit semblant de trier ses papiers :</p>
<p>- Pardonnez-moi, Monsieur, la nuit à été assez riche en rebondissements, je finissais de ranger tout cela lorsque vous…</p>
<p>Lionel l&#8217;arrêta d&#8217;un geste de la main.</p>
<p>- Ne t&#8217;inquiète pas Charon, je suis juste ici en transit. Par contre, ça n&#8217;a pas l&#8217;air d&#8217;aller toi. Tu t&#8217;en sors?</p>
<p>Le technognome prit un air faussement surpris.</p>
<p>- Mais oui, mais oui je m&#8217;en sors, Monsieur. Absolument tout à fait, Monsieur.</p>
<p>La créature à tête-de-mort, en étudiant de près la poussière qu&#8217;il avait ramassé en laissant son doigt glisser sur le bureau, lança d&#8217;un ton désinvolte, qui se voulait bienveillant :</p>
<p>- Tu sais, sinon, je suis sûr qu&#8217;on peut te trouver un assistant.</p>
<p>- UN ASSISTANT ?!</p>
<p>Le timbre de sa propre voix l&#8217;étonna à tel point qu&#8217;il en tomba à la renverse de sa chaise. Après quelques secondes, on entendit distinctement un bruit de levier qui couine, et il reparu par à-coups, à mesure qu&#8217;il remontait le vérin de son fauteuil.</p>
<p>- Jack, je te remercie de ta sollicitude, mais…</p>
<p>Il attrapa une caissette de pierres de toutes les couleurs qui trainait là, la mis sous son bras en rond, et sauta du fauteuil qu&#8217;il venait de réintégrer.</p>
<p>- Charon Stanislas Frank Marie-Pierre Nimh, IVème du nom, n&#8217;a PAS BESOIN d&#8217;assistant !, déclara le gnome d&#8217;un geste théâtral &#8211; il avait levé un doigt énergique vers le plafond &#8211; avant d&#8217;enfourcher son échelle et disparaître dans les nuages.</p>
<p>Puis il y eu le silence, pendant un temps interminable.<br />
Bee-Bop continuait à observer les fumerolles de l&#8217;alambic, Jack se prenait d&#8217;intérêt pour les rayonnages, et quant à Lionel, il s&#8217;ennuyait, adossé contre le bureau avec toute l&#8217;élégance d&#8217;un pilier de comptoir qui se tenait à la rampe d&#8217;un zinc de bistro.</p>
<p>Finalement, une voix descendit, désincarnée, un écho, d&#8217;un écho, d&#8217;un écho d&#8217;un écho.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Et puis d&#8217;ailleurs, qui serait en mesure de comprendre tout mon délicat classement, ces mesures fines, toutes ces notes précieuses rédigées dans mes carnets de comptes? Le dernier stagiaire que l&#8217;on m&#8217;a envoyé était à peine capable de faire un café correct. ET POURTANT C&#8217;ETAIT MOI QUI LE PREPARAIT, IL SE CONTENTAIT DE LE VERSER DANS LA TASSE !</p>
<p>Charon reparut, en une vague masse de fesses enfermées dans un pantalon de lin gris, au pli ministériel. La suite de sa personne le suivit cérémonieusement jusqu&#8217;en bas de l&#8217;échelle.</p>
<p>- On me confie un multivers, pas une cantine scolaire, c&#8217;est du travail à entretenir, et il n&#8217;y a que moi qui sache quelle clé ouvre quoi.</p>
<p>Il brandit un trousseau de taille impressionnante, qui devait bien peser 7 ou 8 kilos de centaines de clés, de toutes les couleurs dont certaines, c&#8217;était sur, n&#8217;existaient même pas dans la plupart des mondes. Quand il n&#8217;y eu plus assez de couleurs, les serruriers de la Porte lui en avait fabriqué de diverses tailles, matières et même parfums &#8211; il y en avait une qui, sans aucun doute, sentait la fraise sauvage, et une autre dont la décence interdit de rapporter de quoi il devait s&#8217;agir.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Un assistant … un assistant !&nbsp;&raquo;</p>
<p>Après un long silence lourd comme une armoire anglaise, Lionel lança sur le ton de la conversation :</p>
<p>- A propos, comment va ta sylphide de femme?</p>
<p>Charon se détendit sur son fauteuil, et osa un vague sourire. Du moins ce qui dans son esprit devait s&#8217;apparenter à un sourire, mais qui dans le cas présent, et selon les critères de beauté en vigueur, tenait plus de la crispation forcée &#8211; on attribue souvent ce type d&#8217;expression aux personnes obligées de s&#8217;allonger sur un fauteuil de dentiste. Allez savoir pourquoi.</p>
<p>- Lo ? Oh, elle va bien, très bien même. Merci de vous en inquiéter, Monsieur.</p>
<p>- Elle s&#8217;occupe toujours des écosystèmes monotrèmes?</p>
<p>- Oh non, non, plus depuis 6 buros. Elle est passée GICUZ maintenant.</p>
<p>- GICUZ ?, interrogea Jack dans un glapissement.</p>
<p>Sa voix était une parfaite imitation d&#8217;un miaulement de chat auquel on aurait entrepris de tirer les tripes pour en faire des cordes à violon.</p>
<p>- C&#8217;est quoi ça?</p>
<p>- &laquo;&nbsp;Grande Inspectrice en Chef des Univers Zoomorphes&nbsp;&raquo;, dit Charon d&#8217;un ton sentencieux. Cette semaine, elle passait sur la Grande A&#8217;Tuin, par exemple, je viens de recevoir un hyper-telex.</p>
<p>- Tu peux pas le dire directement, au lieu de nous balancer des initiales qui nous parlent pas, bougonna Jack en tapotant le bureau.</p>
<p>- Et le B.P.A, TU CROIS QUE C&#8217;EST MIEUX ?!, railla Charon en se dressant sur son pupitre.</p>
<p>- Oh ! Ca suffit vous deux !</p>
<p>Lionel avait le visage fermé, résolu, et son timbre ne souffrait aucun tremblement.</p>
<p>Une fois le calme revenu, il desserra les dents et ajouta :</p>
<p>- Je ne veux pas vous voir vous battre, tous les deux. Pas de ça ici.</p>
<p>- Oui, monsieur, excusez-nous, Monsieur. Peut être voudriez-vous vous reposer maintenant, ou…?, demanda Charon, en tendant par-dessus son bureau une petite clé à demi transparente, couleur essence, qui accrochait sur ses reflets violacés les lueurs du plafond et des lampes.</p>
<p>Lionel se gratta la barbe. Il avait toujours une tendance à se gratter la barbe lorsqu&#8217;il voulait donner l&#8217;impression de réfléchir &#8211; il la conservait d&#8217;ailleurs en grande partie à cet usage.</p>
<p>- Euh, non, finit-il par répondre. Nous allons directement à Londres. Quelle année d&#8217;ailleurs, Charon?</p>
<p>Le technognome rangea sa clé et se plongea littéralement dans le fourbi qui trainait sur son bureau. Au bout de quelques secondes, il en ressortit un petit instrument fait d&#8217;un enchevêtrement complexe de boules de cuivres, de rails, de disques qui tournaient autour de tout ça, jusqu&#8217;à se stabiliser en une révolution très calme, presque imperceptible.</p>
<p>Il l&#8217;examina un moment.</p>
<p>- Le 21 Février de l&#8217;année 1907, Monsieur.</p>
<p>- <em>Bee !</em></p>
<p>- Parfait, répliqua Lionel en se frottant les mains. Tu nous ouvres?</p>
<p>La clé entra sans peine dans la grande serrure centrale, pivota d&#8217;un quart sur la gauche puis deux tiers sur la droite, selon un schéma précis. Puis, Charon empoigna le battant gauche de la Porte et tira dessus. Sans aucun résultat. Il réessaya de plus belle, à s&#8217;en faire sortir des veines bleues du front. La Porte ne grinça même pas.</p>
<p>En s&#8217;épongeant le front, il se rapprocha du bois noir et sembla lui chuchoter quelque chose en la caressant.</p>
<p>A peine eu-t-il fini sa phrase que la Porte s&#8217;ouvrit dans un souffle qui ressemblait à un soupir d&#8217;extase.</p>
<p>Derrière, on devinait une toute petite pièce plongée dans la pénombre.</p>
<p>Au moment de passer devant lui, Lionel demanda au technognome :</p>
<p>- Qu&#8217;est-ce que tu lui à promis pour qu&#8217;elle accepte de s&#8217;ouvrir?</p>
<p>- Je vous garantis Monsieur, que vous ne préférez pas le savoir, répondit Charon en desserrant un peu sa cravate.</p>
<p align="center">***</p>
<p>                La porte de la Salle des Archives N°3 s&#8217;ouvrit. Une tout petite porte vitrée, avec un carré de verre grumeleux et fumé derrière lequel on distinguait trois silhouettes, dont une étonnamment ronde et dépourvue de corps en dessous de la tête.</p>
<p>Jack passa en premier, jeta un œil dans le couloir, et s&#8217;engagea le plus silencieusement possible, suivi de près par Lionel qui ne semblait pas trop se soucier du bruit, puis Bee-Bop qui s&#8217;en fichait carrément &#8211; à ceci près qu&#8217;il ne pouvait faire de bruit, ne touchant pas le sol. Ce point de détail ne fut cependant pas relevé par Tête-de-Mort qui, faisant volte-face, lui adressa un regard noir.</p>
<p>- Tu pourrais faire attention quand même ! Tu sais que personne ne doit savoir qu&#8217;il y a un portail pour la Croisée ici!</p>
<p>Il essayait de hurler le moins fort qu&#8217;il pouvait, ce qui donnait des modulations assez cocasses, un peu comme ce que pouvait entendre une tour de contrôle, qu&#8217;un pilote affolé appelait à l&#8217;aide avant de se crasher sur le tarmac bien proprement.</p>
<p>- <em>Bee !</em></p>
<p><em>­</em>Ce son, bien que très bref, pouvait se traduire par &laquo;&nbsp;<em>On s&#8217;en fiche, personne ne sait qu&#8217;il existe des portails pour le Multivers… Et d&#8217;ailleurs, plus simplement, personne ne rentre jamais dans cette pièce. Regarde toi, tu es couvert de poussière !&nbsp;&raquo;</em></p>
<p>Il pointait d&#8217;un gros doigt le veston de Jack qui avait viré au gris souris. Une fine pellicule de poussière de trois bons millimètres recouvrait toute la surface des épaules. Une ménagère portée sur le liquide vaisselle et le détergent senteur orange de Floride s&#8217;en serait horrifié.</p>
<p>Ils s&#8217;époussetèrent en silence.</p>
<p>Le couloir du quatrième étage était vide. Il n&#8217;est pas utile d&#8217;en faire la description, car il ressemblait à n&#8217;importe quel autre couloir : banal, aux murs de deux couleurs si mornes que le peintre avait certainement dû tomber dans une profonde dépression juste après l&#8217;ouvrage, du plancher au sol et des appliques murales qui avaient été allumées. Tout au bout, on distinguait une petite fenêtre en arceau qui donnait sur le dehors. Il commençait à faire nuit.</p>
<p>- Personne ici? Mais on est en pleine semaine, s&#8217;enquit jack en consultant sa montre.</p>
<p>Elle sonnait 17 heures 14 minutes très précises (seule la trotteuse ne partageait pas cet engouement d&#8217;exactitude figée, et avançait nonchalamment le long du cadran).</p>
<p>- C&#8217;est normal, c&#8217;est l&#8217;heure du thé surement.</p>
<p>(Là-dessus la trotteuse, comme toute montre britannique qui se respecte, se décida que ces moments-là étaient sacrés et ne devaient pas être perturbés. Confuse et honteuse, elle s&#8217;arrêta dans un cliquetis qu&#8217;elle tenta de dissimuler du mieux qu&#8217;elle pût.)</p>
<p>- Foutus anglais, avec leur manie de boire de l&#8217;eau chaude, pesta Jack en tapotant sa montre. Je ne les comprendrais jamais. Mais bon, au moins (il rangea le gousset dans sa poche d&#8217;un geste nerveux), comme ça on ne nous aura pas vu débarquer.</p>
<p>- <em>Bee ! </em></p>
<p><em>&laquo;&nbsp;Ce n&#8217;est jamais que l&#8217;occasion de boire quelque chose avec des amis.&nbsp;&raquo;</em></p>
<p>- Tiens d&#8217;ailleurs, Lionel, tu aurais le temps pour un verre?</p>
<p>Lionel bailla.</p>
<p>- Euh, ça t&#8217;ennuie si on reporte ça à demain? Parce que là, je suis en train de faire double journée. Je te rappelle que j&#8217;étais pas encore couché à la Guilde…</p>
<p>- Allez, vieux, juste un petit verre. On s&#8217;est pas vu depuis deux ans !</p>
<p>- Justement, si je reprends un verre maintenant, ce sera le dernier. Tu as pas essayé l&#8217;Ambre du Dragon toi…</p>
<p>- Comme tu veux. C&#8217;est dommage, dit Jack en haussant les épaules.</p>
<p>- Fais pas la tronche, je paie ma tournée demain.</p>
<p>- <em>Bee !</em></p>
<p>- Oui Bee-Bop, toi, tu auras droit à un &laquo;&nbsp;Spécial Griffon 65&#8243;… En attendant (il bailla encore), je vais rentrer. Tu as gardé mes clés Jack?</p>
<p>Tête-de-Mort extirpa de son veston une petite clé de fer et lui tendit.</p>
<p>- Tiens, je l&#8217;avais prise au cas où Charon nous débarque directement à Elric&#8217;s Hollow.</p>
<p>- Il y a un Portail là-bas aussi ?</p>
<p>- Juste sous la plaque dégout devant Hyde Park.</p>
<p>- … Finalement, je préfère les Archives.</p>
<p align="center">***</p>
<p>                &#8211; Tiens, tu es enfin rentré ?</p>
<p>Sidney déboula du détour d&#8217;un couloir et se planta devant lui, en le fixant derrière ses petites lunettes rondes. Grand, fluet, les cheveux coupés mi-longs et rejetés en arrière par une colle de sa fabrication, il arborait un costume discret de feutre bleu sans cravate, et une canne dont il ne se séparait jamais. Son visage fin, à peine chevalin était encadré par une barbe en tour de bouche taillée avec élégance, et deux petits yeux brillants couleur pétrole &#8211; comprenons noirs, épais, profonds.</p>
<p>- Depuis le temps, on commençait tous à penser que tu étais mort.</p>
<p>- Trop aimable. Et comment vas-tu, Sid?</p>
<p>Il eu un vague sourire tout britannique. De l&#8217;avis de beaucoup, il n&#8217;y avait que Lionel qui eu le droit de l&#8217;appeler Sid. Venant d&#8217;autres, il n&#8217;aimait vraiment pas ça. Les deux hommes se considéraient et s&#8217;estimaient beaucoup.</p>
<p>Mais de l&#8217;avis de Lionel, il savait très bien qu&#8217;une autre personne, une femme justement, aurait tout aussi bien pu lui donner ce surnom &#8211; à ceci près qu&#8217;elle n&#8217;aimait pas les petits noms en général, et celui-ci en particulier.</p>
<p>Leurs mains s&#8217;entre-attrapèrent à la manière virile des dockers, et sans relâcher ni l&#8217;un ni l&#8217;autre son étreinte, Sidney répondit :</p>
<p>- Moi ça va…. Les autres par contre… Enfin, Lydia surtout.</p>
<p>Lionel finit par retirer sa main. Il avait l&#8217;impression qu&#8217;on l&#8217;avait malicieusement placé sous une presse d&#8217;imprimerie et actionné le tout.</p>
<p>- Qu&#8217;est-ce qu&#8217;ils ont les autres, demande-t-il en se massant les phalanges. Je suppose qu&#8217;Ezechiel est parti se mettre au vert pour la saison.</p>
<p>- Oui, le climat londonien ne lui vaut rien, et l&#8217;hiver à été assez rude cette année.</p>
<p>Sidney sortit une montre-gousset, qu&#8217;il observa distraitement et rangea dans sa poche. Il semblait qu&#8217;elle était arrêtée depuis des lustres.</p>
<p>- Je crois savoir qu&#8217;il est parti se poser les ailes en Andalousie. Il ne devrait plus tarder à rentrer. Jack et Bee-Bop, eux, ils vont bien, ils sont toujours collés ensemble ces temps-ci.</p>
<p>- Je sais, je suis arrivé av…- euh, je les ai croisé en rentrant.</p>
<p>- Ah.</p>
<p>- Et Vincent ?</p>
<p>Sidney s&#8217;appuya sur sa canne, qui ne grinça pas, mais émit un faible chuintement.</p>
<p>- Notre Manstalker national est passé échelon 4 l&#8217;année dernière. Du coup, il est tout le temps en Outremonde, puisqu&#8217;il est le seul agent de cet échelon en exercice en ce moment. Sinon, il est toujours aussi caractériel, et toujours aussi irlandais.</p>
<p>- <em>Les chiens ne font pas des chats</em>… Mais attends, Lydia et toi êtes aussi d&#8217;échelon 4 pourtant.</p>
<p>- Je suis même d&#8217;échelon 5 maintenant, mon cher. Mais j&#8217;ai quelques fonctions et prérogatives qui m&#8217;obligent à rester au Bureau à temps plein. Et vu les tensions en Outremonde en ce moment, je préfère de loin ma petite place de bureaucrate.</p>
<p>Sidney se redressa et leva sa canne d&#8217;un geste désinvolte.</p>
<p>- Enfin bon, il n&#8217;est pas à plaindre non plus. Jack et Bee-Bop l&#8217;accompagnent quasiment à chaque fois. Plus un ou deux nouveaux de temps en temps.</p>
<p>- Mais ils sont là, eux deux, je les ai vu. Il est revenu lui aussi?</p>
<p>- Ce matin. Il est repassé par Covent Garden. Il n&#8217;avait pas l&#8217;air frais.</p>
<p>Lionel ouvrit des yeux ronds.</p>
<p>- Le soupirail à charbon derrière l&#8217;entrée Nord? J&#8217;imagine, oui. La dernière fois que j&#8217;ai du l&#8217;emprunter, j&#8217;étais poursuivi par une Grimswolde.<br />
La Grimswolde, ou Grimswolf selon les traductions, est une sorte de goule défraichie à tête de lion. Généralement, les quelques inconscients qui la cherchent peuvent la trouver au fond d&#8217;une fosse garnie des ossements de ses proies, elle-même au fond d&#8217;un marais. La Grimswolde ne brille peut être pas par son intelligence ni sa gentillesse, mais son goût du travail bien fait force le respect, et on raconte que certains agents du B.P.A se seraient écriés en la voyant les étriper vifs : &laquo;&nbsp;Quand même, quel coup de patte !&nbsp;&raquo;</p>
<p>Lionel sortit de ses pensées, avec toujours sur le visage l&#8217;air vague de qui retrouvait le gout d&#8217;une madeleine, et déglutit.</p>
<p>- … Et Lydia?</p>
<p>Sidney prit un visage grave et navré. C&#8217;était très difficile pour lui, étant donné sa retenue toute britannique, d&#8217;essayer d&#8217;afficher un semblant d&#8217;émotion.</p>
<p>- Elle… elle ne part plus en mission. Ca fera deux ans en septembre.</p>
<p>- Quoi? Mais pourquoi?</p>
<p>- Je ne sais pas, il n&#8217;y a que le patron qui sait. A nous, on n&#8217;a rien voulu dire.</p>
<p>Il prit quelques secondes, pour avoir un effet dramatique.</p>
<p>- Mais je crois que sa dernière mission l&#8217;a ébranlé.</p>
<p>- Ah.</p>
<p>Sidney eu le sourcil qui tressauta imperceptiblement, signe qu&#8217;il était profondément outré de voir que son effet n&#8217;avait pas eu l&#8217;effet escompté.</p>
<p>- Où est-ce qu&#8217;ils l&#8217;avaient envoyé?</p>
<p>- Aux Açores, au départ, c&#8217;est un excentrique qui disait avoir des informations. Lydia était partie avec deux autres agents, un Inhabitant du nom d&#8217;Onyx et un petit jeune qui s&#8217;appelait Peter, je crois.</p>
<p>- Onyx? Je ne l&#8217;ai pas croisé.</p>
<p>- Et tu ne risques pas. Ils sont morts tous les deux.<br />
- Quoi ?! Mais comment ?!</p>
<p>- Au bout de cinq jours, on a complètement perdu le contact avec eux. Le patron à dépêché d&#8217;autres agents sur place.</p>
<p>Sidney déglutit avant de poursuivre.</p>
<p>- Onyx et Peter ont été rejetés par la marée, sur la plage à peine six heures après l&#8217;arrivée de l&#8217;équipe. De ce que j&#8217;en ai entendu, ils avaient des contusions sur tout le corps, comme des ventouses de poulpe, qui faisait la taille d&#8217;un hublot de paquebot. Quant au professeur, on ne l&#8217;a pas retrouvé. Enfin, pas entièrement. Lydia est revenue au bout de trois jours, les agents avaient installé un campement sur la plage. Ils l&#8217;ont trouvé sortant de l&#8217;eau un soir. Elle tenait la tête du vieux dans les mains, et avait l&#8217;air catatonique.</p>
<p>- Juste la tête?, demanda Lionel en se massant le cou.</p>
<p>- Juste la tête, répondit Sidney en l&#8217;imitant.</p>
<p>- Superbe histoire. Et du coup, depuis, elle ne part plus… tu m&#8217;étonnes.</p>
<p>Il essayait de mettre un ton de sarcasme dans sa voix, mais cela ne lui réussissait pas. Il s&#8217;était pourtant entraîné de nombreuses fois.</p>
<p>Sidney regarda encore sa montre arrêtée, et la rangea à nouveau dans sa poche. Il ne tic-taquait pas plus qu&#8217;auparavant.</p>
<p>- Depuis, elle ne parle plus beaucoup. Pas moyen de lui faire dire ce qu&#8217;il s&#8217;est passé. Même le patron s&#8217;y est essayé, il n&#8217;en à rien tiré.</p>
<p>- D&#8217;un autre côté, ce n&#8217;était déjà pas une grande bavarde, ca ne doit pas la changer beaucoup de d&#8217;habitude.</p>
<p>- Ah non, mais là, je te dis qu&#8217;elle ne prononce plus que deux ou trois phrases dans le mois!</p>
<p align="center">***</p>
<p>                &laquo;&nbsp;Inutile de rentrer maintenant. De toutes façons, je ne suis pas suffisamment en forme pour l&#8217;affronter.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Lionel passa devant la porte du bureau 327, en prenant soin de faire le moins de bruit possible, au cas où un craquement de plancher caractéristique le trahirait.</p>
<p>Il était épuisé, et la nuit prenait tranquillement ses quartiers d&#8217;hiver.</p>
<p>Il décida de rentrer bien vite à Elric&#8217;s Hollow.</p>
<p>La nuit avait plongé Londres dans une torpeur brumeuse, et il faisait un froid à fendre un bec de canard en deux.</p>
<p>Durant son trajet jusqu&#8217;aux abords d&#8217;Hyde Park, deux miles plus loin, il ne croisa quasiment personne. La rugosité du manteau de gel qui s&#8217;étendait sur la ville avait ramené la plupart des habitants vers leur foyer, et avait fini par s&#8217;insinuer aussi en lui. Il pressa le pas.<br />
Finalement, au bout d&#8217;une bonne demi-heure de marche à un rythme assez cadencé, il parvint devant une grande bâtisse aux toits pointus, jouxtant la rocade du parc, dans une ruelle nommé Old Park Lane.</p>
<p>Une description serait trop hasardeuse à cette heure de la journée, aussi, il préféra prendre sa clé, et entrer dans le vestibule sans autre forme de procès.</p>
<p>L&#8217;intérieur était aussi noir qu&#8217;un cauchemar d&#8217;enfant. On ne distinguait même pas les limites du plancher, qui manifestait désespérément sa présence en grinçant ostensiblement sous son pied.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Visiblement, Mrs Figg n&#8217;a toujours pas daigné installer un éclairage ici, pesta Lionel en marchant en crabe. Après deux ans quand même ! Bon, voyons voir…&nbsp;&raquo;</p>
<p>Il tentait de refaire le chemin mental jusqu&#8217;à son appartement, le suivit et…</p>
<p>Se prit une arrête de mur en plein milieu du front, suivit d&#8217;un flot d&#8217;injures mal contenu.</p>
<p>- Put… !</p>
<p>Il ravala vite la boule de nerfs qui n&#8217;attendait que de crever au bord des lèvres, se massa le front, et fit un pas de côté pour éviter le coin.</p>
<p>L&#8217;appartement qu&#8217;il occupait avant de partir se situait juste sous le toit de la masure nommée Elric&#8217;s Hollow, au numéro 7 de Old Park Lane. C&#8217;était une petite chambre de bonne, qu&#8217;il avait aménagé comme il pouvait, et qui finalement ressemblait plus à une boutique d&#8217;antiquaires qu&#8217;a une chambre. Cela faisant suite également au fait qu&#8217;il avait confié ses clés à Jack, qui n&#8217;avait pas du se priver d&#8217;ajouter quelques touches décoratives bien à lui.</p>
<p>Des tissus de diverses couleurs, défraichis et poussiéreux, qui pendent du plafond, tombent sur des commodes d&#8217;apothicaires qui exhalent des senteurs douteuses, une table chargée de volumes croûteux et de vaisselle sale &#8211; Jack, visiblement, s&#8217;était fait un reste de chat-melba, son plat préféré -, sur des tapis épais comme des plaques de marbre, et surement aussi rigides.</p>
<p>Tout baignait dans une atmosphère d&#8217;ésotérisme, de surnaturel, de poussière et d&#8217;animaux de compagnie passés à la gazinière.</p>
<p>Lionel se résolut à ouvrit l&#8217;unique fenêtre de l&#8217;appartement, malgré le froid glacial qui régnait dehors.</p>
<p>- La prochaine fois, je donnerais les clés à Bee-Bop. Au moins lui, il ne laisserait que des jerricans vides et deux taches de cambouis.</p>
<p>Il pesta. La fenêtre refusait de s&#8217;ouvrir. Il devait y avoir si longtemps qu&#8217;on ne l&#8217;avait plus touché que la graisse utilisée pour l&#8217;empêcher de couiner s&#8217;était agglomérée en une colle rousse qui tenait fermement les gonds.</p>
<p>- Bon sang, non content de m&#8217;emboucaner l&#8217;appart, il se permet de rôtir des chats ! Je lui avais dit pourtant… Je lui avais dit &laquo;&nbsp;Jack, d&#8217;accord, je te confie ces clés, tu viens, tu AERES de temps en temps, et surtout, SURTOUT, tu arrêtes de manger des chats !&nbsp;&raquo; &#8211; AAAH ! -. Mais est-ce qu&#8217;il m&#8217;écoute? Nooo-ooo-oon, ce serait trop simple &#8211; Sang noir, ça coince son truc. Pauvre bête. Enfin bon, maintenant, je suis rentré, il est hors de question qu&#8217;il remette les pieds ici avant un bon moment &#8211; Oh non, c&#8217;est pas vrai, il a mangé au-dessus du Necronomicon. Jack, non ! C&#8217;était une première édition !</p>
<p>Ce faisant, il lâcha un cri de victoire en ouvrant finalement la fenêtre, se retourna, vida le reste du chat-melba par cette même fenêtre -le sac d&#8217;ordures étant déjà plein à ras-bord d&#8217;un mélange assez peu ragoutant -, et commença un ménage rapide de son lit, dans un coin, avant de s&#8217;horrifier de la tâche de gras qu&#8217;il trouva en page 7 de son précieux ouvrage, qui faisait la fierté de sa collection &#8211; encombrante &#8211; de recueils de magie en tous genres.</p>
<p>Il est à noter qu&#8217;il regrettait une tâche qui, d&#8217;après l&#8217;auteur qui à pu contempler ledit recueil, finalement était avantageuse, puisqu&#8217;elle cachait au regard une gravure assez effrayante -mais malheureusement criante de réalisme &#8211; d&#8217;un Dieu très Ancien attablé à un festin de chevreaux à mille visages. Une des nombreuses curiosités présentes, qui laissent à penser que le ou les auteurs devaient être de grands partisans d&#8217;absinthe au laudanum, surmontée d&#8217;une goutte de strychnine. Pour le goût.</p>
<p>Lionel abandonna l&#8217;idée de ranger le foutoir ambiant qui s&#8217;était installé là en même temps que Jack, dévira tout ce qu&#8217;il put du lit d&#8217;un grand rond de bras et s&#8217;y plongea la tête la première.</p>
<p>Et s&#8217;endormit.</p>
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		<title>[Andëmiss] &#8211; Epilogue</title>
		<link>http://igniscorpus.wordpress.com/2011/06/26/andemiss-epilogue/</link>
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		<pubDate>Sun, 26 Jun 2011 14:27:00 +0000</pubDate>
		<dc:creator>ignisblogus</dc:creator>
				<category><![CDATA[Andëmiss Cité-Folle]]></category>

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		<description><![CDATA[LA CROISEE   &#160; &#171;&#160;Ca n&#8217;a pas l&#8217;air d&#8217;aller, toi.&#160;&#187; &#160; Depuis qu&#8217;Aby était morte, tu ne sortais quasiment plus de ta chambre. Hormis pour aller à la cave de la Guilde, sous les cuisines, chercher une bouteille, et te saouler dehors, à l&#8217;écart des autres. Juste sous le pommier de l&#8217;arrière-cour. Il commençait à [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=igniscorpus.wordpress.com&amp;blog=9344941&amp;post=107&amp;subd=igniscorpus&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p align="center"><strong>LA CROISEE</strong><strong></strong></p>
<p align="center"><strong> </strong></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&laquo;&nbsp;Ca n&#8217;a pas l&#8217;air d&#8217;aller, toi.&nbsp;&raquo;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Depuis qu&#8217;Aby était morte, tu ne sortais quasiment plus de ta chambre. Hormis pour aller à la cave de la Guilde, sous les cuisines, chercher une bouteille, et te saouler dehors, à l&#8217;écart des autres. Juste sous le pommier de l&#8217;arrière-cour.<br />
Il commençait à faire froid. C&#8217;était la saison.</p>
<p>Ce soir-là, tu avais jeté ton dévolu sur un flacon en forme de poire, bouchonné à la cire bleue et portant une étiquette où était inscrit en lettres noires : &laquo;&nbsp;Ambre du Dragon&nbsp;&raquo;. Apparemment, ce devait être un malt assez corsé, à en juger par la couleur d&#8217;ambre et la forte odeur qui s&#8217;en dégagea lorsque tu la débouchas.<br />
&laquo;&nbsp;Ca fera bien l&#8217;affaire.&nbsp;&raquo;</p>
<p>En remontant les escaliers, tu es tombé nez à nez avec elle.<br />
Elle, elle portait juste une chemise de nuit, certainement sans rien en-dessous. Cela faisait plus d&#8217;une semaine que tu ne l&#8217;avais plus vu. Elle ne venait plus dans ta chambre, et n&#8217;était pas venu frapper à ta porte pour avoir de tes nouvelles.</p>
<p>Tu l&#8217;a trouvait étrange d&#8217;ailleurs, de n&#8217;être jamais revenue te voir.<br />
Tu as voulu avoir une explication, mais elle ne t&#8217;en a même pas laissé le temps.</p>
<p>- Bonsoir…<br />
Ce &laquo;&nbsp;bonsoir&nbsp;&raquo; à quelque chose de froid, de distant. Elle le laisse mourir au bout de ses lèvres. On dirait qu&#8217;elle est fâchée.<br />
- Bonsoir.<br />
- Tu sais ce qui m&#8217;énerve le plus chez toi? C&#8217;est que tu es incapable de te sortir cette femme de la tête. Tu l&#8217;a portait même partout où tu allais!<br />
Elle pointait du doigt ton oreille gauche. Ou plutôt l&#8217;endroit où auparavant pendait ta tresse. Toi, tu la considérais juste comme un accessoire maintenant. Comme un bijou, une bague, un bracelet. Depuis le temps que tu la portais, tu n&#8217;y faisais même plus attention.<br />
Mais elle avait fini par te dire qu&#8217;elle ne l&#8217;aimait pas, cette tresse. Alors tu l&#8217;avais défaite. Et tu ne comprends même pas pourquoi.<br />
- Pourquoi tu m&#8217;évites en ce moment?<br />
- Parce que tu n&#8217;arrives pas à te détacher d&#8217;elle. Moi ça me bouffe.<br />
- … D&#8217;après toi, pourquoi j&#8217;ai défait ma tresse?<br />
- Je n&#8217;en sais rien.<br />
- Laisse tomber alors.</p>
<p>&nbsp;<br />
&nbsp;<br />
- Elle est où, Aby?<br />
- Tu te rappelles de son nom?&#8230; Elle est morte.<br />
- Quoi?! Quand ça?! Cette nuit?<br />
- Non, ça fait onze jours au moins.<br />
Tu t&#8217;attendais à trouver du réconfort, qu&#8217;elle soit un peu triste pour toi. Mais non, même ça tu n&#8217;y à pas eu droit. A la place, elle t&#8217;a passé un savon mémorable, arguant que tu ne savais pas parler, t&#8217;exprimer…</p>
<p>Toi, tu ne l&#8217;écoutas même plus, et tu l&#8217;as contourné sans un mot pour partir vers la porte du fond, qui donne sur le potager.</p>
<p>- Où tu va là?<br />
- Je vais boire.<br />
C&#8217;est ce que tu lui as répondu, en levant ta bouteille.</p>
<p>&nbsp;<br />
&nbsp;<br />
…</p>
<p>- Après, tu es venu t&#8217;asseoir ici, tu t&#8217;es saoulé un peu, et puis nous sommes arrivés. Tu crois vraiment que tu as encore quelque chose à faire ici?<br />
Le petit homme le regardait avec un air inquisiteur.<br />
A dire vrai, ce n&#8217;était pas un homme. Grand comme un enfant de douze ans, il portait un complet bleu-gris, des souliers vernis, et on distinguait une montre à gousset dans la porte extérieure de sa veste. Il aurait pu sembler être un homme ordinaire si ce n&#8217;est son visage : une tête hydrocéphale, fortement dégarni sur le dessus, des orbites vides, un large nez crochu, pas de lèvres… et pas de mâchoire inférieure, ni de langue.<br />
Cette description pouvait le faire paraître repoussant, mais il y avait quelque chose de sympathique dans ce personnage. Il n&#8217;était pas humain, ça c&#8217;était sûr et certain.</p>
<p>&nbsp;<br />
<em>Bee!</em><br />
- Oui, Bee-Bop, on va y aller. Bon, Lionel, tu viens? Le portail ne va pas rester ouvert indéfiniment. Charon a dit qu&#8217;il ne l&#8217;ouvrait que pour dix minutes. Et tu sais que ce n&#8217;est pas quelqu&#8217;un de patient.</p>
<p>Il avait déjà vu son acolyte, plusieurs semaines auparavant. C&#8217;était la &laquo;&nbsp;goutte de citron qui tombe sur de la ferraille&nbsp;&raquo;. Rond, en métal, flottant dans l&#8217;air sans un bruit, et deux petits yeux lumineux encastré dans la carlingue. Pour compléter cette apparence, il avait deux bras télescopiques qui se terminaient par des mains rondes assez grotesques, puisque un peu démesurées par rapport à sa taille.<br />
Il se redressa, à présent en position assise, et tendit la bouteille vers la &laquo;&nbsp;tête-de-mort&nbsp;&raquo;. Celui-ci la refusa.<br />
- Non merci, vieux, je ne bois que du café, tu te rappelles?<br />
- Ah oui, c&#8217;est vrai… Il reste combien de temps avant que Charon referme?</p>
<p>&nbsp;<br />
<em>Bee!</em><br />
- Deux minutes, dit Tete-de-mort. Tu voulais emmener quelqu&#8217;un avec toi?<br />
- Euh… peut être…<br />
- Je t&#8217;arrête tout de suite Lionel. Aby ne peut pas venir, les morts ne passent pas le portail.<br />
- Je ne pensais pas à lui. Mais… bon, finalement… Il vaut peut être mieux oublier. De toutes manières, elle s&#8217;en moque.<br />
- Tu es sur de ça?<br />
Il pointa du doigt une fenêtre au premier étage, loin derrière les arcades. Une petite forme blanche s&#8217;était figée derrière le carreau. Quelqu&#8217;un les regardait.<br />
- Après, tu fais comme tu veux.<br />
- On reviendra peut être la chercher, si elle change d&#8217;avis.</p>
<p>&nbsp;<br />
<em>Bee!</em><br />
- Il faut y aller, il reste moins de vingt secondes. Allez, debout, vieux…</p>
<p>&nbsp;<br />
&nbsp;<br />
&nbsp;<br />
&nbsp;</p>
<p align="center">FIN DU CYCLE D&#8217;ANDEMISS</p>
<p>&nbsp;</p>
<p align="center">A suivre, &laquo;&nbsp;HYDRE NOIR&nbsp;&raquo; Chapitre Premier :<br />
La Révolution du Chien</p>
<p>&nbsp;</p>
<br />  <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gocomments/igniscorpus.wordpress.com/107/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/comments/igniscorpus.wordpress.com/107/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godelicious/igniscorpus.wordpress.com/107/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/delicious/igniscorpus.wordpress.com/107/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gofacebook/igniscorpus.wordpress.com/107/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/facebook/igniscorpus.wordpress.com/107/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gotwitter/igniscorpus.wordpress.com/107/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/twitter/igniscorpus.wordpress.com/107/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gostumble/igniscorpus.wordpress.com/107/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/stumble/igniscorpus.wordpress.com/107/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godigg/igniscorpus.wordpress.com/107/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/digg/igniscorpus.wordpress.com/107/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/goreddit/igniscorpus.wordpress.com/107/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/reddit/igniscorpus.wordpress.com/107/" /></a> <img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=igniscorpus.wordpress.com&amp;blog=9344941&amp;post=107&amp;subd=igniscorpus&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></content:encoded>
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	</item>
		<item>
		<title>[Andëmiss] – Chapitre Treizième</title>
		<link>http://igniscorpus.wordpress.com/2011/06/21/andemiss-%e2%80%93-chapitre-treizieme/</link>
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		<pubDate>Tue, 21 Jun 2011 19:45:48 +0000</pubDate>
		<dc:creator>ignisblogus</dc:creator>
				<category><![CDATA[Andëmiss Cité-Folle]]></category>

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		<description><![CDATA[L&#8217;IMMORTEL                   Je suis dans une grande plaine, seul. Tout seul. Où est passée Aby? Je ne la sens pas sur moi, cette petite masse chaude, comme une pierre laissée sur le feu, ni sa fourrure, une pelisse fauve qui vient me caresser le cou. Je n&#8217;entends pas le clinquement de ses crocs, luisants, [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=igniscorpus.wordpress.com&amp;blog=9344941&amp;post=99&amp;subd=igniscorpus&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p align="center"><strong>L&#8217;IMMORTEL</strong></p>
<p align="center"><strong> </strong></p>
<p>                Je suis dans une grande plaine, seul. Tout seul. Où est passée Aby?<br />
Je ne la sens pas sur moi, cette petite masse chaude, comme une pierre laissée sur le feu, ni sa fourrure, une pelisse fauve qui vient me caresser le cou. Je n&#8217;entends pas le clinquement de ses crocs, luisants, en clochettes qui tintent, quand elle se pourlèche le museau.<br />
Je ne sens pas ses yeux posés sur moi, noirs-de-nuit, et constellés de ces petites étoiles qui lui donnent tant de vie.<br />
Je me sens nu, tout d&#8217;un coup, sans cette boule de poils, dans cet endroit.<br />
Elle pourrait avoir grimpé à un arbre, mais il n&#8217;y en a pas. Pas un frêne, pas un merisier, pas un bouleau, pas un arbuste, ni même le plus chétif des brins d&#8217;herbe. La plaine, mordorée par le sable, est immense, crue sous le soleil blafard, accroché comme un lustre grotesque au plafond d&#8217;une voûte qui ne semble pas se décider entre la nuit et le jour.<br />
Il fait jaune. Jaune comme le sable, jaune comme le vent qui l&#8217;emporte en bourrasques sifflantes et vient griffer les pans de mon manteau. Jaune comme la lumière. Un jaune de grêle, comme ces après-midi de début d&#8217;année.</p>
<p>Je remonte mon col devant mes oreilles, et accroche mon keffieh sur mon nez, pour me protéger du sable et du vent. J&#8217;ai mal aux yeux, mes tympans sont assourdis par le crépitement incessant.<br />
Où est passé Aby… J&#8217;espère qu&#8217;elle ne s&#8217;est pas perdue. Dans cette tempête…</p>
<p>Et puis soudain, je me retourne, cherche partout autour de moi, forçant sur mes yeux à m&#8217;en faire mal, pour espérer apercevoir cette silhouette familière….</p>
<p>Mais non, rien.<br />
Où est passé Peylos aussi?! L&#8217;aurais-je laissé à l&#8217;auberge? Est-ce que je serais parti sans Aby, aussi, pour la protéger de tout ça?<br />
J&#8217;essaie de me rappeler comment je suis arrivé là. Le plus proche souvenir qui me vient, c&#8217;est le goût d&#8217;une poire rouge, luisante, à la peau patinée, éclatante même, à moitié dévorée et faisant couler du jus frais et collant sur ma main. Aby en profite pour me lécher consciencieusement les doigts… Les stores à lamelles plongent la pièce dans une obscurité ouatée, chaude et moite, avec des volutes de condensation…&#8211;<br />
&laquo;&nbsp;Non, tu t&#8217;égares !&nbsp;&raquo;<br />
Je tombe à genoux, plus par désespoir que par fatigue, et me replie en tailleur, les yeux fixes au sol. La tempête fait rage autour de moi. J&#8217;essaie de me rassembler.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Comment je suis arrivé ici… Sang noir !&nbsp;&raquo;<br />
- Ne t&#8217;en fais pas. Tu n&#8217;es pas perdu pour longtemps.</p>
<p>Je tourne la tête. A quelques pas, il y a un homme.<br />
A première vue, il a l&#8217;air d&#8217;un homme mûr, les tempes grisonnantes, de cet âge où les rides creusent, et sillonnent gentiment les traits du visage, montrant les souvenirs et le caractère. Il porte des petites lunettes rondes cerclées de métal devant ses yeux clairs, d&#8217;un bleu très pur, presque cristallin. Rasé de près, son visage anguleux se termine par un menton faussement volontaire, encadré par deux pommettes saillantes et une bouche fine, un peu pincée, qui se tort légèrement en un sourire effacé qui cache une amertume.<br />
Ses cheveux gris-noirs, coupés au ras de la nuque et rejetés en arrière, ainsi que ses habits d&#8217;un chic sobre, en font un personnage bien mis, se tenant droit, mais avec un je-ne-sais-quoi d&#8217;inquiétant, d&#8217;étrange. Il dégage une aura magnétique, un parfum psychique attirant, et partant ça effrayant.</p>
<p>- Où est-ce que l&#8217;on est, lui demande-je.<br />
- Ca va arriver, me répond-il, en m&#8217;indiquant d&#8217;un hochement de tête entendu, la petite masse bleue qu&#8217;il tient dans sa main, paume ouverte vers le ciel, comme s&#8217;il portait un plateau.<br />
Je m&#8217;appuie sur ma main, et avance le tronc, sans me relever, en me contorsionnant pour voir ce que c&#8217;est.<br />
Un oiseau. C&#8217;est un pic-bleu qui gît dans le creux de ses doigts, les yeux ternes, et le bec entrouvert.<br />
Je me recule un peu, méfiant.<br />
- Mais il est mort ton oiseau! Pourquoi te balades-tu avec ça, et en pleine tempête en plus?!<br />
Il me regarde sans sourciller, puis a un sursaut, un soupir d&#8217;étonnement.<br />
- La tempête? Mais la tempête, fils, elle est finie…<br />
Il n&#8217;y a plus rien que le silence à présent. La terre s&#8217;est apaisée, mais le soleil éclaire toujours la plaine d&#8217;une lumière presque fantomatique.<br />
- On en perd la couleur, pas vrai, dit-il sur un ton perché en regardant ce dernier.<br />
Il fait blanc maintenant. Blanc et gris, une atmosphère de fin du monde plane dans l&#8217;air. Je sens un goût désagréable dans ma bouche. J&#8217;arrache presque mon keffieh et crache en faisant la grimace. J&#8217;ai l&#8217;impression d&#8217;avoir mâché du métal.<br />
- Ça va arriver, fils. Ça va arriver.<br />
- Mais quoi, qu&#8217;est ce qui va arriver?! Pourquoi tu tiens ce pic-bleu dans ta main?! Qu&#8217;est ce que c&#8217;est que cet endroit?!<br />
Je parle de plus en plus fort, je crie presque, par colère tout d&#8217;abord, et ensuite parce qu&#8217;un grondement sourd monte au loin, couvre presque ma voix.<br />
-Tu attends quoi enfin !</p>
<p>Je ne m&#8217;entends plus crier, le bruit couvre tout, semble presque avoir un corps, qui entoure, enveloppe tout d&#8217;une chaleur sèche et de cette horrible odeur métallique.<br />
Il continue de me regarder, sans bouger, sans parler. Il ne clique même pas des yeux.<br />
Alors je m&#8217;arrête de crier. Il ne m&#8217;entend sûrement pas non plus de toute façon.<br />
Et le bruit s&#8217;arrête, brusquement, à la seconde même où il répond enfin :<br />
- Le Grand Apocalypse Blanc. Ca va arriver.<br />
Je reprends mon souffle, j&#8217;ai mal à la gorge, aux poumons.<br />
- Qu&#8217;est-ce, demande-je entre deux halètements.<br />
- Ca va arriver, répond-il, ses yeux bleus plus brillants que jamais.<br />
Il déglutit, l&#8217;air triste, et poursuit :<br />
- C&#8217;est la Mort de toute chose, engloutie dans les méandres de l&#8217;impossible, et ceux de tous les possibles, comme si on tombait au bord du monde, une feuille de papier qu&#8217;on roule en boule, une couleur qui tombe du ciel et qui n&#8217;existe pas. Ca va arriver. Un univers entier qui se déchire, s&#8217;effondre sous le poids de ses propres erreurs, sous le poids de ses propres enfants consanguins. Ca va arriver. Le Grand Apocalypse Blanc, c&#8217;est la Mort glacée de l&#8217;oubli, fils. A te rendre fou. Et ça va arriver.<br />
- Quand, quand est-ce que ça va arriver?!<br />
Je me sens pétrifié, enchaîné dans mon propre corps, coincé dans la plus extrême des tensions, qui tire tous mes muscles en même temps dans un même élan, comme si mon âme voulu me fuir :<br />
- Maintenant.</p>
<p>La tempête reprend, différente, et le grondement avec elle. Le vent semble s&#8217;engouffrer, se faire aspirer au loin sur la gauche, vers l&#8217;horizon qui commence à se charger de lumière.<br />
Mes tympans claquent de la plus horrible des manières, je lutte pour ne pas tomber, me faire emporter dans ce courant impétueux d&#8217;air et de sable.<br />
Lui, ne bouge pas, reste droit, le vent venant juste lui gifler le visage, décoiffer ses cheveux, et ébouriffer les plumes de cette pauvre bête qu&#8217;il tient encore dans sa main. Blême, stoïque, comme une statue de cire, une gravure.<br />
Un coup, une détonation vient déchirer le ciel et crever la terre. La boule de lumière, énorme, dévorant jusqu&#8217;au soleil, explose en une nappe de flammes qui déferle vers nous.<br />
La chaleur est insoutenable, je me sens asphyxié par ses vapeurs. Ma peau me brûle, je sens mes os rougir comme une lame que l&#8217;on passe à la forge. Mon sang bout dans mes veines. Je me tords de douleur sur le sable vitrifié, hurle. Je n&#8217;ai plus de cheveux, ils ont brûlé comme un fétu de paille, tombés en cendres, laissant le crâne à nu pareil à une coquille d’œuf.<br />
Lui, toujours droit, sans expression, me regarde, et soudain prend feu, se décompose littéralement en une masse liquide incandescente, de chair et d&#8217;os carbonisés, une bouillie informe et fumante, une soupe du diable à donner la nausée.<br />
La coulée ardente s&#8217;approche, plus vite que cent chevaux au galop, puis m&#8217;atteignent, comme une délivrance.</p>
<p>Je sens mon corps se détacher de lui-même, ma peau se décoller de mes muscles, les yeux gonfler puis éclater, la cervelle bouillir sous mon casque, la langue se dessécher dans son antre et tomber au fond de ma gorge qui se tord comme une corde tressée, et tout partir, vaporisé, sous l&#8217;impact de ces mille feux de l&#8217;enfer.</p>
<p>&#8230;</p>
<p>Je me réveille, sans air, haletant, en sueur et nu. Une boule de nerfs me tape à la poitrine, et tous mes membres me font souffrir atrocement. J&#8217;entends encore le grondement, qui bourdonne dans ma tête, tarde à s&#8217;éteindre.<br />
Un goût au fond de ma gorge ne me trompe pas. Je vais vomir.<br />
Presque instinctivement, j&#8217;attrape une bassine qui traîne au pied du lit, et me laisse aller, secoué de sursauts douloureux et incontrôlables.<br />
Au bout de quelques secondes, je crache au fond du pot qui empeste maintenant, comme pour signifier la fin.</p>
<p>Je suis assis sur le rebord du lit tiède, les chevilles pendantes dans le vide, sentant le parquet à peine effleuré sous la plante des pieds.<br />
Tenant la bassine dans le rond que forment mes bras, ma posture est grotesque. Je m&#8217;en moque. Je suis encore pétrifié.<br />
La bassine pue. Je reste là quelques instants, à fixer le noir devant moi.<br />
Je regarde autour. Tout est noyé dans la pénombre, mais la lumière de la nuit, passant à travers les persiennes ouvertes, distille et enveloppe d&#8217;une lumière bleue quelques objets partant familiers : une armoire sculptée, une masse plus à gauche, rectangulaire, que je sais être un petit bureau, et une chaise avec mes effets.</p>
<p>J&#8217;en remarque soudain d&#8217;autres, par terre, petites flaques de tissus gris-bleus, comme une piste menant jusqu&#8217;au lit.<br />
Je sens alors une respiration dans mon dos, et une main chaude qui se pose contre ma colonne, près de mon cou.<br />
Je frémis.<br />
- Tu ne dors pas, demande une voix ensommeillée. Qu&#8217;est ce qui se passe?<br />
Je tourne à peine la tête, et répond à mi-voix :<br />
- Ce n&#8217;est rien, Lilou. Un mauvais rêve. Rendors-toi.<br />
Elle grommelle.<br />
- Recouche-toi, s&#8217;il te plaît, tu m&#8217;empêches de …<br />
Elle sombre avant d&#8217;avoir fini sa phrase.<br />
L&#8217;esprit encore embrumé, je me lève, décidé à me débarrasser du contenu de la bassine.<br />
Je la pose à terre, et tâtonne jusqu&#8217;à la chaise, pour y attraper un vêtement.<br />
Il ne fait pourtant pas froid, mais je n&#8217;aimerais pas croiser quelqu&#8217;un, dans le plus simple appareil.<br />
Le plancher craque légèrement sous mon poids, et j&#8217;évite soigneusement les planches les plus sonores. Je les connais bien.<br />
J&#8217;attrape mon pantalon et, tandis que je le passe, Aby, roulé en boule en bout de lit, se réveille en glapissant faiblement.<br />
- Je t&#8217;ai réveillé aussi, petit maître. Pardon, dis-je en chuchotant.<br />
Aby s&#8217;étire, se pose sur son postérieur, et me regarde, la lumière de ses yeux perçant la nuit.<br />
J&#8217;enfile une chemise, mais la laisse ouverte. Il fait trop chaud en cette saison.</p>
<p>Je reviens vers le lit à pas de loup, prend la bassine en me tordant un peu, et sort, en prenant soin de passer par-dessus les lattes craquantes encore une fois. Au passage, Aby en profite pour me sauter sur le bras, s&#8217;agrippe à mon pan de chemise, et grimpe jusqu&#8217;à mon épaule, où il me fait un câlin, frottant son museau contre mon cou. Je lui réponds en me frottant à lui également, avec un sourire.</p>
<p>Nous sortons. La porte grince à peine, le couloir silencieux baigné de la même lumière ouatée que la chambre. De part et d&#8217;autres, des portes, et entre elles, des torchères qui finissent de mourir dans un filet de fumée.</p>
<p>Je reprends un peu consistance, et marche d&#8217;un bon pas vers le fond du couloir.<br />
- A nouveau mâle, hein? Tu l&#8217;as senti aussi… A moins que ce ne soit ce que l&#8217;on ai fait avant, Lilou et moi, qui t&#8217;ai changé, dis-je à mi-voix à mon feu-furet avec un brin d&#8217;amusement. Je dois m&#8217;excuser d&#8217;ailleurs pour ça aussi, on a du t&#8217;empêcher de dormir à ton aise.<br />
Il me regarde, sans un son, posé sur mon épaule, oscillant son corps au gré de mes pas et de mes mouvements pour garder équilibre, les pattes solidement ancrées dans le lin de la chemise, comme un chat à l&#8217;arrêt devant une souricière.<br />
- Non, ce n&#8217;est pas ça, tu l&#8217;as senti aussi, ajoute-je en reprenant mon sérieux. C&#8217;est de plus en plus fréquent en ce moment. Ce n&#8217;est pourtant jamais le même cauchemar, ni les mêmes personnages, mais tout se lie. Et…<br />
Je soupèse la bassine, qui exhale toujours un relent nauséabond.<br />
- Celui-là, c&#8217;était le plus violent, jusqu&#8217;à présent.<br />
Je pousse la porte au fond, et nous nous retrouvons dehors.</p>
<p>De la nuit chaude monte les appels amoureux des criquets, qui griffent leurs longues pattes, pareils à une armée de violonistes déchaînés. La musique qui s&#8217;en échappe se mêle à la mélodie de l&#8217;eau, et au bruissement du vent passant dans les branches de tilleul.<br />
La cour centrale, cintrée de colonnes de pierres, voit ses jardins découpés par la lumière de la lune, qui vient souligner de ses ombres bleus une statue en son centre. Majestueuse, on y reconnaît un vieil homme, le visage traversé d&#8217;une cicatrice, portant la tenue des magelames. Dans une posture de recueillement, il a la main posée sur la garde de son épée, qu&#8217;il tient droite, plantée sur le socle devant lui. Un loup est également présent sur ce monument, lové contre sa jambe et regardant la stèle sous eux, de son œil de pierre.<br />
Je passe devant ce duo immobile, et ne manque pas de leur adresser un signe de tête que je veux le plus respectueux possible.<br />
- Repose en paix, Jericho, mon ami.</p>
<p>Je vais vider mon encombrant et désagréable paquet dans une fosse, plus loin dans le potager, et nettoie la bassine à l&#8217;eau claire, au ruisseau juste à côté.<br />
Puis je remonte dans ma chambre, faisant de grands ronds de bras pour égoutter la bassine.<br />
Avant de refermer la porte sur la Cour, je jette un dernier œil sur ce paysage qui m&#8217;avait manqué depuis toutes ces années.<br />
- Ça a du bon de se sentir chez soi quelque part, quand même, non, demande-je à Aby en lui jetant un sourire complice.<br />
La Guilde dort encore.</p>
<p>&#8230;<br />
- Mmh, peu importe va. Un passage au marché, ça te dit ?</p>
<p>Nous descendions d&#8217;un bon pas, vers la place centrale de Samos-la-Neuve. Quand était-ce ? Trois ou quatre décades peut être. Il faisait encore un peu frais.<br />
Entre les dédales de maisons aux pierres ocres, chauffées par la lumière du soleil, on avait planté ça et là, comme des pierres précieuses serties sur un bijou, divers arbres fruitiers, dont les noms m&#8217;échappent pour la plupart, mais aux senteurs évocatrices. Des notes citronnées, mêlées aux bases d&#8217;ambre gris de l&#8217;écorce, qui composaient une musique transportée par le vent léger venu de la mer.</p>
<p>C&#8217;était une belle journée.</p>
<p>Passé la dernière ruelle, nous sommes tombés, Aby et moi, sur un spectacle étonnant. Et ce n&#8217;est pas peu dire : Une troupe de comédiens avait élu domicile en lieu et place des habituels marchands, à l&#8217;abri des feuilles du grand aulne, en plein milieu de la place du Tertre. Le vieil arbre étendait sa corolle au-dessus de leur scène de fortune, distillant une lumière mouchetée nimbant les comédiens d&#8217;une chaleur ouatée, tantôt diffuse sur les étoffes, tantôt éclatante sur les breloques de leurs costumes.</p>
<p>Pas mal de gens étaient attroupés autour, et il me fallu quelques coups de coude pour parvenir à distance d&#8217;oreille. Une fois fait, je pris place et écouta.</p>
<p>Bien qu&#8217;ils soient tous sur scène, disposé bien en rang les uns à côté des autres, ils restaient dans la pénombre, près de la toile de fond, et laissait parler le plus frêle d&#8217;entre eux, un jeune garçon filiforme, cintré dans un pantalon de peau qui lui arrivait à mi-tibia tenu par un lacet de cordelettes, pieds nus,  et avec en tout et pour tout uniquement trois cheveux qui sursautait sur ses paroles :<br />
- J&#8217;allai, à sa fin, emboutir une épinette robuste, et même inébranlable, et fort mal située sur mon trajet. Quoique sonné, je sortis de cette expérience indemne, et la barrique aussi. Père vint à moi, l&#8217;air toujours aussi cassant, et me fit ce discours.<br />
Sa voix fluette laissait couler sa tirade, avec force gesticulades et mimes.<br />
Ce faisant qu&#8217;il parlait, un autre homme, bourru et puissant, presque une montagne, s&#8217;avançait lentement vers lui,<br />
portant une barbe épaisse accrochée comme un lustre sur sa tête rentrée dans ses épaules. On aurait dit un ours chauve, car il l&#8217;était. Autant que son partenaire à la scène. Se courbant, montrant presque les dents, il s&#8217;adressa à lui d&#8217;une voix chaude mais rugueuse :<br />
- A présent, rebroussons à la cabane ! Et rapporte avec toi cette tonne ! Elle est de grands usages par temps d&#8217;averses !</p>
<p>Plus leur récit avançait, plus les curieux et les badauds, au début charmés par leur spectacle, commençaient à partir, la mine dégoûtée, entraînant les enfants, leur bouchant les oreilles. Il faut dire aussi que ce n&#8217;était pas à la portée de tous les âges. Je m&#8217;en rappelle encore d&#8217;un passage où le plus jeune raconta comment son Père joué par le colosse, un jour de grand vent avait été réduire en bouillie, à la seule force des poings, un couple de marmotte tranquillement dorlotées dans leur nid, pour les étriper et les évider, avant de les enfiler comme un gant pour avoir plus chaud. Le Père mima ses mots, et empoignant deux peluches empaillées, les ouvrit d&#8217;un coup de dent, et sortit dans de grands ronds de bras des serpentins de rubans rouges.</p>
<p>Les âmes sensibles et les bourgeois bien mis, et tenant de haut fait leur personne et leur vertu mal placée, eurent tôt fait de fuir ce spectacle en poussant des cancanements de volaille, et arguant que « Quelle honte, montrer ça aux enfants et aux gens civilisés ! Qu&#8217;ils retournent cultiver leur carré de bouse ! Non vraiment quelle honte ! »</p>
<p>Tant et si bien qu&#8217;à la fin, terrible, de la pièce, il ne restait plus guère que les orphelins de la cité, qui applaudirent à tout rompre, quelques jeunes couples trop occupés à s&#8217;embrasser et échanger des caresses pour se préoccuper de quoi que ce soit, et moi, caressant Aby, serrée, lovée sur mes genoux, profitant de se caler contre mes reins.</p>
<p>Mes applaudissements la firent sursauter, et s&#8217;étirant comme un chat, déliant ses pattes le plus loin qu&#8217;elle put (en prenant soin de me planter ses griffes dans la cuisse pour me signifier son mécontentement d&#8217;être si brutalement réveillée), sauta de son assise et grimpa dans un noisetier qui poussait non loin de là, posé contre une maison. Je la regardais disparaître dans le feuillage viride en me massant la jambe, et finit par me lever, et avancer vers la troupe, qui déjà remballait matériel et démontait la scène.<br />
Armé d&#8217;un maillet de bois aux bords émoussés, le Père tapait sur les extrémités des planches, faisait trembler les rivets, qui finalement cédèrent, envoyant d&#8217;un seul grand coup la planche se redresser. Rapide et précis, il l&#8217;attrapa dans sa main et la souleva sans effort, avant de l&#8217;envoyer sur le petit tas qui commençait à se former à son pied.<br />
De près, il était encore plus impressionnant. Ayant quitté ses vêtements d&#8217;ogre des bois, il portait un large pantalon raccommodé, et une chemise un peu serrées aux manches et aux aisselles, les boutons menaçants de rompre, tant sa carrure était imposante.<br />
- Ecartez vous, dit-il, un peu rugueux. Le spectacle est terminé. Et pour longtemps !<br />
Sur ces mots, il envoya un formidable coup sur une planche, qui partit comme une balle vers ma figure. Relevant vivement mon bras à hauteur du visage pour me protéger, elle vint s&#8217;y heurter avec force.<br />
Je tombai à terre sous le poids, le bras endolori. Il ne sourcilla même pas.<br />
Un cri traversa soudain le silence de la place :<br />
- Père, tu n&#8217;as pas honte ?!<br />
Tandis que j&#8217;étais là, à moitié allongé par terre, me tenant le bras et grimaçant de douleur, une jeune femme brune, les cheveux coupés ras de la nuque, accouru bien vite à mon chevet.<br />
En m&#8217;aidant à me relever, elle lança un regard noir au géant :<br />
- Je te l&#8217;ai déjà dit, ne sois pas brusque avec les spectateurs. Pour une fois qu&#8217;il y en a un qui est resté jusqu&#8217;au bout.<br />
Puis s&#8217;avisant de mon état, elle me demanda :<br />
- Vous allez bien ? Venez, il doit me rester quelques herbes pour soigner ça.<br />
Et tandis que la jeune femme m&#8217;emmenait vers une des roulottes stationnées en demi-cercle un peu plus loin, le Père haussa les épaules, marmonna quelques paroles incompréhensibles, et retourna à son ouvrage.</p>
<p>L&#8217;intérieur de la roulotte n&#8217;était éclairé que par la lumière du jour s&#8217;introduisant à travers une petite ouverture, passant pour être une fenêtre, à peine d&#8217;une coudée. Cela donnait à la roulotte une atmosphère ambrée, scintillante de poussières qui volaient, suspendues dans le vide des rayons du soleil.<br />
- Excusez Père, il n&#8217;est pas très fin, mais c&#8217;est un brave homme, dit-elle en frottant doucement des feuilles bleues sur les plaies.<br />
La blessure s&#8217;embrasa, comme mise au tison. Je grognai et eu un mouvement de recul, repliant mon bras contre mon ventre, pour le protéger de cette agression.<br />
Elle le rattrapa à mi-course, et le tint fermement. Bien que ses mains et ses poignets fussent fins et graciles, elle avait une poigne de fer. Aussi me laissais-je faire.<br />
- L&#8217;ibis poivré est un peu costaud, mais il est très efficace. Et la plupart des planches sont pourries, il vaut mieux désinfecter. Ou alors adieu votre bras.<br />
- Je n&#8217;en ai pas besoin.<br />
- Oh, je n&#8217;en doute pas une seule seconde. Mais c&#8217;est comme ça.<br />
Son ton était devenu rude, et à peine eut-elle finit sa phrase qu&#8217;elle écrasa avec force le reste d&#8217;ibis sur la plaie. La douleur était si cuisante, que j&#8217;en regrettais presque celle du coup de la planche.<br />
- Humpf, vous allez refaire une représentation ? J&#8217;ai raté le début, il me semble, et&#8211;<br />
- Vous plaisantez, me coupa-t-elle, à moitié entre l&#8217;amusement et l&#8217;énervement. Après un accueil pareil ! Non.<br />
Elle eu un soupir, comme un sanglot pas fini.<br />
- Ca ne sert à rien, personne n&#8217;écoute jamais jusqu&#8217;au bout. Trop violent, qu&#8217;ils nous disent. Mais on n&#8217;a jamais dit que c&#8217;était pour les gosses, s&#8217;emporta-elle en envoyant un petit pot blanc qui traînait là s&#8217;éclater contre le mur de la roulotte.</p>
<p>A peine quelques secondes plus tard, on entendit une voix monter de derrière la porte, encastrée entre deux étagère surchargées de breloques, de pots, de fioles, de masques et étoffes en pagaille :<br />
- Tout va bien ? Qu&#8217;est-ce qu&#8217;il se passe ?<br />
- Rien, j&#8217;ai laissé échapper une chose. Mais ça va.<br />
La voix marmonna, et on l&#8217;entendit rebrousser.<br />
- Vous n&#8217;êtes pas obligée de vous énerver comme ça.<br />
- Franchement, je vais vous dire une bonne chose : si vous aviez passé les deux dernières années à parcourir le pays, pour essayer de divertir un ramassis de bigotes enterrées dans leurs convictions bien proprettes, vous aussi vous vous énerveriez !<br />
- Sans doute.<br />
- Ah oui !</p>
<p>Il y avait un torrent impétueux en elle, quelque chose de fougueux, de sauvage, qui se déversait en furie lorsqu&#8217;elle parlait. Ce doit être ça ce qu&#8217;on appelle le « feu sacré ».</p>
<p>Elle attrapa un bout d&#8217;étoffe qu&#8217;elle déchira d&#8217;une bonne longueur, la tenant d&#8217;un bout entre les dents et tirant d&#8217;une seule main, comme un chien s&#8217;acharnant sur une branche.<br />
D&#8217;un seul geste rapide et précis, elle enroula le tissu autour de mon bras, fit plusieurs boucles, retours et revers savamment étudiés, et noua d&#8217;un coup, qui me stoppa net la circulation.<br />
- Eh !<br />
Elle sursauta, et desserra bien vite le pansement.<br />
- Pardon, pardon ! Je suis désolée.<br />
Malgré ses manières un peu rudes, je continuai de me laisser faire.<br />
- Ce n&#8217;est rien, dis-je dans un souffle.<br />
Il y eu un silence presque solennel durant plusieurs longues secondes. On ne se croisait pas du regard. Elle était occupée à faire semblant de s&#8217;intéresser aux murs et aux étagères, feignant de chercher une chose du regard ; moi j&#8217;étais rivé sur le plancher, à tel point que je commençais à en compter les lattes.</p>
<p>Je n&#8217;aime pas les silences gênés. Au premier qui brisera le silence.<br />
- Du coup, vous partez ? Pour où ?<br />
Ma question sombra presque dans le vide. Il y a un temps imparti pour répondre à une question. Comme pour un jeu, passé un délai, c&#8217;est trop tard. Cela arrive souvent lors des confidences. Mais celle-ci n&#8217;en est pas une. Elle n&#8217;a pas l&#8217;air de vouloir répondre. Bien, passons à autre cho-<br />
- Chez nous. Dans les terres du Sud. Il y a un petit village, au bord d&#8217;une rivière, bordée d&#8217;oliviers. Il n&#8217;y fait pas trop chaud, juste assez. Même pendant les lunes de pierres brûlantes.<br />
Elle avait fini par redresser la tête et à me regarder. J&#8217;écoutais religieusement. Elle poursuivit, d&#8217;un ton calme, apaisant, presque embaumé.<br />
- Le Père, il y a une masure, un peu à l&#8217;écart des autres. Nos seuls voisins, ce sont les grillons et les hulottes. Elle est toujours ouverte, elle se détache à peine de la végétation. Je me rappelle qu&#8217;au pied de la face est, j&#8217;ai planté, dans un trou formé à la main en écartant les cailloux, un pied de vigne. Au fil des années, il est né, à bourgeonné, serpenté, tortillé autour des poutres, des pierres, s&#8217;aidant du mieux qu&#8217;il pouvait, jusqu&#8217;à atteindre les fenêtres sous l&#8217;arche du toit. Il donnait des grappes de raisins incroyables, d&#8217;une belle couleur vermeil, si éclatantes qu&#8217;elles coloraient la salle commune en une savoureuse teinte de rouge et de bleu. Je ne sais pas où il peut bien être arrivé aujourd&#8217;hui. Il a peut être tout envahi, jusqu&#8217;au grenier, en cherchant ses occupants qui sont partis depuis trop longtemps. C&#8217;est une maison qui avait plein de vie. Avant. Avant que l&#8217;on ne parte tous, pour aller s&#8217;embourber sur les routes pour montrer un art dont tout le monde se moque.</p>
<p>- Je ne m&#8217;en moque pas, moi.<br />
- Vous êtes bien le seul alors. Je n&#8217;ai encore pas rencontré de ville qui ne nous mette pas dehors à grands coups de pied. Celle-là ne fera pas exception. Alors on remballe tout, et on rentre chez nous. Vous allez croire que c&#8217;est de la lâcheté.<br />
- Non. Pas du tout. On ne sauve pas les gens malgré eux.<br />
Elle fit mine de ne pas entendre.<br />
- Tu va penser que c&#8217;est de la lâcheté. Ca doit en être, mais on est fatigué. Et cette maison me manque trop, c&#8217;est fou. Alors on rentre, c&#8217;était décidé comme ça après la dernière, à Bfell Port-Gris, « Après celle-ci, Manon, si c&#8217;est toujours pareil, nous rentrons. Je suis fatigué. » C&#8217;est comme ça qu&#8217;il m&#8217;a parlé. Alors on rentre. Et c&#8217;est tout. Je veux revoir la maison. Je veux voir ses couleurs. Et surtout !</p>
<p>Elle écarta un peu la bretelle de sa robe, en décollant le tissu pour faire respirer sa peau.<br />
- Je veux pouvoir prendre un bain. Un vrai !<br />
Complètement embrumé, sans faire attention à ce que je disais, j&#8217;ai répondu :<br />
- Si tu veux, il y a une baignoire dans ma chambre d’hôtel. C&#8217;est au moins ça que-<br />
Elle me regarda avec un air dégoûté, mélange de fureur et de dédain, et sans un mot, sans un regard de plus, elle passa la main sur ses cuisses pour lisser sa robe, se leva brusquement et sortit en tapant la porte.</p>
<p>- Non, mais j&#8217;y crois pas !</p>
<p>Me rendant soudain compte de tout ce que mon invitation purement désintéressée pouvait avoir de graveleux, je bondis de ma chaise et sortit en trombe dehors.</p>
<p>Le jour avait bien décliné, et avec lui les couleurs. Toute la place était emplie d&#8217;une nappe violacée. Manon s&#8217;en allait d&#8217;un bon pas vers la roulotte du fond, la seule à être éclairée. Toute la troupe devait s&#8217;y être réfugiée. Je la rattrapa avec difficulté, et me plaçant devant elle, lui barra la route. Elle avait l&#8217;air furieuse. Elle serrait les poings, et on sentait, sous l&#8217;apparente froideur de son visage que ses yeux n&#8217;arrivaient pas à cacher, qu&#8217;elle se contenait de me hurler les pires choses qu&#8217;elle eu pu.<br />
Je lui pris les mains.<br />
- Attends, je voulais juste être gentil. Je voulais-<br />
- Tu voulais quoi ? Me baiser ?! Parce que merci, je n&#8217;ai pas besoin de ça en ce moment. Maintenant laisse moi passer !<br />
- Ca ne m&#8217;avait même pas traversé l&#8217;esprit, arrête ! Je voulais juste te proposer de passer un moment pour toi, tranquillement, dans un bain chaud, puisque tu m&#8217;a dis que tu en rêvais. Mais moi je ne serais pas resté enfin. Je ne suis pas comme ça.<br />
Elle demeurait interdite, me scrutant toujours, me perçant jusqu&#8217;à la moelle des os. Plantée sur ses deux pieds, comme enracinée au sol, elle ne bougeait pas un muscle.<br />
Et puis soudain, après un long moment à se regarder, elle a enlevé ses mains des miennes, à lissé sa robe, ramené une mèche de cheveux derrière son oreille, et dit à mi-voix :<br />
- Merci, mais non. Nous partons demain matin.</p>
<p>Quelqu&#8217;un sortit de la roulotte éclairée, une ombre mince, élancée, une sauterelle humaine. Le Fils descendit le marche-pied, s&#8217;arrêta et s&#8217;assit là. Il tenait quelque chose dans sa main, qu&#8217;il semblait caresser. Une petite boule de poils fauve.<br />
En passant, Manon le regarda et demanda :<br />
- Qu&#8217;est-ce que tu fais avec cette bestiole ? C&#8217;est quoi au juste ?<br />
- C&#8217;est un feu-furêt, dis-je dans son dos. Et ce n&#8217;est pas quoi, mais qui. Il s&#8217;appelle Aby. C&#8217;est mon petit maître.<br />
Le Fils demeurait impassible, il continuait de caresser Aby lentement dans le creux de sa main. A force, la petite bête s&#8217;y était endormie.<br />
- Qu&#8217;est-ce qu&#8217;il fait encore là, finit-il par demander à Manon en me désignant d&#8217;un signe de tête, les yeux toujours perdus dans le vague.<br />
Manon se pencha un peu, et tendit la main pour caresser le museau du feu-furêt entre ses doigts.<br />
- Il veut venir avec nous. Il a des choses à faire au sud. Je vais demander à Père.<br />
Elle contourna le Fils, monta le petit escalier et s&#8217;engouffra dans la roulotte, nous laissant seuls tous les deux.<br />
Il me fixait intensément à présent.<br />
- Tu t&#8217;appelles comment ?<br />
- Fils.<br />
- Fils ? Ce n&#8217;est pas un prénom.<br />
- Qu&#8217;est ce que ça peut faire, que je n&#8217;ai pas de vrai prénom ? Toi, là, on t&#8217;appelle comment ?<br />
Son ton ne me plaisait pas.<br />
- Moi, j&#8217;en ai beaucoup trop de prénoms. Considère alors que je n&#8217;en ai pas à moi non plus.<br />
Comme deux gros chats défendant leur territoire, nous nous sommes toisés un moment.</p>
<p>Et puis finalement, comme pour briser cette atmosphère lourde, Aby ouvrit un œil et me vit. En poussant un glapissement, il s&#8217;étira de tout son long, tendant ses pattes les plus loin qu&#8217;il put. Après quoi il se tourna vers le Fils, se blottit une seconde contre son ventre, sauta de ses genoux et grimpa le long de ma jambe, s&#8217;enroulant contre mon dos, et finit par se poser sur mon épaule, comme à son habitude.</p>
<p>Les mains enfoncées dans mes poches, je sentais quelque chose rouler sous mes doigts. Dure et rugueuse, à peine plus gros qu&#8217;un noyau de pêche.<br />
Je finis par la sortir. C&#8217;était une noix. En la voyant, Aby se mit à tourner sur mon épaule, m&#8217;enfonçant ses griffes dans le cuir, se tendant à l&#8217;extrême sur ses ergots pour tenter de l&#8217;attraper.<br />
Ce fut Manon qui finit par briser ce silence lourd comme une pierre tombale. La porte de la roulotte s&#8217;ouvrit, et son visage passa dans l&#8217;embrasure.<br />
- Tu connais les Bois Perdus, pour sortir au Sud?<br />
J&#8217;étais en train d&#8217;écraser minutieusement la noix entre mon poing et un de mes anneaux, épousseta les quelques éclats de coquille en les détaillant de l&#8217;index, et finalement donna une moitié à Aby.<br />
&laquo;&nbsp;Tiens.&nbsp;&raquo;<br />
En engloutissant l&#8217;autre, je répondis :<br />
- Oui, j&#8217;en connais une bonne partie. Pourquoi?<br />
- Parce qu&#8217;il nous faut un guide. Et comme tu viens avec nous, autant te rendre utile.<br />
Et, avant de disparaître à l&#8217;intérieur de la roulotte, elle me lança :<br />
- Par là où on va, il n&#8217;y a pas de baignoire. Tu ferais mieux de retourner en profiter une dernière fois avant longtemps.<br />
&laquo;&nbsp;Jeune piaf, tu me rappelles quelqu&#8217;un …&nbsp;&raquo;<br />
En repartant vers l&#8217;auberge, alors que les ombres s&#8217;étaient étendues jusqu&#8217;à dévorer la place entière, j&#8217;entendis dans mon dos, le Fils marmonner.<br />
&laquo;&nbsp;Elle à raison, tu sens. Tu sens le corniaud trempé.&nbsp;&raquo;</p>
<p>…</p>
<p><em>Bonjour, jolie chose,</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em>Il y a des bruits qui manquent parfois. Des odeurs, des parfums qui reviennent aussi. Moins souvent ceux-là.</em></p>
<p><em>Et puis des présences aussi. Tout ça, ça fait des gens.</em></p>
<p><em>Où es-tu.</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> </em></p>
<p>Je l&#8217;ai laissé un moment ouvert sur cette page, griffonnée sur la longueur, juste en-dessous de son prénom. Jusque tard dans la nuit, elle n&#8217;y a pas répondu.<br />
Nous avons attendu, Aby et moi, scrutant un instant fugace où une encre noire viendrait noircir le grain jauni du carnet.<br />
A force, j&#8217;avais fini par prendre un verre par heure qui passait.<br />
&laquo;&nbsp;Mais qu&#8217;est-ce qu&#8217;ils mettent dans ce truc? C&#8217;est raide.&nbsp;&raquo;<br />
J&#8217;avais arrêté de compter à sept. Pas un soubresaut, rien.<br />
De dépit, je suis allé me coucher, en m&#8217;écroulant mollement sur la paillasse dans un coin de la pièce.</p>
<p>…</p>
<p>- Tu n&#8217;as pas l&#8217;air très frais.<br />
- La nuit à été rude, mais ça ira.<br />
- Tu as finalement trouvé quelqu&#8217;un à mettre dans ta baignoire?<br />
- Il ne s&#8217;agit pas de ça. Et il ne s&#8217;agissait pas de ça non plus. Bon, on peut y aller maintenant, où vous voulez juste mesurer les pavés?<br />
- Quel caractère ! Si on ne peut même plus plaisanter.<br />
- Il ne s&#8217;agit pas de ça, j&#8217;ai dit. N&#8217;en parlons plus, partons.</p>
<p>…</p>
<p>Les Bois Perdus, ils ne sont pas nommés ainsi pour rien. Si on ne connaît pas le chemin, il y est très facile de se perdre, des heures, des jours, des lunes durant.</p>
<p>Mais la Compagnie de la Corneille avançait sous mon gîte, tranquillement entre les rangées d&#8217;arbres aux noms et aux essences diverses et variées. Malgré la chaleur ambiante en cette fin de saison, le toit de feuilles que nous constituait la forêt la rendait vaguement humide et fraîche.<br />
Hormis les roues des carrioles et les sabots des chevaux, rien ne venait perturber le silence presque religieux de cette vaste cathédrale aux colonnes de bois vert.<br />
- On s&#8217;encroûte à avancer là dedans, vociférait le Père, malmené par les cahots du sentier. Parnoir !<br />
- C&#8217;est une forêt, Père, tu t&#8217;attendais à quoi? Je sais que tu aurais préféré longer la côte, comme à l&#8217;aller, mais comme nous avons un guide, autant passer par là, c&#8217;est plus direct.</p>
<p>En dégageant de la main une nuée de moucherons agglutinés dont il avait croisé la route, il cracha, toussa, et reprit de plus belle :<br />
- On va y laisser nos froques, c&#8217;est bien tout le seul allègement qu&#8217;on va trouver ici. Déjà, pourquoi laisser ça dans cet état, si près d&#8217;une capitale? Ce ne serait que de moi et mes paluches, je m&#8217;en irais la ratiboiser là, vite fait, bien fait. Il en resterait pas une pelure de mousse alentours.<br />
- Père !<br />
- Tu ne devrais pas parler comme ça, dis-je, en me tenant devant la troupe, pour ouvrir la marche. Les arbres, ça vit, ça croit, ça meurt. Et ça entend surtout, alors un peu de respect ne serait pas de trop.<br />
Le colosse grommela, et donna un coup de bride sec à son cheval. La carriole fit un bond et vint se placer à ma hauteur. En me dévisageant, le Père grinçait des dents.</p>
<p>- Mais tu es qui toi? C&#8217;est quoi, tes compétences, pour me parler comme à un vieux croupi, tout gatîné? Jeune moineau, va, tu te triturais encore la quique que j&#8217;abattais déjà des arbres à la seule force du poignet !<br />
- Pour sûr, avec l&#8217;entrainement que tu devais avoir la nuit, à la force du poignet…<br />
Il reste un instant, les yeux ronds comme des billes de naphe, presque exorbités et la bouche grande ouverte. Les autres regardaient ailleurs, feignant de ne pas avoir entendu, et Manon plissait les yeux, comme dans l&#8217;attente du coup qui allait partir.<br />
Finalement, le Père éclata d&#8217;un rire tonitruant, déchirant le silence et allant jusqu&#8217;à faire s&#8217;envoler les oiseaux, et en séchant une larme qui perlait sur sa joue, m&#8217;infligea d&#8217;un formidable plat de la main dans le dos :<br />
- Parnoir, le jeune, tu en as finalement ! Je t&#8217;aime bien toi !<br />
L&#8217;atmosphère se détendit soudainement.<br />
- Cependant, vraiment, fais attention à ce que tu peux dire sur les arbres. Certains sont assez dangereux.<br />
- C&#8217;est MOI, qui suis dangereux, le jeune, ahah.</p>
<p>…</p>
<p>La nuit tombait vite. La nuit tombe toujours plus vite en forêt. La petite troupe s&#8217;était arrêtée aux abords d&#8217;un ru, un peu malingre, qui filetait entre les pierres. Une vague odeur de fumée et de lapereaux braisés crépitait dans l&#8217;air.</p>
<p>Je m&#8217;étais éloigné un peu, mis à l&#8217;écart du cercle du camp. Peylos lui, broutait tranquillement, arrachant à la terre deux ou trois chardons. Aby ronronnait sur mes genoux.<br />
&laquo;&nbsp;Paisibles, va.&nbsp;&raquo;</p>
<p><em>Les forêts sont denses. Un peu.</em><br />
<em>Les nuits sont noires. Un peu.</em><br />
<em>Je ne me rappelle même plus ton visage. Où es-tu.</em><br />
<em> </em></p>
<p>- Qu&#8217;est-ce que tu lis?<br />
Je sursauta, et referma précipitamment le carnet d&#8217;appel.<br />
- Rien, rien, je ne lisais pas.<br />
Manon était tendue au-dessous de moi, la tête un peu penchée.<br />
- Tant pis. Tu viens, c&#8217;est prêt. Il y a une part pour toi, mais tu ferais mieux de te dépêcher, avec les goinfres que l&#8217;on a …<br />
- Jeune piaf, vraiment …<br />
Elle eu l&#8217;air interloqué.<br />
- Jeune piaf?<br />
- Oui.</p>
<p>Et en me relevant, j&#8217;ajoutai dans un soupir d&#8217;effort :<br />
- Tu me rappelles vraiment quelqu&#8217;un, toi.<br />
- Ah, vraiment?<br />
- Oui, soufflais-je. Et pas seulement dans les manières. Ton visage aussi ne m&#8217;est pas inconnu.<br />
Ce faisant, j&#8217;écartais une mèche qui lui tombait sur les yeux.<br />
- Elle… elle n&#8217;arrête pas de retomber, se justifia-t-elle pour masquer son trouble.<br />
- Je sais. Bon, nous y allons?</p>
<p>…</p>
<p>Le carnet est resté silencieux la nuit dernière. Pas d&#8217;appel, rien. Elle ne répond même plus.<br />
&laquo;&nbsp;A ton avis, qu&#8217;est-ce que je vais faire?&nbsp;&raquo;<br />
Aby demeurait interdit, perché sur l&#8217;échine de Peylos. Sa queue fendait l&#8217;air nonchalamment, au rythme des balancements du cheval.<br />
Le terrain semblait moins cahoteux ce jour-là, et les trouées dans les arbres plus nombreuses. La saison chaude avançait de plus en plus, menaçait de poindre et engloutir avec elle le monde sous un poids brûlant.<br />
&laquo;&nbsp;Nous y serons juste à temps, je pense.&nbsp;&raquo;<br />
Tout le monde demeurait silencieux, impassible, presque en procession, les yeux rivés au sol. Seul le Fils regardait de part et d&#8217;autres, semblant chercher quelque chose.<br />
Et puis soudain, il sauta de la carriole du Docteur, qui n&#8217;eu que le temps de souffler :<br />
- Mais qu&#8217;est-ce que tu …</p>
<p>Le Docteur était un homme d&#8217;un certain âge, à la mine et l&#8217;allure débonnaire, qui se distinguait surtout par son long nez aquilin surmonté de petits lorgnons aux reflets verts. Les cheveux bruns en bataille et les manches retroussées jusqu&#8217;au coude, c&#8217;était pourtant le mieux habillé de toute la petite troupe : des habits coupés à sa mesure, chemise, gilet boutonné tombant droit sur son ventre et un pantalon à revers dont je me demande encore comment il faisait pour ne pas l&#8217;abîmer sur les routes. Oui, c&#8217;était un homme qui prenait soin de sa mise. Pour autant n&#8217;en abusait-il pas, il y avait en lui cette chaleur paternelle, cette attitude qui incite au sourire et à la confidence.<br />
Le Fils, lui, était déjà parti à toute vitesse dans les fourrés.<br />
Le Docteur arrêta la carriole, suivi par le convoi entier, et attendit. Je me rapprochai de lui :<br />
- Il vaudrait mieux envoyer quelqu&#8217;un le rattraper. Si je ne nous ai pas sortis du sentier, il y a une raison, ces Bois sont dangereux et traîtres.<br />
J&#8217;allais donner un coup de bride à Peylos lorsque la main du Docteur m&#8217;arrêta :<br />
- Laisse, mon garçon, il va revenir. Il a pisté une bestiole là. Aucune chose sur terre ne pourrait le dissuader pour le moment.</p>
<p>Nous n&#8217;attendîmes que quelques courtes minutes, lorsque le visage du Fils apparu soudain du fourré d&#8217;où il était parti, la mine réjouie.<br />
Se dépêtrant d&#8217;une ronce, il exhiba fièrement son trophée par les pattes, une vague plumée de rouge et noir.<br />
- Bravo, mon garçon, lança le Docteur en s&#8217;accoudant sur ses genoux.<br />
- Vous savez ce que c&#8217;est, demanda le Fils à la cantonade.<br />
- Fais voir, lui dis-je en tendant le bras.<br />
Il se renfrogna un peu, et me lança sa prise.<br />
Je manquais de l&#8217;échapper, et l&#8217;examina. L&#8217;oiseau était rouge grenat des pattes à la pointe du bec, hormis un masque noir entre les yeux, qui traçait une ligne droite partant de la pointe du bec jusqu&#8217;au bout d&#8217;une houppette. Il semblait avoir eu le coup brisé par un jet de pierre.</p>
<p>- C&#8217;est un cardinal.<br />
Et en voyant sa mine réjouie, je marmonnai :<br />
- Pourquoi tu l&#8217;as tué? C&#8217;est un jeu pour toi?<br />
Il redressa le menton, passablement vexé, et lança avec dédain :<br />
- Non, c&#8217;est bon les oiseaux.<br />
- On a toutes les provisions dont on a besoin dans la carriole du Doc. Hors de ma vue.<br />
Je descendis de cheval sans un mot, l&#8217;air mauvais, et déposa l&#8217;oiseau sur le bas côté du sentier.<br />
Le Fils s&#8217;approcha bien vite, voulant récupérer son bien.<br />
- Mais qu&#8217;est ce que tu fais? Arrête, tu -<br />
- Dégage, je t&#8217;ai dit ! Fiche-moi le camp !<br />
Tout s&#8217;était figé, dans une intense mélasse, froide et humide, de gêne, de peur et de fureur.<br />
- On ne tue pas quand on a suffisamment à manger ! Voilà ta première leçon de respect, s&#8217;il t&#8217;en faut une, gamin !</p>
<p>J&#8217;étais hors de moi, le sang me battait les tempes sur la mesure de mon cœur, qui vrillait à tout rompre. Tous mes muscles s&#8217;étaient contractés à se déchirer sur l&#8217;os, et j&#8217;entendais mon cerveau siffler. Même Aby avait sauté de mon épaule pour remonter sur Peylos. Il me regardait d&#8217;un œil inquiet.</p>
<p>&nbsp;&raquo; On ne tue pas quand on n&#8217;a pas faim.&nbsp;&raquo;</p>
<p>J&#8217;extirpai d&#8217;une poche de mon manteau une petite bourse de vieux cuir, tenu par un lacet rongé jusqu&#8217;à la corde, et l&#8217;ouvrit. Une vague odeur de tabac gris en sortit.<br />
J&#8217;en tirai une bonne pincée et la répandit sur l&#8217;oiseau. Puis je suis resté là un moment, en silence, accroupi près du cadavre.<br />
Après quoi, je suis remonté sur Peylos, et en lançant un rond de bras, dit dans un souffle :<br />
- On repart.</p>
<p>…</p>
<p>- Tu n&#8217;aurais pas du lui parler comme ça. Il est jeune et un peu tête-de-pioche, mais c&#8217;est un bon garçon.<br />
Le docteur remplissait une tasse d&#8217;un liquide chaud et noir, et me la tendit.<br />
Le jour déclinait. Deuxième nuit.<br />
- Je sais. Tu penses que je devrais aller m&#8217;excuser?<br />
- Non, ça ira, il ne reste jamais fâché longtemps. Et cette petite leçon ne lui fera pas de mal non plus.<br />
- Quand même, dit-je en engloutissant d&#8217;un trait le contenu de la tasse, je m&#8217;en veux un peu.<br />
J&#8217;inspectai le fond pour y déloger une dernière goutte, et la posa sur la souche entre nous deux.<br />
- Tu viens d&#8217;où toi? Pourquoi on t&#8217;appelle le Docteur d&#8217;ailleurs, tu es herboriste?<br />
- Ah, non non, dit-il en riant. Quoique ma formation de base ne me prédestinait pas non plus à devenir comédien itinérant. J&#8217;ai bien deux-trois notions de médication, mais je suis plutôt versé dans l&#8217;alchimie moi. Enfin j&#8217;étais.<br />
Il retira ses lorgnons verts et les essuya dans le revers de sa manche, en regardant le bout de la clairière.<br />
Il soupira.</p>
<p>- Avant, j&#8217;étais un jeune plein d&#8217;ambition et d&#8217;avenir. J&#8217;habitais un petit hameau dans les montagnes, plus à l&#8217;Est, près du plateau Trans-Tanneens. Le Col du Gris-Nez, tu connais? Peu importe. A l&#8217;époque, je te dis ça, la Guerre venait juste de se terminer, tout était à refaire. Moi j&#8217;avais été enrôlé dans l&#8217;armée comme assistant de l&#8217;ingénieur &#8211; j&#8217;avais une formation, mais c&#8217;est là que j&#8217;ai pu affiner mon savoir-faire. C&#8217;était un gnome, assez grand pour un de son espèce &#8211; je pense d&#8217;ailleurs qu&#8217;il était un peu mâtiné de nain du côté de son père, mais il n&#8217;a jamais voulu me le dire. La seule fois où je lui ai demandé, on était en train de tester un char à vapeur sur une plaine, il en à avalé sa moustache et à failli nous mettre dans la tourbière ! Enfin bref, tout ça pour dire que je m&#8217;étais lancé sur la voie de la recherche. Et pas n&#8217;importe laquelle. Parce que cette guerre horrible avait pourtant accouché de superbes technologies, des avancées considérables pour l&#8217;humanité entière, pauvres hères sans l&#8217;appui de la magie. Moi je m&#8217;étais appliqué à essayer la résonnance des cordes.</p>
<p>- Qu&#8217;est-ce que c&#8217;est?<br />
Le Docteur rajusta ses lunettes et poursuivit:<br />
- Oh, c&#8217;est assez complexe. Mais pour faire simple, c&#8217;est une théorie qui démontre l&#8217;existence de plusieurs plans en accord avec notre plan propre, et qui, à l&#8217;aide d&#8217;une machine adéquat, de voyager d&#8217;un point A à un point B très rapidement, pour ne pas dire instantanément.<br />
Il claqua des doigts.<br />
- Et … où est-ce que j&#8217;en étais mon garçon? Ventre Saint-Gris, je n&#8217;arrive pas à me rappeler !<br />
- Tu en étais à ta machine qui voyage entre les plans.<br />
- Et pourquoi je te parlais de ça ?<br />
- Je ne sais plus trop, j&#8217;ai perdu le fil.<br />
&laquo;&nbsp;J&#8217;ai sommeil tout à coup…&nbsp;&raquo;</p>
<p>Un cri de surprise déchira le ciel.<br />
&laquo;&nbsp;Eh !&nbsp;&raquo;<br />
Je tournai la tête, et vit Manon arriver droit sur nous en courant, un peu effrayée.<br />
En m&#8217;agrippant par le bras, elle me dit, les yeux ronds :<br />
- J&#8217;ai vu une bête. Pleine de poils, mais qui marchait sur deux pattes ! Ce n&#8217;est pas un animal ! Viens voir, vite !<br />
Sans me laisser le temps de répondre, elle me tira d&#8217;un coup sec vers elle et m&#8217;entraîna dans sa course jusqu&#8217;à l&#8217;orée d&#8217;un bosquet.<br />
Là, elle se baissa et dit à mi-voix :<br />
- Il est là, accroupi-toi, il va te voir.<br />
Je me doutais déjà de ce que j&#8217;allais voir. Une petite créature, à peine plus grande qu&#8217;un enfant, se tenait quelques buissons plus loin, affairé à quelque sélection de baies. Appuyé sur un grand bâton ou pendaient deux bogues de marrons, il claudiquait dans sa toge verte, son épaisse fourrure lui tombant en collier sur les épaules.<br />
Finalement, il se tourna, et me vit.<br />
- Il nous à vu, il va nous attaquer.<br />
Manon tremblait de tous ses membres.<br />
- Calme-toi un peu.<br />
Se faisant, je levais la main dans sa direction, avec un vague sourire aux lèvres. Il fit de même, agitant la main pour nous saluer.<br />
Manon en perdit la respiration, elle se redressa d&#8217;un bon, crispée et honteuse. Nous sommes restés là à nous regarder, puis il s&#8217;en alla plus loin, en m&#8217;agrémentant d&#8217;un signe de tête.<br />
Elle attendit qu&#8217;il soit hors de vue pour me sauter dessus.<br />
- Mais c&#8217;est quoi?<br />
- Qui. Pas quoi. Il s&#8217;appelle Ashon.<br />
- Tu le connais?</p>
<p>…</p>
<p>&laquo;&nbsp;Voyager est un bon moyen d&#8217;évaluer la relation que l&#8217;on à avec soi-même.&nbsp;&raquo;<br />
- A quoi tu penses?<br />
- Mmh? A rien, à rien…</p>
<p>…</p>
<p>Nous sommes sortis à l&#8217;Est, par un petit chemin de terre que les carrioles avaient du mal à pratiquer. Le soleil et le vent chaud vint nous gifler le visage soudain. Il faisait bon dans les bois.<br />
- Et maintenant, par où?<br />
Une grande plaine s&#8217;étendait devant nous, immense, de couleur or des blés couchés et de l&#8217;herbe roussie.<br />
- On pourrait passer là-bas, je vois une tour. Regardez !<br />
Le Père pointait du doigt une vague pointe grise qui émergeait du sol, au loin, presque un point à l&#8217;horizon.<br />
- Non, on ne passera pas là, on longe la forêt vers le Sud, dis-je en secouant la tête.<br />
Le Docteur en fut aussi surpris que le Père, et lança:<br />
- Mais enfin, mon garçon, les chevaux sont fatigués, nous aussi. Combien de temps allons-nous camper dehors encore avant de tomber sur âme qui vive? Là visiblement, il y a une place-forte, on pourrait s&#8217;y arrêter, c&#8217;est à une encablure à peine.</p>
<p>- Je sais, trois coups de bride et on y serait. Mais ça, ajoute-je en désignant le château, ce n&#8217;est pas une bonne idée. C&#8217;est la forteresse des Belevar.<br />
- Ah oui, d&#8217;accord …<br />
Le docteur secoua la tête de dépit.<br />
- De toutes manières, ca risque de n&#8217;être même plus habité.<br />
- Rien n&#8217;est moins sûr. Il y a de la place, c&#8217;est construit de telle manière que c&#8217;est facilement défendable. L&#8217;idéal pour un clan ou des salopards. Mais je n&#8217;irais pas vérifier. Donc, je le redis, c&#8217;est tout sauf une bonne idée.<br />
- Pourquoi alors tu nous as ramené par-là? Par la forêt, il y fait plus frais. Vers le Sud.<br />
- Non, ça aurait été trop long, et nous n&#8217;avons pas assez de vivres. Ca fait trois bonnes raisons de longer la forêt.<br />
- Trois?<br />
- Oui… Je n&#8217;ai aucune envie d&#8217;aller me perdre dans ce coin-là.</p>
<p>…</p>
<p>Cheminant entre les Bois Perdus et la plaine, il s&#8217;est mis à pleuvoir. Assez dru, sourd, chargé par des nuages qui ont dévoré le ciel bleu.<br />
- Trempés comme des soupiasses, pesta le Fils en s&#8217;ébrouant. Vraiment, ton idée…<br />
Il se tut soudain. Il semblait aux aguets, perché sur le cheval de la carriole du Docteur, ses trois pauvres cheveux plaqués sur son front large.<br />
Il pointa son doigt vers la droite, en contrebas du chemin.<br />
- C&#8217;est quoi, ça?<br />
La caravane stoppa. En dessous de nous, quelques pierres, agrégées, montées en une niche terminé par une lance de bois où pendait une tenture rouge. Ballotée par le vent, malmené par la pluie grêleuse. Gorgée d&#8217;eau, elle avait viré foncée, un sang puisé au fond des veines, noir, épais et sale.<br />
Le Docteur rajusta ses lorgnons, plissa les yeux et dit :<br />
- Incroyable, comment est-ce arrivé jusque là, ça? Mais pourtant c&#8217;est bien un temple d&#8217;Hephas…<br />
- Un temple, ça, demanda Manon, incrédule. Mais c&#8217;est minuscule.<br />
- Un autel, un refuge si tu préfères. Le résultat est le même. Et ça ne nous dit pas ce qu&#8217;un monument Vanaheim fait ici.<br />
Il voulut descendre, mais le Fils le retint vivement par le bras. Deux yeux venaient de s&#8217;allumer au pied du tumulus, à l&#8217;ombre de la pierre. Une vague masse de poils vint accrocher la lumière, l&#8217;espace d&#8217;un instant. Un loup.<br />
- Il va nous attaquer ?<br />
- Non, il est chez lui. Il ne veut pas qu&#8217;on s&#8217;approche. Allons-nous-en.</p>
<p>…</p>
<p><em>Tes silences sont pesants. Interminables. Des fins de journées qui ressemblent à des nuits.</em><br />
<em>Réponds, au moins.</em><br />
<em> </em><br />
<em>- Je suis là.</em></p>
<p>La réponse m&#8217;a tellement surpris que j&#8217;en ai refermé le livre. Je ne m&#8217;y attendais plus à vrai dire, j&#8217;utilisais surtout le carnet comme un exutoire.</p>
<p>- <em>Tu ne m&#8217;écris pas beaucoup.</em><br />
<em>…<br />
- Toi non plus.</em></p>
<p>J&#8217;éclatais d&#8217;un cri de surprise. On aurait presque dit un jappement de chien, tellement sa phrase me paraissait invraisemblable.</p>
<p><em>- Mais moi, je t&#8217;écris tout le temps. C&#8217;est toi qui ne réponds pas.</em><br />
<em>- Moi j&#8217;écris, je ne fais pas de grandes phrases dont je suis seule à en connaître le sens. Toi tu moulines des mots.</em><br />
<em>- Ce n&#8217;est pas faux. Ou es-tu?</em><br />
<em>- Beaucoup trop loin pour toi.</em><br />
<em>- Rien n&#8217;est jamais trop loin pour moi, tu le sais très bien. Un autre pays?</em><br />
<em>- Si j&#8217;avais voulu dire ça, j&#8217;aurais dit ça. Non, juste trop loin.</em><br />
<em>- Tu es toujours à Bfell?</em></p>
<p>Il y eu un temps avant la réponse.</p>
<p><em>- Non, j&#8217;en suis partie depuis trois lunes. J&#8217;habite dans les plaines maintenant.</em><br />
<em>- Donne-moi au moins le nom.</em><br />
<em>- Pourquoi tu veux savoir ça?</em><br />
<em>- Je ne sais pas, j&#8217;ai envie de garder un lien.</em><br />
<em>- Aux Ternes. C&#8217;est un petit village au sud des Bois Perdus.</em><br />
<em>- Quelle coïncidence, j&#8217;y suis passé il y a quoi, trois ou quatre heures à peine, et-</em><br />
<em>- Je suis trop loin quand même. J&#8217;ai une fille.</em></p>
<p>…</p>
<p>- Ca va? Tu a l&#8217;air bizarre aujourd&#8217;hui.<br />
- …<br />
- Tu feras attention, Aby est en train de manger un fruit, et ceux-là rendent malade.<br />
- Mmh? Oui, j&#8217;y vais. Aby, viens ma bleuette, ne touche pas ça !</p>
<p>Je la caressais, les yeux perdus dans le vague, balloté par le chaloupement de la marche de mon cheval.<br />
Ces fins d&#8217;après-midi ressemblent à des nuits.</p>
<p>…</p>
<p><em>- Il fallait bien que ça arrive un jour.</em><br />
<em>- Et c&#8217;est tout?</em><br />
<em>- Quoi, &laquo;&nbsp;c&#8217;est tout&nbsp;&raquo; ?</em><br />
<em>- C&#8217;est tout, tu n&#8217;a rien d&#8217;autre à en dire?</em><br />
<em>- Si, comment s&#8217;appelle-t-elle?</em><br />
<em> </em></p>
<p>…</p>
<p>La route était longue. Très longue au sortir des Bois. Elle s&#8217;étirait sans fin vers des notes de vert, de jaunes, de feu, noyés dans la brume, sous la pluie ou cuisant sous le plomb du soleil. Depuis plusieurs jours, je ne sentais même plus le temps défiler à son rythme. Il trainait, il s&#8217;étirait de tout son long.</p>
<p>Nous avions refait une halte. Encore une. Avec le même feu, et il me semblait au même endroit.<br />
- Nous avons avancé de beaucoup aujourd&#8217;hui, demande-je à la cantonade.<br />
Le Père ouvrit des yeux ronds.<br />
- Eh, le jeune, tu divagues? Tu t&#8217;es pris un mauvais coup en plein sur le casque? Les tripes de méninges qui font des nœuds? On a fait bien 30 miles aujourd&#8217;hui !<br />
M&#8217;avisant soudain que nous étions aux abords d&#8217;un petit bois, je secoua la tête, complètement embrumé.<br />
- Ce n&#8217;est rien, je rêvais.<br />
- T&#8217;as l&#8217;air épuisé, pour quelqu&#8217;un qui rêve.<br />
- … Ah mais, je suis épuisé.<br />
Le Père approcha sa face éclairée par le feu qui achevait de consumer les bûches. Il avait une mine triste, la bouche tordue dans une angoisse naissante.<br />
- Pas seulement. Je vais te dire d&#8217;ailleurs, là, que les autres sont couchés ou partis pisser leur vin dans les fourrés… Tu me fais un peu peur.<br />
- Toi, un grand gaillard, avoir peur d&#8217;une brindille?<br />
J&#8217;éclatais d&#8217;un rire que je ne finis pas. Je n&#8217;avais pas vraiment la force de trouver la situation amusante.<br />
- Je ne te parle pas de ça, le jeune. Tu ferais mieux de l&#8217;oublier surtout.<br />
- Qui ça?<br />
Soudain, je me renfrognais. Il aurait lu mes notes? Fouiller? Mais quand? Et surtout :<br />
- Mais attends voir, tu n&#8217;aurais pas-<br />
- Pas besoin de r&#8217;garder dans tes fourcades, mon garçon. Je n&#8217;ai qu&#8217;à toiser ton œil. Il est blafard, on voit jusqu&#8217;aux méninges. C&#8217;est une femme qui te met comme ça. Mais oublie la, laisse faire.</p>
<p>J&#8217;allais ouvrir la bouche, mais il me coupa net.<br />
- Je sais ce que tu va me dire. &laquo;&nbsp;Non, c&#8217;est impossible, jamais, et bla et bla et bla…&nbsp;&raquo;. Figure-toi que si, justement. Alors oui, tu ne l&#8217;oublieras surement pas complètement, mais il vaut mieux te pardonner, et il vaut mieux passer. Ou tu va finir par tourner la carte.<br />
Sur quoi, il empoigna une bouteille, la déboucha d&#8217;un coup de dent avant de cracher le bouchon au loin, et vint s&#8217;asseoir juste à côté de moi. Le tronc d&#8217;arbre sur lequel j&#8217;étais posé en craqua de douleur sous son poids.<br />
- Tu connais l&#8217;adage, le jeune ! Une de perdue… allez, bois maintenant.</p>
<p>…</p>
<p>- <em>Tu as raison en fait. Tu es trop loin pour moi. Mais est-ce que c&#8217;est une raison pour ne plus m&#8217;écrire?</em><br />
<em> </em><br />
<em>…</em><br />
<em> </em></p>
<p>- Encore mal au crâne?<br />
Manon me tendit un mouchoir trempé. Il était froid, et un peu gras. Et il sentait fort.<br />
- Mais tu l&#8217;as trempé dans quoi, cette chose? Si ca vient d&#8217;un animal, ca m&#8217;intéresse tout de suite beaucoup moins.<br />
Elle rit.<br />
- Idiot. Passe ça sur ton front et laisse-le y une minute. Ca devrait pénétrer.<br />
Je m&#8217;exécutais, non sans peine. Mais après tout, j&#8217;aurais essayé n&#8217;importe quoi pour arrêter cette migraine.<br />
Je me suis à peine entendu lui demander :<br />
- Mais qu&#8217;est ce qui doit pénétrer? Qu&#8217;est ce que tu as mis la dessus?<br />
- De la sylve, du laurier, des baies d&#8217;Abran, et du safran… Mais ça, c&#8217;est juste pour le goût.<br />
- Très amusant.<br />
- Je t&#8217;avais prévenu déjà pour la gnôle du père. On s&#8217;en servait pour lessiver les murs aussi, à la maison.<br />
- Décidément…</p>
<p>…</p>
<p>- Qu&#8217;est-ce que tu lis?<br />
La question de Manon vint percer un silence de plusieurs heures. J&#8217;étais tranquillement installé au pied d&#8217;un arbre dont j&#8217;ignore le nom &#8211; un de ces arbres noueux, long, tordu dans tous les sens, aux branches perdus dans son feuillage. Ce devait être un arbre fruitier.<br />
Aby dormait, couché en boule sur mes cuisses. Moi, je lisais un livre trouvé plus tôt dans la carriole du Docteur. Je n&#8217;aurais jamais pensé qu&#8217;autant de livres pouvaient tenir dans un si petit espace.<br />
- Je n&#8217;en ai absolument aucune idée. Je ne lisais pas en fait, je n&#8217;arrive pas à me concentrer là-dessus. Je jouais en fait. Le rôle d&#8217;un homme. Un homme en train de lire.<br />
- Tu es obligé de tourner toutes tes phrases comme ça? On est pas au théâtre.<br />
Elle s&#8217;accroupit devant moi, les genoux repliés contre son torse, et passa ses bras autour d&#8217;eux.<br />
- Non, mais il n&#8217;empêche que je suis chez moi. Je fais ce que je veux.<br />
- Chez toi? En pleine campagne?<br />
Nous nous étions arrêtés pour l&#8217;après-midi au pied d&#8217;une rivière. Les chevaux en avaient besoin. Cela faisait maintenant une bonne décade qu&#8217;ils marchaient chaque jour une vingtaine de milles au moins. Il me semble que nous étions à mi-chemin.</p>
<p>- Je suis chez moi partout ici.<br />
- Tu as beaucoup voyagé ?<br />
- Je n&#8217;ai pas encore tout vu, mais oui.<br />
- Quoi par exemple, demanda-t-elle.<br />
- Oh, eh bien…<br />
Je pris une inspiration, comme avant une récitation.<br />
- Les steppes, le plateau Trans-Tanneens, Andemis la Cité-Folle. Neckba, plus à l&#8217;est, où il me semble j&#8217;avais rencontré un gnome… Il m&#8217;a raconté une jolie histoire. Mais il manquait une fin. Les îles du Nord, la forêt d&#8217;Oda, Cascern et Shent… Et un peu avant les terres de Gelann.<br />
- Je ne connais pas du tout ce pays. C&#8217;est où ?<br />
- Quelque part ou je ne retournerais pas en tout cas. Et puis il y a eu Trell. J&#8217;y ai laissé quelqu&#8217;un là-bas aussi. Bon, il était en bonne compagnie quand je l&#8217;ai quitté… et c&#8217;est à peu près tout.<br />
- Ca fait beaucoup de route ! Et ici ?<br />
- Ici aussi. Mais je ne connaissais pas ton village.<br />
- Je ne suis pas née là-bas. Mais à Bfell Port-Gris. Tu connais?<br />
Je me renfrogna, et ne répondit pas.<br />
- Qu&#8217;est-ce que j&#8217;ai dit, demanda Manon.<br />
- Rien, c&#8217;est une vieille histoire. Une vieille histoire qui ne devrait plus avoir d&#8217;importance.<br />
Voulant dévier la conversation qui s&#8217;engageait sur des sentiers qu&#8217;elle n&#8217;appréciait pas, elle attrapa Aby sous le ventre et le tira vers elle :<br />
- Aby m&#8217;intrigue, par contre. C&#8217;est la première fois que je vois pareille bestiole. Où l&#8217;a-tu trouvé?<br />
Elle me regardait tout en lui gratouillant les oreilles.<br />
- Aussi loin que je m&#8217;en souvienne, je l&#8217;ai toujours eu avec moi.<br />
- Oui mais tu n&#8217;es pas né avec non plus.<br />
- Qu&#8217;est-ce que tu en sais?<br />
- Quoi?<br />
- Rien. Une bêtise. Moi non plus, je n&#8217;ai jamais retrouvé de bête semblable. Je la soupçonne d&#8217;être un peu démone. Tiens, regarde, elle est redevenue femelle.<br />
- A quoi vois-tu ça?<br />
Manon tourna Aby dans tous les sens, pour y chercher une trace qui m&#8217;avait dit qu&#8217;elle avait à nouveau changé de sexe : une tache qui serait apparue sur le pelage, la forme des oreilles…</p>
<p>La feu-furette, qui n&#8217;appréciait pas beaucoup ces manières alors qu&#8217;elle était tranquillement installée, se débattit, se laissa tomber et revint se blottir contre moi.<br />
- Des signes comme ça. On se comprend bien, elle et moi. Hein, ma bleuette?<br />
Un peu déçue, Manon finit par s&#8217;asseoir complètement, les deux jambes tendues devant elle et les mains posées un peu en arrière. Appuyée dans cette posture, sa cambrure ressortait visiblement. Cette courbe onctueuse qui charpentait son dos, et tournait sa poitrine vers le ciel. Elle rejeta ses cheveux en arrière.<br />
- Durant tes voyages, tu as du rencontrer plein de gens. Nous y compris… Mais tu n&#8217;a pas quelqu&#8217;un qui t&#8217;attend, quelque part?<br />
Tout le temps de la conversation, je poursuivais mon rôle de liseur, jusque là. Je refermais mon livre, tranquillement, pour donner un petit effet à ma réponse :<br />
- Ca, ma fille, c&#8217;est une chose que je ne dis pas à tout le monde.<br />
Je la sentis déçue, et passablement vexée. Elle détourna la tête, se fixant à présent sur une coccinelle attelée à gravir sa jambe. D&#8217;un souffle, Manon l&#8217;a fit basculer, et elle s&#8217;envola.<br />
J&#8217;ajoutais, en rouvrant mon livre :<br />
- Elle ne le sait pas encore. Moi non plus, du reste. Alors non.<br />
Elle eu un léger sourire, fugace. A peine ai-je eu le temps de le remarquer que le Fils vint en courant et en criant :<br />
- Manon ! Manon, regarde !</p>
<p>Il &laquo;&nbsp;s&#8217;assit&nbsp;&raquo; &#8211; comprenons il dérapa jusqu&#8217;à toucher le cul par terre &#8211; près de Manon et lui tendit ses mains fermées, jointes en coquille. Quelque chose vibrait à l&#8217;intérieur, on sentait des ailes cogner contre ses paumes.<br />
- Tiens Manon-chka, c&#8217;est pour toi. Donne-moi ta main, vite, vite !<br />
Manon, amusée, tendit la main, paume ouverte, sous la sienne et attendit.</p>
<p>S&#8217;avisant d&#8217;être sur d&#8217;être bien au-dessus de sa main, il ouvrit les doigts en corolle, et laissa tomber une libellule, qui ne manqua pas de s&#8217;envoler immédiatement, trop heureuse d&#8217;avoir échappé à son tourmenteur.<br />
- Oh non, se désespéra le Fils.<br />
Devant sa mine triste, Manon lui dit :<br />
- Elle est plus jolie quand elle est libre.<br />
Sur quoi, elle l&#8217;embrassa sur la joue. Le fils, fier comme un coq, se redressa et me toisa du regard, un large sourire satisfait courant sur son visage.</p>
<p>…</p>
<p>- <em>Allez, cette fois je m&#8217;en vais.</em><br />
<em> </em></p>
<p>…</p>
<p>L&#8217;Auberge des Mille Plaisirs… Je savais que c&#8217;était une mauvaise idée de les traîner dans un pareil rade, mais avec ce temps dehors, il avait bien fallu trouver à s&#8217;abriter. Les chevaux étaient exténués, autant que les hommes.</p>
<p>Et je voulais un vrai lit, pour changer du foin.</p>
<p>Mais cet endroit exhalait des odeurs assez déplaisantes : sueur des voyageurs ou des habitués à regarder les filles; ces mêmes habitués, qui faisaient presque corps avec le comptoir gondolé, craquelé, le nimbant d&#8217;une vague odeur de pisse froide ; le tabac ; le sexe surtout, des relents d&#8217;ébats, cette vague senteur qui s&#8217;imprègne jusqu&#8217;aux murs après l&#8217;étreinte.<br />
- Je savais qu&#8217;on n&#8217;aurait pas du rentrer, lacha Manon en tentant de garder ses mains sur les yeux du fils. Et toi, arrête de te débattre, tu ne regarderas pas ces choses !<br />
Le Fils se contorsionnait sur sa chaise, tentant de voir entre les interstices des doigts de Manon, des morceaux de chair qui lui étaient inconnus, qu&#8217;il aurait peut être voulu mordre.<br />
- Laisse-le donc, il faut bien qu&#8217;il apprenne, lui dit le Docteur, sentencieux et passablement éméché.<br />
- Il n&#8217;en est pas question ! Arrête je te dis, Fils, ou je te tire dehors par la culotte, s&#8217;il le faut !<br />
Un cri monta, tonitruant, et éclata :<br />
- Bonne idée, fillette, va donc le tirer dehors ! Il faut bien qu&#8217;il sache ce que c&#8217;est, ah !<br />
- Père, hurla Manon en réponse. Je t&#8217;ai déjà dit que ce genre de langage, tu …-<br />
Elle le cherchait du regard tandis qu&#8217;elle parlait, et s&#8217;étrangla presque en le découvrant, débraillé, plein comme un œuf, et littéralement hypnotisé par le charme callipyge de Fauve.</p>
<p>Fauve, c&#8217;était une des danseuses de l&#8217;Auberge. Une grande féline aux cheveux flamboyants aux torchères, une rousse volcanique, avec une de ces cambrures dont on se prêtait à penser qu&#8217;elle était de celle des déesses. Elle n&#8217;avait pas commencé sa danse depuis deux minutes que tous les soiffards avides de vases et de rengaines bavaient déjà leur gnôle sur la table.</p>
<p>Le Père lui, tendait les mains devant lui, et les ramenaient bien vite vers son nez pour humer le parfum de la danseuse. Elle, elle l&#8217;aguichait par ses balancements chaloupés, ses œillades et ses jeux de mains.<br />
Soudain, le Père se leva et commença à enlever sa chemise, les yeux ronds.<br />
Le temps d&#8217;un regard, le docteur et moi nous sommes concertés, et nous nous jetâmes sur lui avant qu&#8217;il ne finisse son effeuillage, pour le traîner dehors, sous l&#8217;œil rigolard des ivrognes.<br />
Lui hurlait : &laquo;&nbsp;Laissez-moi ! Parnoir, lâchez-moi, par Hephas ! Juste une nuit, rien qu&#8217;une nuit avec ce domaine des dieux !</p>
<p>- Ca suffit maintenant, Père, répondit sèchement le Docteur en le tirant de toutes ses forces pour le faire passer la porte de l&#8217;auberge.<br />
Puis, s&#8217;avisant des deux plus jeunes de l&#8217;équipée, lança :<br />
- Manon, Fils, venez, on s&#8217;en va. Aubergiste, il y a une bourse sur la table, payez-vous !</p>
<p>…</p>
<p>- Qu&#8217;est ce que tu lis?</p>
<p>Je releva les yeux de mon livre. Il faisait nuit noire à présent, mais la lumière venant de l&#8217;intérieur de la roulotte m&#8217;offrait un éclairage plus que suffisant, si bien que je ne m&#8217;en étais pas rendu compte.<br />
Manon se tenait accroupie devant moi, ses genoux ronds repliés contre elle, occupée à gratouiller les oreilles d&#8217;Aby, qui se laissait faire en ronronnant de plaisir.<br />
- Alors, qu&#8217;est ce que tu lis?<br />
Je retournai le livre pour voir la couverture. Simple, d&#8217;un brun froid et rugueux, il n&#8217;y avait que le titre, à peine gravé dans le carton : Utopie.<br />
- &laquo;&nbsp;Que faites-vous donc? Des voleurs, pour avoir le plaisir de les pendre.&nbsp;&raquo; Je n&#8217;ai jamais pu lire ce livre.<br />
- Laisse-le alors.</p>
<p>Elle arborait un sourire indéfinissable, exquis, un peu perdu. Elle se leva, me prit le livre et le posa sur le marche-pied de la roulotte. Puis elle attrapa mes mains et m&#8217;entraîna à l&#8217;intérieur.<br />
Là, elle me fit entrer, et sitôt que j&#8217;eu passé le pied, referma la porte derrière moi.<br />
- Regarde-moi. Ne regarde plus que moi.</p>
<p>Je me retournai. Elle attendit un instant, puis fit glisser une bretelle de sa robe le long de son épaule, puis l&#8217;autre, et enfin la laissa choir complètement. Elle se tenait là, nue comme au premier jour<br />
- Qu&#8217;est ce que tu fais, là?<br />
Pour toute réponse, j&#8217;ai eu un : &laquo;&nbsp;Prends-moi.&nbsp;&raquo;<br />
Je l&#8217;évitais du regard &#8211; dieux, pourtant, que cette fille était belle ! -, mal à l&#8217;aise.<br />
- Non, arrête, je… tu… tu n&#8217;es encore qu&#8217;une enfant. Ce ne serait pas raisonnable.<br />
Presque à tâtons, je ramassai sa robe, et la remonta, un temps qui me parût presque interminable. Je sentais sous mes doigts, contre ma paume, à un effleurement, sa peau à la saveur duvetée, d&#8217;abord ses jambes fines, puis ses hanches, la chaleur de l&#8217;émoi, creuser contre son ventre…</p>
<p>Elle m&#8217;arrêta, plaquant ses mains sur les miennes, juste en dessous de ses seins, roses, dessinés, légers comme un fruit défendu.<br />
Elle s&#8217;avança, et me prit la tête dans ses mains, et la ramena si près d&#8217;elle que nos lèvres se touchaient presque.<br />
Sa robe retomba, je la laissai échapper.<br />
Puis elle remonta ma chemise, et plaqua son ventre chaud contre le mien.<br />
Il y avait presque un ton de défi dans son regard.</p>
<p>- La raison n&#8217;a rien à faire là. Et l&#8217;âge non plus. J&#8217;ai envie de toi, et toi aussi. Sauf que moi, je le reconnais, et je m&#8217;y donne. Et toi?<br />
Moi, je ne savais même plus quoi répondre.<br />
Sur l&#8217;instant, je me sentais tiraillé par des dizaines d&#8217;émotions, qui se chamboulaient, s&#8217;entremêlaient dans ma tête, jusqu&#8217;à la surchauffer et la faire exploser.<br />
Et puis je pris une décision, la seule qui s&#8217;offrait vraiment comme la plus juste et la plus tolérable.<br />
- Non, arrête, vraiment. Je comprends que, entourée de tous ces grands enfants, tu ai envie et besoin d&#8217;un peu de tendresse, et je veux bien t&#8217;en donner. Mais pas comme ça. Ne t&#8217;offre pas comme ça, ne pense pas retirer du respect des hommes de cette manière. Tu n&#8217;en aurais aucun. Trop heureux qu&#8217;ils seraient de pouvoir se vider. Ils ne te mériteraient pas. Et moi non plus, si j&#8217;acceptais ces avances. Je ne mérite pas de coucher avec toi.<br />
- Qu&#8217;est ce que le mérite vient faire là-dedans?<br />
Elle en était presque honteuse maintenant, se recula d&#8217;un pas, et tenta maladroitement de cacher ses seins.</p>
<p>Je me baissais, et attrapa sa robe, pour la remonter. Elle l&#8217;attrapa et la pressa contre son torse, sans la remettre complètement.<br />
Voyant qu&#8217;elle se sentait mal, et peu fière de s&#8217;être dévoilée autant pour être éconduite, elle resta plantée comme un piquet au milieu de la roulotte. Je finis par la prendre dans mes bras, où elle se blottit sans opposer de résistance.<br />
Nous sommes restés là un bon moment, et finalement, sa petite voix, qui s&#8217;était faite d&#8217;un coup fluette, perça ce silence :<br />
- Tu n&#8217;en diras rien à Père, Fils ou au Docteur, hein?<br />
- Non, ne t&#8217;inquiète pas. Ca ne les concerne pas.<br />
- … Tu es gentil, toi.<br />
- Je sais. Et ça m&#8217;énerve, tu peux pas savoir…</p>
<p>Elle rit. C&#8217;est bon signe…</p>
<p>On est restés comme ça, elle dans mes bras, pendant encore un moment, le temps qu&#8217;elle se calme complètement, et puis je suis sorti.<br />
A peine ai-je eu le temps de poser un pied dehors que je ressenti une douleur intolérable au-niveau de l&#8217;estomac, comme si un cheval lancé à pleine vitesse m&#8217;était rentré dans le foie. Je tombais à terre, et reçu un second coup qui me démit presque l&#8217;épaule.<br />
Le Fils était en train de me marteler avec une poutre. Fou furieux, la planche de bois levée au-dessus de sa tête, il hurla :<br />
- Tu l&#8217;as baisé, avoue ! Sale enfant de putain, je vais te soudoyer les tripes par le casque !<br />
Un cri déchira la scène, et Manon sortit en trombe, tenant toujours sa robe contre ses seins, pour se placer entre moi et le coup de poutre fatal.<br />
- Fils, arrête !</p>
<p>Bien vite, le Père et le Docteur, alertés par le bruit, vinrent au secours de Manon, qui peinait à repousser le Fils, le visage brouillé de larmes de fureur, qui cherchait à m&#8217;abattre sa planche sur le crâne, en vociférant des insultes.</p>
<p>…</p>
<p>Elle eu beau lui expliquer, il ne voulu rien entendre, et se plongea gravement dans un mépris mêlé de haine.<br />
- Tu comprends pourquoi on à du partir, non?<br />
Aby, trimballé sur mon épaule, me regardait et ne disait rien.<br />
- On ne pouvait plus rester, pas après ça. Et ne me regarde pas comme ça, tu sais très bien qu&#8217;il ne s&#8217;est rien passé.<br />
J&#8217;avais repris la route avec Peylos et ma bleuette une heure après l&#8217;attaque. Je ne me sentais pas de continuer avec eux, sentant bien que le Fils aurait pu me tuer dans mon sommeil.<br />
Les adieux furent assez longs avec le Père et le Docteur, qui avaient fini par me prendre en affection, et m&#8217;avait même invité à venir voir leur mas.<br />
Je ne pense pas que j&#8217;irais un jour…<br />
Manon, elle, était retournée à l&#8217;intérieur, avec le Fils, pour le soigner- le Père avait du lui décocher un gauche phénoménal pour réussir à en venir à bout.</p>
<p>Il faisait nuit noire, le campement de la troupe s&#8217;éloignait au loin, la lueur des torchères s&#8217;éteignant dans la nuit, les éclats s&#8217;étouffant pour le silence moite. J&#8217;avançais et pénétrai dans la Forêt d&#8217;Or une heure plus tard.<br />
Il n&#8217;y a jamais aucun bruit la nuit, un silence de plomb. Pas de lumière, ou si peu, juste à la lueur de mon médaillon &#8211; il était rond, cuivré, parcouru d&#8217;inscriptions auxquelles je n&#8217;entendais rien. Je ne me rappelle plus qui me l&#8217;avait donné, mais il est bien utile. Une fois activé, il projette une lumière irradiante, bien meilleure que la meilleure des torches.</p>
<p>L&#8217;allure était lente, nette, en ligne droite, en faisant le moins de bruit possible.</p>
<p>C&#8217;est presque indéfinissable, un voyage de nuit. Il s&#8217;y passe beaucoup de choses, et en même temps très peu. On n&#8217;y fait pas de rencontres, on se sent un peu seul au monde, et au final, on se rend compte que l&#8217;on s&#8217;est recentré avec soi-même &#8211; quelqu&#8217;un qu&#8217;on voit rarement. Le moindre craquement est perçu comme une menace potentielle, on s&#8217;arrête, on se fige, on tend l&#8217;oreille. Pourtant, en y réfléchissant, à en juger par le bruit, la bestiole ne peut pas être plus grosse qu&#8217;un renard. Mais le fait de ne pas y voir plus loin que le bout de ses bottes n&#8217;arrange rien à la paranoïa.</p>
<p>La nuit, on fait beaucoup plus attention à ce qui nous entoure. Pourtant, on n&#8217;y voit rien, étonnant comme paradoxe. Alors on retrouve d&#8217;autres sensations, un peu comme les aveugles : on sent, on tord la bride de cuir sous nos doigts; on sent, on renifle, on guette comme une bête sauvage; on sent, on tend l&#8217;oreille à tous les bruits d&#8217;une nature endormie.</p>
<p>…</p>
<p>- Crois-le ou non, mon petit maître, on est perdus.<br />
Je me suis arrêté dans une petite clairière. Posé sur une grosse pierre ronde, j&#8217;ai sorti ma pipe, la bourra de tabac et l&#8217;alluma, en tirant dessus à grandes goulées. Cela faisait longtemps.<br />
Aby me regardait, assis devant moi sur ses pattes de derrière. Sa longue queue fendait l&#8217;air.<br />
Peylos était parti boire au cours d&#8217;eau, à quelques mètres de nous.<br />
Notre improbable trio était éclairé par une lune blafarde. On ne voyait rien alentours.<br />
- On à parcouru le monde entier, et on ne retrouve pas le chemin dans notre propre province. Tu avoueras que c&#8217;est ridicule.<br />
Je cognai la pipe contre la pierre une fois finie, pour en sortir les derniers morceaux de tabac qui se consumaient, la rangea et dit :<br />
-  Ca ne sert à rien de continuer pour le moment. Tu devrais dormir, mon petit maître. On repart à l&#8217;aube.<br />
Il pencha la tête sur le côté, sans me quitter des yeux.<br />
- Non, moi je n&#8217;ai pas sommeil.</p>
<p>…</p>
<p>- <em>Il est beau ton village, en toits bleus et orange et terre et mousse claire. Tu dois y être bien.</em><br />
<em>- Tu ne m&#8217;écris pas beaucoup.</em><br />
<em>- Toi non plus.</em></p>
<p>Je laissa la plume traîner un moment sur le parchemin avant de poursuivre.</p>
<p><em>- Tu te rappelles ces deux jeunes croisés à Bfell? Un petit blond et une fille aux cheveux châtains. Il était musicien, je me rappelle un étui à violon. Ou alors je confonds.</em><br />
<em>Ce dont je me souviens, en revanche, c&#8217;est un regard. Le regard éperdu d&#8217;amour qu&#8217;il lui lançait. Quelque chose de tragique, de beau et de pathétique aussi.</em><br />
<em>- Et elle?</em><br />
<em>- Elle? Je crois qu&#8217;elle ne le voyait même pas, ce regard. Ou alors si, les femmes sentent bien mieux les choses, mais elle s&#8217;interdisait de le remarquer, de le relever.</em><br />
<em>- Et alors?</em><br />
<em>- Et alors rien. Je me suis juste rappelé ça aujourd&#8217;hui. C&#8217;était curieux.</em><br />
<em>- On était heureux tous les deux à cette époque?</em><br />
<em>- Je ne sais plus. Je pense que oui. On à eu des bons moments quand même.</em><br />
<em>- Au passé, évidemment. Tu as quelqu&#8217;un?</em><br />
<em>- Encore cette question.</em><br />
<em>- Comment ça &laquo;&nbsp;encore&nbsp;&raquo;?</em><br />
<em>- Non, ce n&#8217;est pas toi, c&#8217;est une autre femme.</em><br />
<em>- Ah, tu as quelqu&#8217;un alors.</em><br />
<em>- Si j&#8217;avais voulu dire ça, j&#8217;aurais dit ça. Non, pas même une ébauche. C&#8217;est un bon père?</em></p>
<p>La réponse se fit attendre.</p>
<p><em>- C&#8217;est difficile d&#8217;être avec la fille de sa femme, quand il n&#8217;est pas de soi?</em><br />
<em>- Je n&#8217;en sais rien. Qui est le père?</em><br />
<em>- Je n&#8217;en sais rien. Qui est ta femme?</em></p>
<p>…</p>
<p><em>- Alors on en est sortis?</em></p>
<p>Cette phrase était venue s&#8217;inscrire sur le papier presque naturellement. Comme si elle n&#8217;attendait que de jaillir, cachée là depuis des années.</p>
<p><em>- Oui, on en est sortis.</em><br />
<em>- C&#8217;est mieux. Mais un peu triste.</em><br />
<em>- Ce jeu n&#8217;est pas très amusant pourtant.</em><br />
<em>- Qui à dit que c&#8217;était un jeu?&#8230; Tu va te mettre à boire?</em><br />
<em>- C&#8217;est déjà fait. Mais ce n&#8217;est pas la question. Et toi, tu ne m&#8217;a pas répondu.</em><br />
<em>- Quoi donc?</em><br />
<em>- Tes fourreux. Blanc et Noir. Ils sont où?</em><br />
<em>- Ils ne s&#8217;appellent pas comme ça. Et tu ne m&#8217;a rien demandé jusqu&#8217;ici.</em><br />
<em>- J&#8217;ai du juste le penser. Alors?</em><br />
<em>- Alors je ne sais pas. </em><br />
<em>- Ils sont morts?</em><br />
<em>- Ils ne sont pas là, c&#8217;est tout.</em><br />
<em>- Tu va partir maintenant?</em></p>
<p>Moi non plus je ne suis pas là.</p>
<p><em>- Tu viendras nous voir quand même?</em></p>
<p>Moi non plus je ne suis pas là.</p>
<p>…</p>
<p>La Guilde, enfin.</p>
<p>Il  plu toute la matinée. A dire vrai, à peine Aby s&#8217;eu-t-elle installée qu&#8217;il se mit à pleuvoir. Cela fit un matin très gris, froid et humide. Blafard.<br />
La Guilde était encerclée de murailles de loin en loin, et on n&#8217;y pénétrait que par une seule entrée. Deux gardes y étaient postés, et au vu de leurs têtes, je ne devais m&#8217;attendre à aucune sympathie de leur part.<br />
Mais ce n&#8217;était vraiment pas le jour de venir me chercher des crosses.<br />
- Halte, tu veux quoi, l&#8217;Alkeen?<br />
- Entrer.<br />
- Personne ne passe en ce moment.<br />
- … Je pénètre ou bon me semble.<br />
Ils me laissèrent entrer.</p>
<p>…</p>
<p>Depuis toutes ces années, il restait une chose qui ne changeait pas d&#8217;un pouce. La Guilde restait immuable, cintrée de sa muraille, derrière laquelle s&#8217;épanouissaient ses bâtiments aux murs de pierre, hauts, clairs, couronnés de tuiles rouges et serpentant entre les rangées d&#8217;arbres et les trouées dallées de craie. Leurs frontons s&#8217;avançaient comme un proue sur la mer, surmontés de flèches faitières chargées d&#8217;arabesques en tout genres &#8211; les architectes ne savent plus quoi inventer pour ramasser un peu plus de pièces d&#8217;or… -, ou de gargouilles de bois.</p>
<p>Entre les tilleuls, derrière une arcade de pierre, puis une autre de bois treillé, on distinguait une cour rectangulaire, entourée de colonnes disposées en échiquier. Là, une petite société s&#8217;affairait, des petites capuches couleur crème qui passaient, repassaient, couraient, s&#8217;arrêtaient, riaient.</p>
<p>Les étudiants profitaient des jours chauds. Malheureusement, leur uniforme &#8211; savamment étudié, mais de laine, beaucoup trop chaud pour ce temps-là &#8211; les contraignaient à chercher les abris du soleil les plus proches.</p>
<p>J&#8217;en remarquais une bien vive, passant en flèche entre deux pommiers, qui m&#8217;adressa un regard, et un large sourire, avant de disparaître.<br />
Je laissais Peylos à la rambarde d&#8217;un porche, et entrais dans la bâtisse la plus à gauche.</p>
<p>A l&#8217;intérieur, il y faisait bien frais, les épais murs de pierre ne laissant que peu pénétrer la chaleur des lunes brulantes &#8211; d&#8217;où l&#8217;intérêt de confectionner des habits d&#8217;apprentis si chauds.<br />
Des tapis pourpres au sol, des chandeliers à long pied pour éclairer, lorsque la nuit prive de la lumière qui passe à travers les hautes fenêtres en ogive, entre des tableaux et des parchemins encadrés &#8211; des règles de vie interne pour la plupart. J&#8217;avançais, Aby sur mes talons, tourna à gauche et puis bifurqua encore pour m&#8217;engager dans un petit escalier en colimaçon, qui montait à l&#8217;étage supérieur.</p>
<p>Là, encore la même décoration. On devinait par les portes entrouvertes les chambres-dortoirs. Je continuais tout droit, pris à droite et enfin arriva face à une porte plus grande que les autres, d&#8217;un rouge éclatant et les gonds surmontés d&#8217;or.</p>
<p>Je frappais vigoureusement.<br />
&laquo;&nbsp;Entrez&nbsp;&raquo;, lança une voix derrière la porte.<br />
Le bureau ou je pénétrais était découpé en demi-cercle, épousé par une large bibliothèque remplie de livres de toutes les couleurs. Au fond, monté sur un petit estrade, un bureau noyé sous les papiers trônait.<br />
A dire vrai, des papiers, il y en avait partout, plusieurs étaient même placardés au plafond, plantés au coupe-papier.<br />
La voix s&#8217;éleva de nouveau de derrière le bureau :<br />
- C&#8217;est pour quoi? Allez, dépêchez-vous, j&#8217;ai du travail.<br />
- Je vois ça…<br />
Il y eu un silence, puis une main écarta une pile de papier, laissant apparaître une tête hirsute.</p>
<p>La tête sourit, découvrant des dents écartées :<br />
- C&#8217;est toi ! C&#8217;est bien toi !<br />
Un petit homme, pas plus haut qu&#8217;un nain, apparu comme une furie, en battant des bras. Deux yeux verts pétillaient derrière ses lunettes rondes. Ses cheveux en bataille lui tombaient sur les oreilles, bouclaient sur son front, s&#8217;emmêlaient dans son col.<br />
Il était assez bien vêtu, portait une tunique de lin vert rehaussée de fil doré, de nombreuses bagues et bracelets de diverses matières, et son pantalon, un peu flottant, était maintenu sur sa taille par une ceinture fermée par une boucle si large qu&#8217;elle lui remontait au nombril. Deux entrelacs d&#8217;or  entremêlés y étaient gravés, sur un fond de cuivre doux.<br />
Il m&#8217;attrapa dans ses bras et m&#8217;écrasa contre lui.<br />
- Vieux chien, où tu étais passé? Je t&#8217;ai cru mort depuis le temps!<br />
Je pus à peine reprendre ma respiration. Il était toujours très fort, malgré son âge.<br />
- Constant, arrête, tu m&#8217;étouffes…<br />
- Oh, pardon, excuse-moi, dit-il en me relâchant. Mais depuis quand es-tu revenu dans les parages? … Non, attends, d&#8217;abord, on va boire un verre, et trouver à t&#8217;installer. Tu restes ici, bien sur?</p>
<p>…</p>
<p>Le soir venu, on vint frapper à la porte de ma chambre. Constant avait su me trouver un coin, dans l&#8217;aile des étudiants, assez confortable. Un lit robuste, un bureau, une chaise et une armoire. Et une fenêtre en prime, donnant sur l&#8217;arrière-cour, vers le verger, coincé entre le bâtiment et l&#8217;enceinte sud.<br />
- Monsieur, vous venez aussi? Tout le monde est déjà dehors.<br />
- Dehors pour quoi?<br />
- Le Feu des Sarans, monsieur. C&#8217;est le solstice.<br />
Le Feu des Sarans. Depuis le temps, j&#8217;avais oublié cette vieille coutume de la Guilde. A chaque solstice, chaque équinoxe, ses festivités. Une tradition héritée de l&#8217;Ancien Royaume, quelque chose de religieux, je ne sais plus.</p>
<p>Pour les Lunes Rousses, on se réunissait avec les korrigans dans ce qu&#8217;ils appellent le Jardin des Pommes, plus au Sud dans la forêt. Des chants, des invocations de protecteurs mineurs des sous-bois rythmaient les trois jours de jeûne dans cet endroit. Un moment assez peu goûté par les jeunes aspirants.</p>
<p>Pour les Lunes Froides, c&#8217;était l&#8217;invocation du Balaar, une sorte de poisson-fantôme gigantesque, qui n&#8217;apparaissait qu&#8217;à cette occasion dans l&#8217;étang de l&#8217;est, derrière une trouée dans les collines surplombant les bois. A chaque année, le plus méritant des apprentis s&#8217;avançait jusqu&#8217;au milieu de l&#8217;étang gelé, et plantait une pique, que l&#8217;on avait pris soin de surmonter d&#8217;un linge trempé dans l&#8217;huile et enflammé, jusqu&#8217;à traverser la couche de glace. Le Balaar venait, et donnait un coup de queue sur la torchère avant de repartir. Si la flamme s&#8217;éteignait, l&#8217;année serait douce et calme.</p>
<p>C&#8217;était une cérémonie assez mystique, la plus spirituelle des quatre.</p>
<p>En ce qui concerne les Lunes Vertes, on donnait un banquet dans la clairière, au Nord de la Guilde, le Bosquet du Père. Pour le nom, il semblerait que cela vienne d&#8217;une légende parlant d&#8217;Eso, le dieu du Savoir, qui s&#8217;assoupit ici, et s&#8217;endormit d&#8217;un sommeil si profond que ses cheveux poussèrent jusqu&#8217;à creuser la terre, d&#8217;où jaillirent les ru, rivières, fleuves et mers, et que ses ongles se murent en montagnes. En ce qui concerne le banquet, c&#8217;était surtout l&#8217;occasion de revoir les korrigans une fois encore, et surtout de partager quelques tendres moments avec les dryades &#8211; elles raffolent des jeunes humains, chacun ses passions.</p>
<p>Enfin, le Feu des Sarans était la célébration du passage aux Lunes Chaudes. On érigeait un immense bûcher au sein de la Guilde, vers le mur d&#8217;enceinte Ouest, dans une pâture un peu à l&#8217;écart. Après, c&#8217;était danse et boisson jusqu&#8217;à la lie. Tant que le feu brûlait, on continuait de danser, manger, boire, et baiser.</p>
<p>C&#8217;était, inutile même de le préciser, la fête la plus appréciée de toutes parmi les jeunes gens de la Guilde.</p>
<p>- Monsieur, vous venez?<br />
J&#8217;attrapais mon manteau, et sortit.<br />
- Oui, je viens. Mais ne m&#8217;appelle pas monsieur, s&#8217;il te plaît. Moi c&#8217;est Lionel, et tutoie-moi aussi.<br />
Je n&#8217;avais pas remarqué que c&#8217;était la petite qui m&#8217;avait sourit un peu plus tôt dans la journée. Elle était plutôt jolie, et se tenait raide comme un piquet à côté de ma porte. Avec un sourire enjôleur et les joues roses, elle dit:<br />
- Je m&#8217;appelle Lilou. Viens, on est tous là-bas.<br />
Elle m&#8217;attrapa la main et m&#8217;entraîna dehors.</p>
<p>…</p>
<p>Elle me plaquait contre un arbre de tout son corps pressé. Même à travers nos vêtements, je sentais ses seins, lourds, son ventre chaud, ses cuisses se frotter aux miennes, et sa main courir le long de ma hanche jusqu&#8217;à arriver à…<br />
- Qu&#8217;est-ce que tu fais, là?<br />
- Arrête, ne me dis pas que ce n&#8217;est pas ce que tu veux, me répondit-elle en rapprochant son visage du mien jusqu&#8217;à être prête à m&#8217;embrasser.<br />
Je me détournais un peu, plus dicté par ma conscience que par mes envies. La seule chose que je voulais, c&#8217;était attraper ses cheveux, tirer sa tête vers moi et l&#8217;embrasser à pleine bouche. Mais je ne le faisais pas. Elle non plus, elle attendait mon premier pas.</p>
<p>Finalement, elle se recula d&#8217;un pas, sans enlever sa main, l&#8217;air amusée.<br />
- C&#8217;est énorme. Tu ne sais pas ce que tu veux toi.<br />
- Si. Mais pas comme ça.<br />
- Pas comme quoi?<br />
- Pas dans l&#8217;état où tu es. Tu es saoule, je ne veux pas profiter de la situation, ce ne serai pas bien.</p>
<p>Elle s&#8217;était montrée de plus en plus câline au fur et à mesure de la soirée. Comme je ne connaissais personne des étudiants, je m&#8217;étais rapproché des quelques professeurs qui surveillaient tout ce petit monde se démonter la tête à l&#8217;hydromel et au vin aux épices. Mais Lilou avait su rester à portée. En revanche, à mon grand étonnement, et malgré ses manières de jeune femme, elle avait une tenue de l&#8217;alcool qui forçait le respect.</p>
<p>Elle avait attendu patiemment que je m&#8217;écarte du groupe pour me suivre. Je n&#8217;ai pas eu à aller bien loin pour qu&#8217;elle se lance. Littéralement.</p>
<p>Il pleuvait à verse à présent, nous nous étions mis sous un camphrier de la petite cour, un peu plus loin. Le feu des Sarans était encore à portée, mais le son de la pluie et le masque qu&#8217;elle offrait nous coupait à la vue et au bruit des autres étudiants, qui étaient de toute façon trop occupés de leur côté. La pluie ne me dérange pas d&#8217;ordinaire, j&#8217;aime plutôt ça à vrai dire.<br />
- Non je ne suis pas saoule… Bon d&#8217;accord, si, un peu, mais c&#8217;est pas la que-…<br />
Elle ne finit pas sa phrase. Elle se tétanisa net en regardant mon épaule.<br />
Un bourdon venait de s&#8217;y poser, parcourait les replis de ma chemise nonchalamment.<br />
Elle leva la main, un rictus crispé sur le visage. Elle n&#8217;osait pas le frapper.<br />
- Qu&#8217;est ce que tu fais, lui demandais-je.<br />
- Il faut le tuer.<br />
- Le tuer? Mais pourquoi faire?<br />
- Il va te piquer sinon.<br />
- Non … Il veut juste se sécher les ailes.</p>
<p>Le bourdon s&#8217;employait à se lisser les pattes et à égrener l&#8217;eau qui avait perlé sur ses ailes, sans prêter nullement attention à notre petit manège. C&#8217;était la chaleur de nos corps qui l&#8217;avait poussé à venir directement sur moi.</p>
<p>- Regarde, tu vois, il s&#8217;en va.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>…</p>
<p>- C&#8217;est vrai, m&#8217;sieur, que vous avez tué un Nerdeim?<br />
Trois jeunes aspirants &#8211; probablement des première année &#8211; me fixaient de leurs grands yeux. Moi, je voulais juste avaler mon petit déjeuner tranquille. Je n&#8217;aurais pas du alors aller dans le réfectoire avec eux.<br />
- Non, répondis-je pour couper court.<br />
- Ah bah tu vois, je te l&#8217;avais dit qu&#8217;il pouvait pas avoir tué cette saloperie !<br />
J&#8217;étais un peu blessé dans mon orgueil.<br />
&laquo;&nbsp;Non, ne fais pas ça, laisse les repartir, et tu pourras continuer à …&nbsp;&raquo;<br />
- Si, il l&#8217;a tué. Il était avec un tueur de monstres, une elfe et un alchimiste, même !<br />
- Merci beaucoup Lilou, dis-je à voix basse.</p>
<p>Elle avait lancé ça de la table d&#8217;à-côté, suffisamment fort pour que la moitié du réfectoire entende. Je n&#8217;arrive encore pas maintenant à savoir si c&#8217;était sans y penser ou si, au contraire, c&#8217;était prémédité. Comme une petite vengeance.</p>
<p>Tout le monde se tut. La salle, qui d&#8217;ordinaire était secouée de cliquetis, de bris d&#8217;assiettes et d&#8217;entrechoquements de verres entre le brouhaha incessant des conversations plus ou moins passionnées, s&#8217;était faite soudain aussi silencieuse qu&#8217;un tombeau. Même Aby, qui était occupée à amuser un groupe de jeunes filles de second tiers en farfouillant dans un saladier de fruits pour y dénicher les noix qui restaient tombées au fond, avait relevé le museau et me regardait avec insistance.</p>
<p>Je replongeai le nez dans mon verre, et entourais d&#8217;un rond de bras mon assiette, l&#8217;air de rien.<br />
- C&#8217;est vrai, vous y étiez?! C&#8217;était comment…</p>
<p>&laquo;&nbsp;Misère …&nbsp;&raquo;</p>
<p>…</p>
<p>- Ca suffit maintenant, viens ici toi !<br />
Constant, qui était sorti de son bureau tant le vacarme du réfectoire avait fini par l&#8217;irriter, courrait après Aby, qui passait de tables en tables en renversant tout sur son passage, sous les rires des étudiants.<br />
Le pauvre gnome s&#8217;empêtrait dans ses habits, et manquait plusieurs de se retrouver par terre.<br />
Arrivé à ma hauteur, je me levai et m&#8217;interposais entre lui et ma bleuette :<br />
- Constant, qu&#8217;est-ce que tu veux faire à cette petite bête?<br />
- Laisse-moi passer Lionel ! Regarde un peu le chantier qu&#8217;elle à mise, ta bestiole !<br />
- Allons, allons, ce n&#8217;est pas si grave. Il n&#8217;y a pas plus de dégâts que d&#8217;ordinaire, je trouve.<br />
- Oh, fais le malin.<br />
- Et puis en plus, ajoutais-je en croisant les bras appuyé d&#8217;un œil moqueur, de leur temps, tu n&#8217;a pas fait les 400 coups?<br />
Il grommela, en avala un peu sa barbe.</p>
<p>- Mais je, ça n&#8217;a rien à voir, Lionel ! Là, c&#8217;est … je… bon, mais n&#8217;en rajoutez plus. Je ne voudrais pas avoir à reconstruire le bâtiment tous les matins.</p>
<p>Il soupira.<br />
J&#8217;appelais un des professeurs, un grand brun filiforme, aux cheveux en bataille, occupé à mâchouiller la branche de ses petites lunettes rondes:<br />
- Mael, tu veux bien t&#8217;occuper de Constant? Ramène-le dans son bureau, je lui apporterais un thé juste après.<br />
Constant me gratifia d&#8217;un sourire et repartit en claudiquant, soutenu par le professeur des Arcanes.</p>
<p>- Voilà une bonne chose de faite, dis-je à Aby en me rasseyant à ma place.<br />
J&#8217;empoignai mon verre et le vida d&#8217;un trait.<br />
- D&#8217;habitude, personne ne la calme, la vieille carne.<br />
Je tournai la tête. Lilou était penchée vers moi, la tête inclinée sur le côté, comme un chat, dubitative.<br />
- Ne l&#8217;appelle pas comme ça. Il est bon. Il est vieux, c&#8217;est tout, mais il fait de son mieux pour que vous ayez une éducation solide.<br />
Elle attrapa une chaise et se posa à côté de moi, en me fixant toujours avec ses grands yeux.<br />
- Comment tu sais qu&#8217;il était comme nous, quand il était jeune? J&#8217;ai toujours pensé que c&#8217;était déjà un rat de bibliothèque qui passait sa vie, ses nuits, et ses dépressions le nez dans ses bouquins.<br />
- Ouais, même que des fois, il doit se masturber d&#8217;ssus !<br />
L&#8217;auteur de cette réplique semblait très fier de lui. Grand, brun, les cheveux coupés assez courts, et un sourire carnassier sur un visage de beau poupon.<br />
- Une bien grande gueule pour une si petite tête, l&#8217;artiste. Encore un seul mot de ce genre-là, et je te pends à un arbre. Ca te fera sécher, et ça te donnera au moins l&#8217;occasion de réfléchir une fois dans ta vie.<br />
Il se leva, et montra les dents.<br />
- Tu va ravaler ces paroles !<br />
- Et toi tes dents !<br />
- Hola, hola, ça suffit vous deux !</p>
<p>Lilou s&#8217;était interposé entre nous, les mains tendues. Dommage, ça faisait longtemps que je n&#8217;avais plus tiré mon épée.<br />
- Et toi, Gautier, va-t-en ! Crétin, va!<br />
Il la regarda, avec un mélange de colère et de désespoir dans les yeux, puis sortit sans un mot, la tête basse.<br />
- Laisse-le, il est parfois idiot. Qu&#8217;est ce qu&#8217;on disait?</p>
<p>&laquo;&nbsp;Elle est incroyable. On vient tout juste d&#8217;éviter un bain de sang au beau milieu de la salle à manger, et elle fait comme si de rien n&#8217;était. Mais quand même, pourquoi il n&#8217;a pas insisté? Et pourquoi il avait l&#8217;air aussi déçu…-</p>
<p>- Ehoh ! Tu m&#8217;écoutes?<br />
- Hein, quoi? Pardon?<br />
- Hmpff… Je te demandais comment tu connaissais le doyen de la Guilde? Quelqu&#8217;un t&#8217;en a parlé? Un autre vieux fossile je suis sûre, qui à dû aller à l&#8217;école à l&#8217;époque où notre tortue géniale était encore un jeune pisseux comme nous et…<br />
- Non, pas exactement.  La première fois que je suis venu ici, c&#8217;était il y a assez longtemps. Et une fois, en passant, il était là. Déjà haut comme trois pommes. Il devait être en 2<sup>ème</sup> ou 3<sup>ème</sup> tiers, je ne me rappelle plus par contre… Mais c&#8217;était un brave garçon.<br />
- Tu me fais marcher là … C&#8217;était il y a au moins 50 ans…<br />
- 53 pour être précis. Mais si tu veux les mois, il faut que je lui demande, il est plus doué que moi pour ce genre de détails.<br />
- Mais attends voir… tu as quel âge, toi?!</p>
<p>…</p>
<p>La suite de la journée à été sans histoire. J&#8217;en avais profité pour refaire le tour des salles de classe, au moment des cours. C&#8217;était encore les mêmes professeurs, qui dispensaient encore et toujours les mêmes leçons, comme de vieux automates un peu rouillés.</p>
<p>Mael dispensait son savoir au second étage, dans la tour Nord. Pour y accéder, il fallait monter par un minuscule escalier en colimaçon, taillé dans la pierre, si étroit qu&#8217;on ne peut y passer à deux de front. Puis il fallait grimper à une échelle, pour déboucher par une trappe dans une sorte de grenier aménagé. Ce n&#8217;était pas très commode, mais une fois dans la salle, on y était confortable. Elle était très spacieuse, beaucoup trop d&#8217;ailleurs pour pouvoir tenir dans une tour aussi fine. Le fait qu&#8217;il n&#8217;y ai pas de fenêtre, mais des alcôves spectrales &#8211; des lucarnes enchantées pour imiter la lumière du jour &#8211; ajoutait au mysticisme du lieu. (Mael me confia un jour qu&#8217;en réalité, on ne se trouvait absolument pas dans le donjon de la tour Nord, mais à plusieurs mètres sous terre, dans les souterrains de la Guilde, la trappe étant en fait un portail de transfert).</p>
<p>Lui, il était debout sur une estrade, au milieu de son assemblée ramassée en amphithéâtre. Ce jour-là, il s&#8217;employait à démontrer l&#8217;efficacité de la fusion de plusieurs sortilèges afin d&#8217;en produire un d&#8217;un nouveau genre, sous l&#8217;œil médusé des 1<sup>ère</sup> année.</p>
<p>Mais son application se bornait à créer un nuage de foudre à partir de boules de mana d&#8217;eau, d&#8217;air et d&#8217;énergie, qu&#8217;il déplaçait ensuite pour aller arroser les plantes disposées ça et là dans la pièce.<br />
Moi, je somnolais sur mon banc, à l&#8217;extrême gauche de l&#8217;amphi.<br />
Quelqu&#8217;un me tapota l&#8217;épaule, et me fit sursauter.<br />
- Mais, j&#8217;étais dans mon premier sommeil. Quoi, je ronflais?<br />
En me retournant, je remarquais que c&#8217;était Lilou.<br />
- Non, pas du tout, mais il risque de ne pas apprécier par contre.<br />
- Tu parles, je pourrais me mettre à chevaucher un sephar qu&#8217;il ne s&#8217;en rendrait même pas compte.<br />
- Un quoi? C&#8217;est quoi ça?<br />
- Une bestiole des bois du Nord. Ca ressemble à un gros chat, rayé vert et brun. C&#8217;est pour le camouflage surement. Et ce n&#8217;est pas très gentil d&#8217;ailleurs. Mais bon. Là, tu vois, il est dans son truc.<br />
En effet, Mael semblait s&#8217;amuser comme un fou à faire danser du bout de ses doigts les trois nuages qu&#8217;il avait créé.<br />
- Moi qui pensais que ce cours allait être plus intéressant que d&#8217;habitude, dit Lilou en faisant la moue.<br />
- … Attends voir.<br />
Je sortis un petit sachet de poudre, un briquet en silex et ma flasque d&#8217;alcool de mes poches, et les disposa sur mes genoux.<br />
- Qu&#8217;est-ce que tu fais?<br />
- Attends, regarde.</p>
<p>Le principe est simple : faire une spirale de poudre dans la paume de la main, en tenant compte que plus la ligne sera épaisse, plus l&#8217;effet sera puissant. Prendre une gorgée d&#8217;alcool &#8211; les eaux-de-vie de fruits sauvages sont meilleurs, mais les albedo, ou les mouettes blanches peuvent faire l&#8217;affaire également &#8211; et la garder dans la bouche. Enflammer la poudre et souffler sèchement dessus avec l&#8217;alcool, et…</p>
<p>Un énorme lézard de feu jaillit de ma main, et commença à s&#8217;enrouler autour de l&#8217;estrade de Mael.<br />
Celui-ci éclata de fureur :<br />
- Lionel, je croyais qu&#8217;on était d&#8217;accord !<br />
- J&#8217;étais surtout d&#8217;accord pour dire que tes cours sont assommant, lui répliquais-je avec un large sourire.<br />
Le lézard de feu vadrouillait à présent sur le plafond, zigzaguant, sinuant sur les poutres de soutien.</p>
<p>…</p>
<p>- Ca va, arrête, ca sortait pas tant que ça du cadre de ton cours. C&#8217;est juste une utilisation plus amusante des sorts de fusion.<br />
Je lui posai la main sur l&#8217;épaule, mais il s&#8217;en dégagea sèchement.<br />
- Ce n&#8217;est pas un jeu. Et je ne suis pas un lutin qui vient filer des bonbons aux mômes. Je m&#8217;acharne à leur enseigner toute l&#8217;importance de l&#8217;humilité face à la magie, et toi, tu… tu transformes ce noble art en tours de passe-passe grotesques !<br />
Son visage d&#8217;ordinaire assez pâle avait viré au cramoisi. Il était furieux.<br />
- Mael, arrête, tu ne va pas me faire la tête juste parce que j&#8217;ai-<br />
- Si, justement ! me coupa-t-il. Je commence à en avoir plus que marre de ton comportement de gosse. Déjà la dernière fois que tu es venu, c&#8217;était déjà comme ça. Tu sais quoi? Je crois que tu n&#8217;a strictement rien à faire de tout ça. Tout le travail que l&#8217;on fait ici, tu n&#8217;en à rien à foutre !</p>
<p>Quand il s&#8217;emportait comme ça, il valait mieux ne rien dire. Je décidais de sortir.<br />
Sur le pas de la trappe, je lui lâchai :<br />
- N&#8217;oublie pas quand même pourquoi je suis là. Et ce que j&#8217;ai fait ici. Sans moi, dis-toi surtout que tu ne serais même pas là.</p>
<p>…</p>
<p>Au soir, j&#8217;étais exténué.<br />
Après ma prise de bec avec Mael, j&#8217;étais sorti voir Dentz, qui entrainait les troisième tiers au combat à mains nues.<br />
Avec son aspect de grande tige, sa peau très pale et ses joues rouges, il ne payait pas de mine. Mais sous son physique de moineau se cachait un redoutable lutteur. Si bien qu&#8217;après avoir connu la gloire dans l&#8217;Arène, il avait fini par accepter de devenir instructeur martial à la Guilde. Il y dispensait des entraînements de combat à mains nues et aux armes blanches &#8211; la double hallebarde était d&#8217;ailleurs sa préférée, si bien que les autres gladiateurs l&#8217;avaient surnommé &laquo;&nbsp;la faucheuse&nbsp;&raquo;.<br />
Je l&#8217;aimais bien, il était assez bon vivant, malgré ses manières un peu rudes.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Mais bon sang, pourquoi est-ce qu&#8217;il m&#8217;a choisi comme partenaire? J&#8217;ai le dos en miettes…&nbsp;&raquo;<br />
Avec le recul, je crois qu&#8217;il m&#8217;avait pris pour son duel surtout parce qu&#8217;aucun autre étudiant ne voulait l&#8217;affronter.<br />
En à peine cinq minutes de combat, à la seule force des poings il m&#8217;avait fait perdre dix ans. Et après, le duel aux armes …<br />
&laquo;&nbsp;Enfin bon, maintenant, un bon somme et tout rentrera dans…&nbsp;&raquo;<br />
La porte de ma chambre était entrouverte. Aby sauta de mon épaule et couru jusqu&#8217;à l&#8217;embrasure, jeta un œil à l&#8217;intérieur, et s&#8217;y engouffra entièrement.<br />
J&#8217;avançais, non sans appréhension, jusqu&#8217;à atteindre la poignée.<br />
Je l&#8217;avais à peine effleuré que la porte s&#8217;ouvrit à la volée et qu&#8217;une ombre se jeta sur moi.<br />
- Mais qu&#8217;est ce que tu…!</p>
<p>Lilou m&#8217;attrapa par le col, m&#8217;embrassa à pleine bouche et me tira à l&#8217;intérieur de la chambre.</p>
<p>…</p>
<p>…</p>
<p>…</p>
<p>…</p>
<p>…</p>
<p>- Bien dormi?<br />
Je le fixais avec des yeux vides, vaguement hébété.<br />
- Euh… pas dormi, plutôt, serait une formulation plus appropriée.<br />
Borden fit plisser les rides de son front en écarquillant les yeux. Il reposa sa tasse de thé devant et se pencha un peu plus sur la table.<br />
- Pas dormi? Mais qu&#8217;est-ce que tu as fait toute la nuit?<br />
Borden était le professeur de sciences de la vie, à la Guilde. Il faut dire qu&#8217;il avait la tête de l&#8217;emploi. Courtaud, le nez en museau, un peu dégarni et portant de petites lunettes sur ses yeux rieurs, on aurait dit une taupe qui se serait pris de passion pour les bibliothèques. Faune, Flore, Minéraux, alchimie des êtres vivants n&#8217;avaient pas de secret pour lui. En revanche, parfois, il était un peu lent à la détente.</p>
<p>Au moment où j&#8217;allais répondre, Lilou passa derrière moi, lança un bonjour aux professeurs de la tablée et me gratifia d&#8217;une caresse de la main le long du dos.<br />
- Bon, je vais pas te faire un dessin …<br />
- Si si, justement, ça m&#8217;intéresserait beaucoup, répondit-il en éclatant de rire.</p>
<p>…</p>
<p>- Dis, un sephar, tu m&#8217;en montreras un, un jour?<br />
- Ca fait peut être un peu loin pour juste voir un sephar, petite.<br />
- Ca me dérange pas, mais il faudra que tu viennes avec moi. Ca doit être bien, de pouvoir voyager comme ça où tu veux, de vivre comme tu veux.<br />
Elle se tenait presque sur la point des pieds, les mains croisées dans le dos, en se balançant vaguement. Ses yeux plantés dans les miens, elle avançait imperceptiblement à mesure de la discussion, et moi je me suis finalement retrouvé contre un mur, sans même m&#8217;en apercevoir.</p>
<p>- Tu as cours de quoi, là?, demandais-je, pour changer de conversation.<br />
Elle soupira, avec sourire aux commissures des lèvres.<br />
- Théorie et théologie de la Nocturline, avec &laquo;&nbsp;Tête-de-Taupe&nbsp;&raquo;. C&#8217;est le troisième cours.<br />
- Eh bien, c&#8217;est intéressant ces bestioles pourtant, pourquoi tu soupires?<br />
- Oui je sais, ce n&#8217;était pas pour ça.<br />
- Et pourquoi alors?<br />
- Pour rien, laisse. Je vais en cours, va. Tu va t&#8217;en sortir tout seul?<br />
Elle s&#8217;était carrément collée à moi, écrasant mon torse de sa poitrine, et sa main commençait à vadrouiller tranquillement le long de ma jambe.</p>
<p>Elle avait les yeux qui pétillaient. Moi, ça n&#8217;allait pas, je ne me sentais pas à l&#8217;aise du tout.<br />
Je n&#8217;étais plus trop habitué à autant de proximité. Ni autant d&#8217;empressement. Ce n&#8217;était pas pour me déplaire, mais avec tous les étudiants de son tiers massés autour de nous, je ne me sentais vraiment pas à ma place.<br />
Tant et si bien que lorsqu&#8217;elle s&#8217;approcha pour m&#8217;embrasser, la seule chose qui me vint à l&#8217;esprit, ce fut…<br />
- Non.<br />
Elle se recula, surprise. Son sourire s&#8217;effaça un peu. Elle tenta d&#8217;en rire, pensant peut être à une plaisanterie de ma part.<br />
- Non? Tu es sûr?<br />
- Oui, je suis sûr. C&#8217;est non. Pas là.<br />
Là, elle cessa complètement de sourire, ramassa ses affaires en hâte et s&#8217;engouffra dans la salle et réorganisant ses mèches pour se donner une contenance.<br />
Personne ne releva ouvertement ce qui venait de se passer, mais je sentais les regards se poser sur nous.</p>
<p>Je n&#8217;étais pas très fier de ça.<br />
Avec le recul, je n&#8217;aurais sûrement pas dû faire ça, mais plutôt me piquer au jeu.<br />
&laquo;&nbsp;C&#8217;était agréable quand même. Alors pourquoi tu as fait ça? Tu n&#8217;attendais que ça, idiot !&nbsp;&raquo;</p>
<p>…</p>
<p>- Tiens, Lionel ! Qu&#8217;est-ce que tu fais là? Tu n&#8217;es pas au cours de ta femme?<br />
Suau était appuyé nonchalamment sur le canon de son fusil. C&#8217;était un grand gaillard, plus grand que moi d&#8217;au moins une tête, avec un bon visage rond et un menton volontaire. Deux grands yeux soutenaient une broussaille de cheveux blonds cendrés, et il ne se départissait quasiment jamais d&#8217;un large sourire, découvrant ses dents.<br />
- Ce n&#8217;est pas ma femme. Je viens assister deux minutes, ca ne te dérange pas j&#8217;espère?<br />
- Penses-tu ! Non, viens, entre carrément dans le Cercle! Tu va leur montrer ce que tu vaut avec un crache-plomb !<br />
Il me tendit son fusil que je pris fermement en enjambant la barrière du Cercle.<br />
Une belle arme, longue, luisante, la crosse finement ouvragée et rehaussée d&#8217;argent, qui continuait, serpentait, se tordait en arabesques autour du canon, et finissait sa course tout au bout, pour former une tête de serpent, la gueule béante.<br />
- Tu n&#8217;a pas peur que je casse Sylvia? Tu as confiance, dis moi.<br />
- C&#8217;est un risque calculé, je te rassure, répondit-il en riant. Au pire, je te casse la tête !<br />
- C&#8217;est rassurant… Bon, voyons voir.<br />
Je l&#8217;armais en actionnant la manette situé sous la gachette. Un coup sec en avant pour enfoncer la cartouche dans la chambre, et revenir en laissant couler.</p>
<p>&laquo;&nbsp;On épaule, on ajuste, et…&nbsp;&raquo;</p>
<p>BLAM !</p>
<p>Le coup explosa en tonnerre, et résonna dans le Cercle.<br />
- C&#8217;est pas terrible. Un coup manqué à dix mètres… Je croyais que tu t&#8217;étais entraîné pendant tes voyages.<br />
- C&#8217;est pas la bouteille que je visais. Tiens, c&#8217;est à toi je crois.<br />
Je lui tendis sa winchester juste au moment ou un cri de fureur retentit :<br />
- Suau ! Espèce de barbare, alors que pour une fois, j&#8217;avais réussi mon pélissandre ! Je vais te me …- !<br />
- Non, ne me dis pas que c&#8217;est Mael que tu as visé…<br />
- Bien sur que non, tu me prends pour un dingue?&#8230; Juste son sort de patronnage.<br />
- Son quoi?<br />
Mael avançait d&#8217;un pas ferme, résolu, le visage rouge de colère. En brandissant le poing, il lançait des jurons incompréhensibles.<br />
- Une invocation de familier astral. Bon moi je file, s&#8217;il te demande, tu n&#8217;auras qu&#8217;a lui dire que c&#8217;est moi…<br />
Et là, je m&#8217;enfuyais à grandes enjambées hors du cercle, sous les rires des étudiants et les cris de Mael, qui venait de comprendre que j&#8217;étais responsable.</p>
<p>- T&#8217;es vraiment cinglé !</p>
<p>…</p>
<p>-<em> Tu es où là?</em><br />
<em>- A la Guilde.</em><br />
<em>- Ah, c&#8217;est bien.</em><br />
<em>- Et c&#8217;est tout? C&#8217;est tout, c&#8217;est bien?</em><br />
<em>- Oui, qu&#8217;est-ce que tu veux que je te dise?</em><br />
<em>- Oh rien. Oui, rien en fait. Et alors, tes fourreux?</em></p>
<p>…</p>
<p>- Qu&#8217;est ce que tu fais là?<br />
- Quoi?<br />
Je relevais la tête du carnet. Lilou se tenait là, son sac dans une main. Elle me fixait.<br />
- Tu n&#8217;es pas en cours?<br />
- C&#8217;est terminé là. Borden nous à laissé sortir avant, il avait une chose à voir avec Constant. Tu faisais quoi?<br />
- Pas grand-chose. J&#8217;écrivais, mais ce n&#8217;est pas vraiment une réussite.<br />
- Tu me feras lire?<br />
- Si tu veux, à l&#8217;occasion.</p>
<p>- Où est Aby? Je ne l&#8217;ai pas vu aujourd&#8217;hui. Elle chasse?<br />
- Non, elle se repose. Je ne sais pas, elle est fatiguée en ce moment. C&#8217;est mieux pour elle.</p>
<p>…</p>
<p><em>Bee!</em></p>
<p>- Tu as entendu?<br />
Elle tourna la tête vers moi, l&#8217;air surprise.<br />
- Euh, non, quoi donc?<br />
- Non, rien, j&#8217;ai du rêver.</p>
<p><em>Bee!</em></p>
<p>- Ah, là, tu la entendu, non?<br />
- Absolument pas. Tu entends quoi?<br />
- Mais pourtant…</p>
<p>Je me suis levé, ai regardé sous le banc où l&#8217;on était, joua un peu avec le bois pour voir s&#8217;il grinçait. Non, ca ne venait pas de là.<br />
- Je ne suis pourtant pas fou…</p>
<p><em>Bee…</em></p>
<p>- Ca ressemble à quoi, ton bruit?<br />
- A, euh, comment dire… une goutte de citron qui tombe sur de la ferraille.<br />
- A quoi?!<br />
- Laisse, attends, je vais le trouver, je vais te montrer.</p>
<p>Je finis par découvrir l&#8217;origine du bruit. Sous un petit escalier, non loin de là où l&#8217;on s&#8217;était arrêté, Lilou et moi.<br />
Dans la pénombre, il y avait une boule de métal qui semblait flotter dans l&#8217;air, avec deux petites lumières brillantes. On aurait dit des yeux.<br />
- Bonjour, petite chose. Qu&#8217;est-ce que tu fais là?<br />
J&#8217;approchais ma main lentement. Il ne semblait pas effrayé. Au contraire, j&#8217;avais l&#8217;impression qu&#8217;il m&#8217;attendait.<br />
- A qui tu parles? Il y a quoi là-dessous? Ta tranche de citron?<br />
Je me retournais un instant vers elle.</p>
<p>- Ca ressemble à un … Ben…</p>
<p>Il était parti.</p>
<p>Un cri déchira le silence qui s&#8217;était installé au pied de l&#8217;escalier. Lilou, qui me regardait avec un drôle d&#8217;air, sursauta et se tourna vers l&#8217;origine du cri.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Là, regardez ! Regardez !&nbsp;&raquo;</p>
<p>En s&#8217;approchant de la Grand Cour, nous sommes tombés sur un curieux spectacle : des dizaines d&#8217;étudiants, massés en cercle autour d&#8217;un grand brun qui s&#8217;agitait en pointant le ciel.<br />
&laquo;&nbsp;Je vous le dis, énorme ! Il est passé comme ça, Zzzuiiiff ! Deux fois déjà, il nous guette !&nbsp;&raquo;<br />
Ce faisant, il faisait de grands gestes, imitant un oiseau de proie piquant au sol et remontant en cloche.</p>
<p>- Qu&#8217;est-ce qu&#8217;il se passe ici?!</p>
<p>Dentz se fraya un chemin, écartant de la main deux ou trois rangées d&#8217;étudiants. Il était torse nu et en sueur, qui ne faisait qu&#8217;accentuer le contraste entre les zones blanches et rouges de sa peau. Visiblement, il s&#8217;entrainait, et de ce que je m&#8217;en souvienne, il n&#8217;aimait pas, mais alors pas du tout, être dérangé par du bruit.<br />
- Il ya pas moyen… Faut toujours un empêcheur de cogner en rond ici. Mael ! C&#8217;est quoi ce foutoir?!<br />
Le Maître des Arcanes semblait tétanisé, moins par Dentz que par ce qu&#8217;il avait vu.<br />
- Un grand… un grand-un grand… Gigantesque, je te dis, Dentz! Il est passé, et… Là, il est là!</p>
<p>Une ombre énorme passa, masquant la moitié de la cour. Assez haut dans le ciel un grand aigle passa, comme une flèche. Puis il fit demi-tour, piqua sur nous &#8211; ce qui fit se recroqueviller Mael, les poings serrés &#8211; et laissa tomber quelque chose avant de se redresser et disparaître vers le Nord.</p>
<p>- Quoi, c&#8217;est pour ça, c&#8217;est juste pour ça que tu nous retourne la Guilde?! Non mais va boire un coup, je te promets, ça ira mieux.<br />
Mael avait une peur panique des animaux, en particulier des oiseaux. Cela expliquait sans doute pourquoi il ne sortait que rarement, et s&#8217;entrainait gravement aux sortilèges de patronnage. Mais Dentz s&#8217;en moquait, et en partant, il lâcha en crachant :<br />
- Tout ça pour un putain de piaf ! Je te jure, un de ces jours, je vais l&#8217;attacher à un de mes poteaux et m&#8217;entraîner avec Aurore dessus…<br />
En prenant bien garde à ce que l&#8217;on ne l&#8217;entende pas, Lilou se rapproche de mon oreille et me demanda :<br />
- Qui c&#8217;est Aurore? Tu sais toi?<br />
- Il me semble que c&#8217;est sa hallebarde.<br />
- Il donne un nom à son arme? C&#8217;est curieux.<br />
- C&#8217;est quelque chose de charnel, presque sensuel. Un lien de sang, si tu préfères. Mon épée par exemple s&#8217;appelle Nino.</p>
<p>&laquo;&nbsp;Tiens, tu as changé son nom. Ce n&#8217;était pas Doninyo avant?&nbsp;&raquo;<br />
&laquo;&nbsp;T&#8217;occupes…&nbsp;&raquo;</p>
<p>- Au fait, qu&#8217;est-ce qu&#8217;il à lâché, l&#8217;oiseau, demanda Lilou.<br />
Cela avait roulé dans la fontaine. Mael se tenait devant, mais n&#8217;osait pas s&#8217;en approcher.<br />
- Fais attention, dit-il alors que je m&#8217;en saisissais.<br />
- Tiens, le voilà ton monstre.<br />
C&#8217;était un gland, assez gros, de la taille d&#8217;une main d&#8217;enfant.<br />
Mael, traumatisé par le grand aigle, avait du mal à coordonner ses paroles et ses pensées :<br />
- C&#8217;est un mauvais présage. Jette ça, jette-le vite.<br />
- Tu sais, tu devrais vraiment voir quelqu&#8217;un pour ça. Et va te reposer, ça vaudra mieux.</p>
<p>- Alors, c&#8217;était quoi?<br />
- Un ami. Je vais aller en forêt demain.</p>
<p>…</p>
<p>Je n&#8217;ai pas vu la jolie étudiante cette nuit-là. Pas d&#8217;attente derrière ma porte, pas sous mes draps, et personne ne vint frapper.<br />
Je me suis dit qu&#8217;elle avait du mal le prendre, mon comportement devant la salle de Borden, la veille au matin.<br />
&laquo;&nbsp;Cette fille est vraiment particulière.&nbsp;&raquo;<br />
Ce n&#8217;était pas plus mal, je n&#8217;aurais pas vraiment supporté une seconde nuit blanche avant d&#8217;aller dans la forêt.<br />
Cependant, j&#8217;eu du mal à m&#8217;endormir… et in fine, à me réveiller.<br />
Aby dormait encore quand je finis de préparer mes affaires. Un sac, quelques victuailles, de quoi écrire et dessiner, de la corde, quelques herbes, et Nino, solidement attachée sur le tout.</p>
<p>- Eh, petit maître, tu viens? Allez lève-toi, ça te fera du bien de prendre l&#8217;air.<br />
Aby ouvrit un œil et me regarda. Il ne semblait pas décidé.<br />
- Allez, debout, fainéant, On va voir un vieil ami.<br />
A ce moment, il finit de se réveiller, s&#8217;étira jusqu&#8217;au bout des pattes, et me sauta dessus. Ratant mon bras, il se rattrapa à ma poche, et grimpa difficilement jusqu&#8217;à mon épaule, ou il vint se lover pour se recoucher, après m&#8217;avoir gratifié d&#8217;un glapissement et d&#8217;une caresse de sa tête dans le creux du cou.<br />
- Tu es tout le temps fatigué en ce moment, mon petit maître. La forêt te fera le plus grand bien.</p>
<p>Peylos fut beaucoup plus joyeux et rempli d&#8217;énergie qu&#8217;Aby, lorsque je vint le chercher et commença à attacher mes affaires à sa selle.<br />
Je pris sa bride, et m&#8217;avança vers la sortie Nord de la Guilde. Au moment de passer sous l&#8217;arche de la porte, j&#8217;entendis un cri, un appel venir de derrière.</p>
<p>- Attends ! Eh !</p>
<p>Sous l&#8217;œil amusé des gardiens, Lilou arrivait en courant, et s&#8217;arrêta, complètement essoufflée, obligée de se tenir à la croupe de Peylos pour reprendre sa respiration.<br />
- J&#8217;ai… j&#8217;ai tapé à ta porte, mais tu étais déjà… déjà parti et j&#8217;ai cru que je t&#8217;avais raté j&#8217;ai cuisiné ça cette nuit pour la route tiens prends-le.<br />
Elle avait un débit incroyable, et ne s&#8217;arrêtait que pour déglutir.<br />
Elle tenait à la main un linge fermé en baluchon, qu&#8217;elle me tendit. Un peu décontenancé, je l&#8217;ouvris sans un mot.<br />
C&#8217;était des meringues, rondes, blanches, grosses comme le poing, dont certaines fumaient encore et s&#8217;émiettaient au fond du sac.<br />
Surpris et touché par autant d&#8217;attention, la seule chose que je réussis à articuler fut un vague &laquo;&nbsp;merci&nbsp;&raquo;.<br />
Sans même me laisser le temps de me reprendre un peu, elle m&#8217;embrassa sur la joue, et tourna les talons en criant :<br />
- Bonne journée !</p>
<p>Cette fois-ci, j&#8217;étais complètement abasourdi. La tête embrumée, j&#8217;attachais le baluchon à la selle, grimpa sur Peylos et passa la porte. Les deux gardiens me gratifièrent d&#8217;un grand sourire, rempli de sous-entendus.</p>
<p>…</p>
<p>J&#8217;arrivais dans la clairière à la midi.</p>
<p>Une petite masse fauve, à peine plus grande qu&#8217;un nain, encapée de vert, était occupée à fouiller dans un bosquet. Un grand bâton était posé à ses pieds. Il y avait aussi deux cordelettes au bout : l&#8217;une entourant un gland énorme, l&#8217;autre vide, cassée.<br />
Je m&#8217;approchais, sortit quelque chose de mon sac :<br />
- Tu n&#8217;aurais pas perdu quelque chose?<br />
La chose se releva.<br />
- Ah, tu l&#8217;as trouvé, c&#8217;est bien, mon ami. Mais je ne l&#8217;ai pas perdu.<br />
- Je sais… Ashon, ça fait plaisir de te voir!<br />
Ashon sourit, relevant ses moustaches sous ses petits yeux, et nous tombâmes dans les bras l&#8217;un de l&#8217;autre.<br />
- Aby, viens dire bonjour.<br />
La petite feu-furette sauta de Peylos, d&#8217;où elle observait notre petit manège, dévala la clairière et s&#8217;enroula dans la fourrure du korrigan en glapissant et se frottant à lui, folle de bonheur.</p>
<p>…</p>
<p>Aby était repartie dans un noyer à quelques pas. Elle avait l&#8217;air d&#8217;aller mieux finalement.<br />
- Mais dis-moi, au fait, pourquoi tu es venu jusqu&#8217;ici? Ca fait une sacrée trotte depuis les Bois Perdus.<br />
Ashon replongea dans son buisson. Je le regardais, les bras croisés, un sourire en coin.<br />
- Tu ne va pas dire que c&#8217;est parce que je te manquais, hein?<br />
Le korrigan eu un petit rire.<br />
- Ca t&#8217;aurait fait plaisir? Tu sais que j&#8217;adore ta compagnie, Lionel, mais non, ce n&#8217;est pas pour tes beaux yeux que je suis là. Mais pour ça.<br />
Il exhiba du feuillage une poignée de petites boules rouges luisantes, qu&#8217;il me balança sous le nez. L&#8217;odeur était très forte, elles sentaient l&#8217;œuf pourri. Je fis la grimace.<br />
- Des groseilles qui sentent le soufre. Magnifique. Mais tu ne t&#8217;es pas juste mis à faire des compotées?<br />
- Jeune idiot, répliqua-t-il. Ce ne sont pas de simples baies. Tu penses bien que je ne me serais pas cassé l&#8217;arrière-train à parcourir tout ce foutu pays juste pour avoir de quoi faire des tartes. Ces petites merveilles ne poussent qu&#8217;une fois l&#8217;an, pour seulement trois jours. A cause des fleurs qui n&#8217;apparaissent qu&#8217;au soir du solstice.<br />
- Et elles servent à quoi?<br />
- Oh, à toutes sortes de choses, des onguents, des soins magiques assez puissants. Et bien conservées dans de l&#8217;alcool, elles font une eau-de vie tout à fait honorable… mais bon, c&#8217;est pas la question ! Tout ça pour dire qu&#8217;elles sont très utiles, voire vitales, ces baies d&#8217;Octogone.<br />
- D&#8217;Octogone?<br />
Ashon prit une baie entre ses doigts et lui donna un coup d&#8217;ongle sur toute la longueur, pour l&#8217;ouvrir en deux.<br />
A l&#8217;intérieur, la pulpe se regroupait en nid d&#8217;abeille octogonale, avec la couleur et la brillance des fruits de grenade.<br />
- Je vois…</p>
<p>J&#8217;attendis une bonne heure devant le paquet de buissons, qu&#8217;Ashon s&#8217;évertuait patiemment à soulager de toutes ses baies, pour les ranger dans un grand linge qu&#8217;il avait étendu par terre, un peu plus loin.<br />
Moi, j&#8217;étais chargé de le prévenir au cas où des corbeaux viendraient picorer dans sa récolte. Ce qui n&#8217;arriva pas d&#8217;ailleurs. Il semblerait que ces fruits ne soient pas à leur goût, auquel cas ils auraient mangé à même l&#8217;arbuste, de toutes manières.</p>
<p>A force de tourner et de retourner la question dans ma tête, dans l&#8217;espoir d&#8217;en découvrir la clé moi-même, je finis par me résigner et lui demander :<br />
- Mais enfin, dis moi, tu ne dors quand même pas dehors, pendant ton séjour? Je sais que c&#8217;est la belle saison, mais-<br />
- Non, Iwin nous à trouvé une souche confortable.<br />
- Ah, d&#8217;accord. Je me disais aussi…<br />
- D&#8217;ailleurs… Allez viens, on en a fini aussi, dit-il en fermant le baluchon de baies et en le balançant sur son dos. Il est temps de rentrer. Demain je repars.</p>
<p>…</p>
<p>- C&#8217;est juste après le bosquet, là.<br />
Contournant une rangée d&#8217;arbres, nous arrivâmes devant un gros tronc vert, aussi large qu&#8217;une maison, pourvu d&#8217;une petite porte ronde à sa base, entre les racines. Un sentier y menait.<br />
Un énorme aigle attendait, couché à côté, et nous regarda passer en tournant juste la tête. Aucune expression ne vint troubler son profil d&#8217;oiseau.<br />
Outre sa taille, il avait ceci de particulier que son bec se terminait par une plaque d&#8217;argent finement ouvragée, d&#8217;où partaient deux anneaux. Ils servaient à attacher la bride que tenait Ashon lorsqu&#8217;il le chevauchait.</p>
<p>Ce n&#8217;était pas d&#8217;ailleurs juste une commodité pour son cavalier, puisque le grand aigle y trouvait aussi son compte : ce morceau de métal avait été façonné expressément car il s&#8217;était brisé le bout du bec étant jeune &#8211; ce qui doit remonter à au moins 400 ans, cela dit -. Au fil des années, Ashon avait patiemment remplacé les plaques au fur et à mesure que son protégé grandissait. Il allait jusque Samos pour cela, mander le forgeron du roi à cette fin. Et eu égard à son rang, il obtint à chaque fois cette prothèse bien utile.</p>
<p>Tout cela avait contribué à faire du korrigan et de l&#8217;aigle presque des frères.<br />
- On est rentrés ! Regarde, je t&#8217;avais dit qu&#8217;il y en aurait plein, s&#8217;exclama Ashon à l&#8217;adresse de l&#8217;aigle, en faisant balancer sous son bec le baluchon de baies d&#8217;Octogone.<br />
Je m&#8217;approchais, Aby sur mon épaule, qui ne semblait pas rassurée.<br />
- Bonjour Iwin.<br />
Il ne broncha pas, et ne m&#8217;accorda pas un seul regard.<br />
- Iwin, ce ne sont pas des manières ! Tu connais Lionel quand même, tu sais que c&#8217;est un ami. Allons, dis bonjour !<br />
Mais l&#8217;aigle restait impassible. Puis il se tourna et se lova dans son plumage, me tournant complètement le dos.<br />
Ashon soupira.</p>
<p>- Laisse, il est bougon. La route à été longue, et on à rencontré des petits ennuis en chemin.<br />
- Des ennuis de quel ordre?<br />
Il me montra une partie du plumage qui avait roussi.<br />
- C&#8217;est une chance qu&#8217;on à eu de trouver autant de baies. Je vais pouvoir lui faire un cataplasme correct, et il m&#8217;en restera assez pour mes propres potions après, quand nous serons rentrés.<br />
- Mais qu&#8217;est-ce qui à fait ça?<br />
- Un tir de boulet de poix enflammé. Un cadeau de bienvenue des nains.<br />
- Les nains? Mais qu&#8217;est-ce qui leur prend à ceux-là, ils sont malades ?!<br />
- On ne peut pas vraiment leur en vouloir. Les aigles, les dragons, les chimères sont leurs ennemis naturels à la base. Je pensais juste qu&#8217;après toute cette histoire, ils auraient été plus accueillant envers nous.<br />
Il passa sa main sur le plumage d&#8217;Iwin qui sursauta de douleur.<br />
- Mais il faut croire que non. Allez, venez, je vais faire un thé, et préparer le bandage pour lui.</p>
<p>L&#8217;intérieur d&#8217;une souche korrigane présentait tout ce que le confort moderne pouvait offrir. Toutes les pièces et les couloirs étaient taillés en rond, et bien que ce soit des habitats souterrains finalement, ce n&#8217;était pas de simples boyaux de terre, mais de solides charpentes lambrissées et aux sols garnis de tapis.</p>
<p>On y descendait par une petite échelle, située immédiatement après la porte d&#8217;entrée, qui donnait un minuscule vestibule, d&#8217;à peine trois pieds de large.</p>
<p>Arrivé en bas, le couloir redistribuait vers toutes les artères et les pièces de la maison : cuisine, salon, chambres, garde-manger; et, en ce qui concerne la souche d&#8217;Ashon aux Bois Perdus, une bibliothèque assez fournie et son laboratoire, situé sous l&#8217;extrême-sud de la souche. Il s&#8217;agissait d&#8217;ailleurs de la seule pièce pourvue d&#8217;une fenêtre, puisque le talus, qui descendait à ce niveau-là, avait permis de faire bâtir un vrai mur et de larges ouvertures pour que la lumière entre dans le labo.</p>
<p>…</p>
<p>- Tu sais ce que j&#8217;en pense, de ça.<br />
- De quoi donc, demandais-je entre deux bouchées.<br />
- De ça, là. Manger un autre animal. Vous avez vraiment des envies bizarres, les Alkeens.<br />
- Je ne te comprends pas. Iwin aussi mange de la viande. Quelle est la différence?<br />
- Iwin y est forcé par sa nature de prédateur. Il lui faut un régime très précis pour être au meilleur de ses capacités, et ergo, pour survivre. C&#8217;est un cycle raffiné. Vous par contre, les singes, au départ vous êtes bien herbivores, non?<br />
- C&#8217;est à l&#8217;étude, que l&#8217;on soit des singes.<br />
- Peu importe. Vous êtes normalement suffisamment intelligent pour savoir composer avec d&#8217;autres choses pour survivre. Pourquoi de la viande?<br />
- Je ne vois vraiment pas ce que l&#8217;intelligence vient faire là-dedans. Tu va me parler de respect aussi? Je respecte autant l&#8217;animal qui a donné sa vie pour que je mange, que toi avec les plantes qui sont mortes pour tes salades.</p>
<p>…</p>
<p>Excuse-moi, ce n&#8217;est pas ce que je voulais dire. Il n&#8217;empêche que le seul moment où l&#8217;intelligence entre en scène, c&#8217;est en ce qui concerne les limitations. Si l&#8217;on à a manger, alors non, on ne tue pas. Mais dans l&#8217;autre cas… je ne garantis pas que je préfèrerais un bosquet à fraises à un lapin braisé.<br />
- Soit. Mais quand même Lionel, évite de faire cela chez moi, ça me dérange un peu.<br />
- On n&#8217;est pas chez toi. Et je suis carnivore. C&#8217;est comme ça.<br />
- … C&#8217;est bien parce que c&#8217;est toi.</p>
<p>…</p>
<p>- Tu ne vas pas partir maintenant, il va faire nuit.<br />
Ashon reposa sa tasse de thé un peu brusquement.<br />
- Enfin, Lionel, c&#8217;est n&#8217;importe quoi. On n&#8217;y voit pas à deux mètres dehors. Même Iwin ne volerait pas dans ces conditions.<br />
- Oui, sauf que je ne suis pas un aigle, mon vieil ami, que j&#8217;ai un médaillon de Nosk &#8211; ce qui est assez pratique pour s&#8217;éclairer, et que j&#8217;ai promis à quelqu&#8217;un que je serais rentré ce soir.<br />
- Ah, je vois… Bon, d&#8217;accord, tu peux y aller. Mais ça ne veut pas dire que je cautionne tes bêtises !<br />
- Ne t&#8217;en fais pas pour moi, je ne suis plus un gosse.</p>
<p>…</p>
<p>Mes pas résonnaient dans le couloir, malgré le fait que j&#8217;essayais de marche le plus doucement possible. Je tenais mon sac tout contre moi, pour limiter les tintements aussi. On aurait dit un funambule qui marchait sur un fil imaginaire. C&#8217;en était presque drôle, même pour moi.</p>
<p>Je tournais la poignée de ma chambre. La porte grinça en s&#8217;ouvrant. J&#8217;ai toujours trouvé bizarre cette manie qu&#8217;ont les objets de faire le plus de bruit possible quand justement on essaie d&#8217;en faire le moins possible.</p>
<p>Comme par exemple, quand quelqu&#8217;un nous attend, et à finit par s&#8217;endormir, parce que l&#8217;on rentre au beau milieu de la nuit.</p>
<p>Les chandelles achevaient de mourir sur leur socle en cuivre. La chambre était plongée dans une espèce de ouate mordorée. Lilou était étendue là, sur les draps. Elle était complètement nue. Visiblement elle m&#8217;avait attendu longtemps, pensant que je rentrerais en début de soirée. Pauvre petite, elle à du être déçue.</p>
<p>De fatigue, elle s&#8217;était assoupie approximativement dans la pose qu&#8217;elle prévoyait de me montrer au moment où je pointerais mon nez.</p>
<p>Une jambe légèrement repliée sur l&#8217;autre, couchée sur le flanc, avec ses hanches et sa poitrine délicieuse qui dessinaient des monts et des vallées sur cette mer de draps blancs. Elle avait échoué sa tête sur un de ses bras tendus au-dessus d&#8217;elle, noyée dans ses cheveux.</p>
<p>Elle était belle. Elle avait l&#8217;air paisible.</p>
<p>Je me déshabillais entièrement, et me coucha en chien de fusil contre elle. Elle frissonna, mais ne se réveilla pas.<br />
En rebattant un pan du drap sur elle pour nous envelopper tous les deux, je soufflais sur la dernière bougie, sur la table de nuit.</p>
<p>…</p>
<p>Puis les jours et les nuits ont passé. Les jours chauds ont laissé place aux lunes descendantes, et le temps changea…</p>
<p>…</p>
<p>- Qu&#8217;est ce qu&#8217;il t&#8217;arrive, ma bleuette ?</p>
<p>Dans la chambre, il fait gris. Il a plu toute la journée. C&#8217;est la saison.<br />
Lilou est partie suivre ses cours, depuis le matin. Sa place dans le lit est froide, les draps froissés, figés dans leur dernier mouvement, au moment où elle s&#8217;est levée. On peut encore y percevoir la forme de ses hanches, et son parfum reste en suspens dans l&#8217;air, porté par la lumière, imprégnant le lieu.</p>
<p>Il faisait doux dans cette chambre, tout baignait dans une légère odeur de vieux papier, d&#8217;encre chaude et de tabac froid. Et de sueur, d&#8217;étreinte. Mais quelque chose avait changé. Une ombre venait de se poser ici, une impression.<br />
La petite feu-furette est lovée en boule, en bout du lit. On pourrait penser qu&#8217;elle est en train de dormir. Paisiblement. Elle ne bouge pas, hormis à l’extrémité des pattes, qui tremblent, tournent dans le vide, puis s&#8217;arrêtent.</p>
<p>Je m&#8217;approche, avec une boule d&#8217;angoisse dans le ventre.</p>
<p>Non. Non, non, ne me fais pas ça.<br />
Elle est étendue, les yeux presque révulsés, elle cherche son air, sa petite langue sortie, sans force.<br />
Je l&#8217;attrape vite et la pose sur une chemise qui traîne là, que j&#8217;arrange comme je peux, tentant de lui faire un nid. Elle ne réagit même pas, elle se laisse faire. A tel point que je doive soutenir sa tête, pour ne pas lui briser le cou.<br />
Je rabat le col de la chemise, en fait un toit pour la protéger un peu de la lumière de la lampe.</p>
<p>- Qu&#8217;est-ce qu&#8217;il t&#8217;arrive, ma bleuette, répète-je en lui caressant le cou du bout des doigts.<br />
Elle, elle continue de chercher son air. Son cœur palpite si vite sous la pulpe des doigts que j&#8217;ai peine à le sentir, se mêlant aux tremblements de ses pattes.<br />
- Tu ne peux pas me laisser maintenant.<br />
Je sais pourtant très bien comment cette histoire va se finir.<br />
Je ne veux pas m&#8217;y résoudre, et pourtant je reste là, impuissant, à la caresser, et à lui parler doucement.</p>
<p>- Chut, ma toute belle, calme toi. Repose toi.<br />
Je ne sais même pas si elle m&#8217;entend, si elle est seulement consciente.<br />
Elle délire peut être. Ce serait mieux.</p>
<p>La nuit commence à tomber.</p>
<p>Soudain, Aby convulse, se tord comme une poupée de chiffon, un roseau plié par le vent, essaie d&#8217;attraper un objet invisible devant elle, ramène brutalement ses pattes sur ses yeux, ses petits muscles tendus à l’extrême.<br />
Je les lui attrape, et les ramène contre son torse.<br />
- Arrête, tu va te crever un œil.<br />
Les larmes me montent.<br />
- Il faut que tu te reposes. Endors-toi.<br />
Je n&#8217;y crois même pas. Elle est silencieuse pourtant, mais sa respiration agonisante parle pour elle : lourde, rauque, suintant déjà la mort, battant la mesure de sa sinistre approche.</p>
<p>La boule d&#8217;angoisse qui me tenaille est toujours là, tenace. Elle ne va partir que quand tout sera fini.<br />
Je ramène encore un peu de tissu sur elle, pour la tenir au chaud, et chuchote à son oreille :<br />
- N&#8217;aie pas peur, personne ne te fera de mal. Je ne laisserai personne te faire du mal. Jamais, jamais.<br />
Je réprime un sanglot qui arrive, au bord des yeux et des lèvres. Je renifle, et continue à la caresser.<br />
Elle s&#8217;apaise un moment.</p>
<p>Il fait sombre maintenant. Je n&#8217;ai même pas remarqué que Lilou n&#8217;était pas revenue.<br />
Elle aurait du rentrer depuis plusieurs heures, j&#8217;avais entendu des bruits de pas tout à l&#8217;heure, ceux des étudiants qui regagnaient leur chambre.</p>
<p>Je la laisse un instant, attrape un verre d&#8217;eau posé sur la table, et y plonge mon doigt.<br />
A peine, pour capturer une goutte d&#8217;eau qui vient perler au bord de l&#8217;ongle, froide, nette.<br />
Je l&#8217;approche d&#8217;Aby, jusqu&#8217;à toucher sa langue desséchée. Elle s&#8217;en imbibe presque immédiatement, comme une éponge, mais la petite ne déglutit pas, elle reste immobile.<br />
Je sens une douleur me parcourir l&#8217;échine, un roidissement, et descendre le long de la jambe, pour s&#8217;attaquer au pied. Je ne peux presque plus bouger, je suis figé dans une écorce, une pause grotesque, courbé comme un penseur sur cette petite chose qui se débat et s’asphyxie.</p>
<p>Alors j&#8217;attends avec elle, je ne veux pas la laisser.<br />
- Chut mon petit maître, tout doux.<br />
Il est redevenu mâle. Je le sais, ses moustaches s&#8217;allongent le long de son museau maintenant blafard.<br />
J&#8217;y remarque avec désespoir, un instant fugace, une petite bulle de sang qui vient y crever, à l&#8217;intérieur des narines.<br />
Je commence à m&#8217;épuiser, mon dos se voûte tout seul, et mes bras se relâchent.</p>
<p>Ma tête semble jouer toute seule, oscille sur plusieurs points de la pièce, et alors que je m&#8217;attarde une seconde sur la fenêtre, où derrière le néant de la nuit attend, je sens Aby se recroqueviller sur mes doigts, se lover contre ma main.</p>
<p>Il est calme maintenant, son souffle rauque comme une bête au début, s&#8217;est fait léger, diffus, à peine sifflant.<br />
Il me regarde. La lumière dans son œil commence à se ternir. Il se tord une dernière fois, tend ses pattes vers le ciel, en ouvrant la gueule, comme il le faisait pour gober un fruit trop gros pour lui. Il se remet bien vite en boule contre ma main.</p>
<p>Et meurt, enfin.</p>
<p>Je reste là un moment, longtemps, si bien que la flamme de la lampe vacille et menace de s&#8217;éteindre.<br />
Son petit œil est blanc, comme une perle, pétrifié dans son repos.<br />
Son corps, tout chaud, s&#8217;est refroidi, jusqu&#8217;à devenir glacé, et dur. Une petite statue fauve.<br />
La flamme est presque éteinte.</p>
<p>Les yeux baignés de larmes, je dépose un baiser contre sou cou, près de son oreille :<br />
- Repose-toi, mon petit maître. Tout va bien maintenant.<br />
Je rabats la chemise sur lui. La lampe s&#8217;éteint.</p>
<br />  <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gocomments/igniscorpus.wordpress.com/99/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/comments/igniscorpus.wordpress.com/99/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godelicious/igniscorpus.wordpress.com/99/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/delicious/igniscorpus.wordpress.com/99/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gofacebook/igniscorpus.wordpress.com/99/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/facebook/igniscorpus.wordpress.com/99/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gotwitter/igniscorpus.wordpress.com/99/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/twitter/igniscorpus.wordpress.com/99/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gostumble/igniscorpus.wordpress.com/99/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/stumble/igniscorpus.wordpress.com/99/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godigg/igniscorpus.wordpress.com/99/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/digg/igniscorpus.wordpress.com/99/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/goreddit/igniscorpus.wordpress.com/99/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/reddit/igniscorpus.wordpress.com/99/" /></a> <img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=igniscorpus.wordpress.com&amp;blog=9344941&amp;post=99&amp;subd=igniscorpus&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></content:encoded>
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		<title>[Andëmiss] – Chapitre Douzième</title>
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		<pubDate>Tue, 14 Dec 2010 16:24:31 +0000</pubDate>
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				<category><![CDATA[Andëmiss Cité-Folle]]></category>

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		<description><![CDATA[AVANT QUE LA MAIN &#8230; &#160; Après cette courte nuit, nous reprîmes notre route, toujours plus vers le Nord d&#8217;Antalion, des Îles Eclatées. Toujours aucun signe de vie, ni homme, ni femme, ni enfant, ni oiseau, ni rampant, ni courant, ni même aucune écaille ne vint apporter un peu de gaieté à ce paysage qui [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=igniscorpus.wordpress.com&amp;blog=9344941&amp;post=95&amp;subd=igniscorpus&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align:center;"><strong>AVANT QUE LA MAIN &#8230;</strong></p>
<p style="text-align:center;">&nbsp;</p>
<p style="text-align:center;"><strong><br />
</strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p>Après cette courte nuit, nous reprîmes notre route, toujours plus vers le Nord d&#8217;Antalion, des Îles Eclatées. Toujours aucun signe de vie, ni homme, ni femme, ni enfant, ni oiseau, ni rampant, ni courant, ni même aucune écaille ne vint apporter un peu de gaieté à ce paysage qui devenait immaculé, pris dans l&#8217;étreinte de la glace.</p>
<p>La progression était de plus en plus difficile, tant à cause du froid, que des nombreux gués qu&#8217;ils nous fallaient traverser. Lacs gelés, torrents figés dans leur déluge, et les steppes arides.</p>
<p>- Toujours ce blanc tirant sur le bleu, c&#8217;en est agressif, grommela Yegor, le nez dans une grande écharpe de laine. Et cette température.</p>
<p>- C&#8217;est une belle couleur, lui répondis-je en repliant le col de mon manteau contre moi (Peste d&#8217;ailleurs de ce cuir usé qui ne tient plus contre le cou).</p>
<p>Et lui de grommeler, avant de lâcher :</p>
<p>- Je ne sens plus aucune de mes extrémités! Aucune, entends-tu ! Ah !</p>
<p>Je sens mon feu-furêt qui tremble de la truffe à la queue, blotti comme il peut contre ma poitrine. Les quelques gouttes d&#8217;hydromel que je lui ai fait boire l&#8217;ont un peu réchauffé cela dit, mais il grelotte, supporte mal la froideur de ces lieux.</p>
<p>Navi monte à ma hauteur, et voit mon manteau qui vibre.</p>
<p>- Votre petite compagne serait souffrante, demanda-t-elle, le regard inquiet.</p>
<p>- Souffrante, aux dieux non, il est frigorifié le pauvret.</p>
<p>- Il ? Mais vous m&#8217;aviez dit que …</p>
<p>- C&#8217;était UNE feu-furêtte. Mais savez-vous, lui dis-je en accélérant le pas, que ce sont des créatures pour le moins étonnantes. Allez, viens mon petit maître, il nous faut trouver un abri au groupe pour cette nuit. La lune monte.</p>
<p>- Lequel des deux a adopté l&#8217;autre?</p>
<p><span style="color:#000000;">&#8211;</span></p>
<p>…</p>
<p><span style="color:#000000;"> &#8211;</span></p>
<p>Je m&#8217;arrête un instant. Un bruit sourd au dessus de ma tête, comme quelqu&#8217;un qui tombe à l&#8217;étage. Aby aussi l&#8217;a entendu, et, une noix entre les pattes, elle regarde avec insistance le plafond, l&#8217;oreille dressée.</p>
<p>Sans attendre, je sors de ma chambre, et grimpe l&#8217;escalier branlant et suintant de la poussière jusqu&#8217;au sous-toit de l&#8217;auberge où j&#8217;ai pris ma chambre, voilà deux jours.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Là, un amoncellement de papiers, de dessins, de peintures est étalé au sol, entre des crayons, des fusains, pastels, craies grasses qui avaient transformés en se répandant le parquet de l&#8217;auberge en une cocasse fresque, une spirale de teintes. Et au milieu de tout cela, comme une créature invoquée par ce vortex de couleurs, une jeune fille, les cheveux frisés partant dans tous les sens, et de grands yeux noisettes sous cette tignasse hirsute. Elle semblait ne pas voir tout ce qu&#8217;elle avait fait tomber, et marchait dessus, faisant les cent pas, comme essayant de contenir une implosion. Et finalement, me voyant sur le palier de l&#8217;étage, elle revint un peu à la réalité, et fonça sur moi comme une fusée en s&#8217;écriant :</p>
<p>- Magnifique, magnifique !</p>
<p>Se jetant dans mes bras, je ne sais que dire. La question la plus évidente qui se pose à moi est :</p>
<p>- De quoi… de quoi parles-tu ? Qui es-tu ?</p>
<p>Elle s&#8217;arrête, raide comme un piquet qu&#8217;on plante en terre, me toise de bas en haut, un sourire tellement large qu&#8217;il se perd dans ses bouclettes.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Et nous attendons. Moi qu&#8217;elle me réponde. Et elle &#8230; je ne sais pas.</p>
<p>Finalement, elle attrape mon col de chemise, m&#8217;embrasser comme un gosse sur les deux joues, et retourne à capharnaüm improvisé, sans plus prêter attention à ma présence.</p>
<p>Je décide de redescendre dans ma chambre.</p>
<p><span style="color:#000000;"> &#8211;</span></p>
<p>…</p>
<p><span style="color:#000000;">&#8211;</span></p>
<p>Dernier jour.</p>
<p>Je viens de trouver un abri à l&#8217;écart du dernier village des îles. Nous avons tout traversé de loin en loin, et plus nous avancions vers le Nord en balayant la côte à la recherche du Nerdeim, plus il apparût à Ergail que cette bête était bien différente de tout ce qu&#8217;il avait chassé jusque là…</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>- Goules, sorcières-trolls, gnomes noyeurs des rivières, c&#8217;est du pareil au même … une fois bien cuisiné, avec deux-trois herbages du sud, dit Yegor en plaisantant, mimant le geste d&#8217;une cuillère invisible qu&#8217;il portait à sa bouche, comme pour goûter un ragoût.</p>
<p>Ergail lui, au coin du feu, ne riait pas, et se tourna violemment vers le vieil homme.</p>
<p>- Suffit ! Ce n&#8217;est pas comme tout ce que nous avons déjà pris, tué, concassé, exorcisé. Ici, nous avons affaire à la Bête, celle de toute une vie. Le Nerdeim est une créature légendaire… une seule, pas autant que les Dieux pourraient en bénir. Ce n&#8217;est pas un demi monstre, comme la Sorcière-Troll des Pengens, ou un de ces petits noirauds d&#8217;esprits de charbon qu&#8217;il faut déloger d&#8217;une mine de Tellérium.</p>
<p>Ici, mes amis, nous avons affaire à un vrai monstre, presque un démon. Il était là aux temps anciens, avant même l&#8217;Ancien Royaume… La Pré-Histoire même.</p>
<p>C&#8217;est un monstre de la soupe primitive, qui était en sommeil, mais il est intelligent. Il sait.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>- Comment peux-tu penser cela à son endroit, Ergail, demanda Navi. Ce gros serpent, tout monstre qu&#8217;il est, ne peut pas être un être pensant.</p>
<p>- Crois-tu, crois-tu, ma petite elfe. Alors écoute bien. Quand nous sommes passés sur la première île – tu t&#8217;en souviens, de LordAener -, les habitations, semblaient vides depuis un bout de temps déjà. Les aliments pourris, les masures laissées à la folie des araignées et de la vermine. Depuis une ou deux lunes peut être, que personne n&#8217;y avait posé la chausse. Et ici, alors que nous avancions toujours plus au Nord… Rien de tout cela. Tout est comme laissé depuis trois jours seulement. Aurais-tu une explication à cela, dis moi, petite elfe ?</p>
<p>Navi restait sans réponse, jusqu&#8217;à ce qu&#8217;il me vienne une idée.</p>
<p>- Il les a tous poussés au Nord.</p>
<p>- Mais pourquoi, rétorqua l&#8217;elfe.</p>
<p>- Il les a acculés, les à entraîné dans son piège. Au Nord, pas d&#8217;espoir de fuite. Il les a fait fuir, patiemment, des terres du Sud jusqu&#8217;au pôle… tranquillement, sans empressement… Sans moyen de communiquer, personne ne savait ce qu&#8217;il se passait… Et puis enfin, il a pu se mettre à table.</p>
<p>- Quelle horreur.</p>
<p><span style="color:#000000;"> &#8211;</span></p>
<p>…</p>
<p><span style="color:#000000;"> &#8211;</span></p>
<p>- Aby, ma bleuette, ne fais pas ça s&#8217;il te plait.</p>
<p>Elle me mord l&#8217;oreille, signe qu&#8217;elle s&#8217;ennuie. Je commence à bien la connaître, à force de la côtoyer.</p>
<p>Comme elle ne lâche pas prise, je finis par céder. Je prends quelques feuillets vierges, la dernière page que je suis en train d&#8217;écrire, et je sors.</p>
<p>La feu-furêtte reste sur la chaise, et me regarde m&#8217;éloigner, puis glapit, comme pour me rappeler à l&#8217;ordre. Je me retourne, et la voit gratter mon vieux manteau de cuir, jeté sur la chaise.</p>
<p>- Non, ma bleuette, je ne le prends pas. Il fait chaud aujourd&#8217;hui, aurais-tu remarqué ? Nous approchons presque de la lune de Messe.</p>
<p><span style="color:#000000;"> &#8211;</span></p>
<p>…</p>
<p>Nous sommes dehors, l&#8217;air chaud et iodé me monte au visage.</p>
<p>Atalanta-la-Neuve commence à avoir belle allure. Il est vrai que la capitale Aqueenne avait payé un lourd tribu lors du dernier âge, celui de la Lune de Sang, mais depuis que la Guerre des Neuf était finie, on avait pu commencer à reconstruire, rebâtir une belle cité blanche au bord de la mer.</p>
<p>Des maisons en cube, de pierre jaune ou blanchâtre, ombrées ou dévorée de soleil, se disputaient les ruelles pavées avec les arbres qui avaient maintenant bien bourgeonnés.</p>
<p>Je descends une rue, Aby cramponnée à ma chemise, et arrive à un petit parc, un coin de verdure en pleine ville.</p>
<p>Un vaste terrain où les enfants viennent jouer, les mères se promener et discuter, et les vieillards, trop peu nombreux, raconter, conter, de leur voix chevrotante et usée, comme s&#8217;ils lisaient une histoire sur leur peau ridée comme du parchemin.</p>
<p>Je m&#8217;assois à l&#8217;ombre d&#8217;un frêne, et ressors mes feuillets.</p>
<p>- Bien, ma bleuette, va donc te dégourdir tes petites pattes.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Je la vois s&#8217;éloigner, grimper à un arbre, et disparaître dans le feuillage.</p>
<p>- Tiens, me dis-je, me rappellerais-t-elle quelque autre petite bête … au pelage fauve … comment s&#8217;appelait-il déjà … ah oui, Icarius. Mmh, tant pis. … Reprenons.</p>
<p><span style="color:#000000;"> &#8211;</span></p>
<p>…</p>
<p><span style="color:#000000;"> &#8211;</span></p>
<p>- Alors, où est-il maintenant ?</p>
<p>- Silence, j&#8217;entends un sifflement.</p>
<p>- Pardon ? Je n&#8217;entends … Oui, je l&#8217;entends aussi.</p>
<p>…</p>
<p>- Là, il est là !</p>
<p>Le Nerdeim se tient encore là, immense, la peau grise luisante, les crocs acérés. Il nous à obligé à nous retrancher dans une caverne, contre la falaise …</p>
<p><span style="color:#000000;"> &#8211;</span></p>
<p>…</p>
<p><span style="color:#000000;">&#8211;</span></p>
<p>- Non, non, avant cela.</p>
<p>Je me laisse trop divaguer au gré de mes souvenirs … Si je veux un récit clair, il me faut une certaine ligne de conduite. Alors reprenons plus avant…</p>
<p><span style="color:#000000;"> &#8211;</span></p>
<p>…</p>
<p><span style="color:#000000;"> &#8211;</span></p>
<p>La nuit fut des plus épouvantable. Des cris, des sifflements stridents, résonnants dans le lointain, s&#8217;amplifiaient, se désenflaient, comme la vermine qui gonfle et dégonfle à l&#8217;envie le ventre d&#8217;une charogne. Tout du moins, c&#8217;est l&#8217;image que s&#8217;en faisait Yegor, qui ne manqua pas de nous en informer…</p>
<p>- Vraiment, Yegor, tu pourrais t&#8217;abstenir, c&#8217;est suffisamment sinistre comme cela sans en rajouter avec tes détails morbides, grommela Navi, qui, même si elle donnait l&#8217;impression de quelqu&#8217;un de courageux, trahissait légèrement sa crise d&#8217;angoisse.</p>
<p>- Ce n&#8217;est pas moi, c&#8217;est Blak qui me l&#8217;a soufflé, rétorqua le vieillard.</p>
<p>L&#8217;ombre haussa les épaules (du moins, ce que l&#8217;on distinguait comme étant ses épaules), et fit des signes de mains, d&#8217;un air de refus catégorique.</p>
<p>- Peu importe à qui la faute, vous deux, dit Ergail d&#8217;un ton sans appel. Il nous faut dormir. Demain, nous le verrons …</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Le lendemain, à l&#8217;aurore à peine, notre groupe reprit la route. Pas longtemps. Jusqu&#8217;à la côte, à une demi-heure de marche de là.</p>
<p>Ciselée, constellée de falaises abruptes et de plages de glace.</p>
<p>Puis, tout est allé très vite … trop vite …</p>
<p>Le monstre a surgi des eaux, nous prenant par surprise alors que nous explorions la plage, et nous prit sur le revers. Navi fut blessée à la jambe, un coup de crocs qui manqua de l&#8217;attraper.</p>
<p>Et c&#8217;est portant l&#8217;elfe sur mon dos, que nous dûmes nous réfugier dans une caverne, pensant, à tort, être un peu en sécurité. Tout du moins quelques minutes.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Le monstre se dressa à notre hauteur, et essaya de rentrer sa gueule, ou du moins sa mâchoire, dans la petite cavité rocheuse où nous étions acculés.</p>
<p>Il poussait, frappait, griffait de ses crocs la paroi, et avançait à chaque fois toujours plus loin dans la caverne.</p>
<p>Navi, que j&#8217;avais fini par poser contre la paroi, s&#8217;en aida, sortit son arc et lança une flèche, qui vint se briser sur le flanc du monstre.</p>
<p>- Aucun effet, il faut viser l&#8217;œil ! lui hurla Ergail.</p>
<p>Elle en décocha alors une autre, qui vint crever avec force éclaboussures et cris stridents l&#8217;œil du monstre.</p>
<p>Celui-ci recula, sortit sa tête de la caverne, envoyant par seaux entiers des gerbes d&#8217;un sang noir puant.</p>
<p>Nous en avons profité pour nous enfuir de notre souricière, et, voyant la bête borgne hurler de douleur, nous partîmes à son assaut.</p>
<p>Des grands ronds de bras, des coups évités de justesse jusqu&#8217;à ce qu&#8217;une faille dans la gorge ne permis à l&#8217;épée d&#8217;Ergail de pénétrer et de l&#8217;égorger net.</p>
<p>Le Nerdeim tituba, se convulsa, cracha des flots de sang encore, et enfin s&#8217;abattit, comme une montagne s&#8217;écrasant sur le récif.</p>
<p><span style="color:#000000;"> &#8211;</span></p>
<p>…</p>
<p><span style="color:#000000;"> &#8211;</span></p>
<p>Je me rappelle ensuite avoir récupéré ma part de la rançon, à notre retour sur les rivages occidentaux. Nous sommes passés par des chemins détournés, jusqu&#8217;à une salle secrète, adjacente à la salle du trône, ou le roi de Samos nous remit quelques belles pièces d&#8217;or.</p>
<p>Puis ce fut le temps des adieux, mais pas longtemps, car j&#8217;appris à ce moment là qu&#8217;Ergail possédait lui aussi un Mor-Neln… De quoi communiquer, garder le contact.</p>
<p><span style="color:#000000;"> &#8211;</span></p>
<p>…</p>
<p>- Aby, tu viens ? J&#8217;ai terminé ici.</p>
<p>Je vois ma bleuette descendre le long d&#8217;un tronc et accourir vers moi. A un mètre à peine, elle bondit et acheva de grimper mon épaule en accrochant ses petites pattes aux coutures de ma chemise brune.</p>
<p>Je le regarde, et lui dit :</p>
<p>- Tiens, tu es à nouveau mon petit maître ? Comment se fait-il ?</p>
<p>Il glapit contre mon cou.</p>
<p>- Mmh, peu importe va. Un passage au marché, ça te dit ?</p>
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		<title>[Andëmiss] &#8211; Chapitre Onzième</title>
		<link>http://igniscorpus.wordpress.com/2010/10/03/andemiss-chapitre-onzieme/</link>
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		<pubDate>Sun, 03 Oct 2010 15:40:48 +0000</pubDate>
		<dc:creator>ignisblogus</dc:creator>
				<category><![CDATA[Andëmiss Cité-Folle]]></category>

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		<description><![CDATA[DES CROCS DES ABYSSES Mis a nu, ou pas. Passé le premier émerveillement devant le spectacle presque irréel de cette mer, froide et calme, qui laçait de ses doigts brumeux des boutons de terre noyés dans une couleur bleue humide, nous prîmes le bac pour l&#8217;île la plus proche, Lordaener. Les îles, reliées entre elles [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=igniscorpus.wordpress.com&amp;blog=9344941&amp;post=91&amp;subd=igniscorpus&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong> </strong></p>
<p style="text-align:center;"><strong>DES CROCS DES ABYSSES</strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;">Mis a nu, ou pas.</p>
<p style="text-align:justify;">Passé le premier émerveillement devant le spectacle presque irréel de cette mer, froide et calme, qui laçait de ses doigts brumeux des boutons de terre noyés dans une couleur bleue humide, nous prîmes le bac pour l&#8217;île la plus proche, Lordaener.</p>
<p style="text-align:justify;">Les îles, reliées entre elles par des hauts fond traversables a gué le plus souvent, ou parfois par un pont de singe qui enjambait le bras de mer, étaient d&#8217;une beauté qui n&#8217;avait d&#8217;égale que le profond sentiment macabre qu&#8217;elles dégageaient.</p>
<p style="text-align:justify;">Pas une mouette, pas un Campestris, pas un poisson, pas un homme, ni une femme, ni un enfant, ni aucun animal, ni aucun rayon de soleil. La vie avait déserté ces contrées, comme si elle-même avait été emporté par la Bekalite, la Fièvre du Ver.</p>
<p style="text-align:justify;">- On ne nous avait pas menti, apparemment, dit Ergail en ralentissant son cheval au passage d&#8217;une masure abandonnée. Tout cela est très préoccupant.</p>
<p style="text-align:justify;">- Où sont passés tous les Tanaks ? La bête ne les aurait pas tous emporté avec elle…</p>
<p style="text-align:justify;">- Non, John, ils ont eu peur, et sont partis d&#8217;eux-mêmes.</p>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;">Les autres îles ne furent pas plus habitées, et c&#8217;est sans croiser âme qui vive que nous traversâmes la partie australe des îles éclatées. Passant bientôt sur un îlot rituel, nous nous sommes surpris à contempler la beauté des Bregans de pierre, ces grands bustes qui semblent être crachés par la terre elle-même.</p>
<p style="text-align:justify;">Façonnée dans un seul bloc de granit noir, la statue toise le pèlerin d&#8217;une bonne dizaine de pieds. Sa surface rugueuse renvoie les rayons blafards du soleil, et son regard pénétrant, impassible pourtant, est proprement mystérieux, et magnétique.</p>
<p style="text-align:justify;">Impossible pour autant de discerner une statue d&#8217;une autre, elles étaient toutes rigoureusement identiques.</p>
<p style="text-align:justify;">- … Magnifique, murmura à mi-voix Navi, ses grands yeux d&#8217;elfe écarquillés.</p>
<p style="text-align:justify;">- Nul ne sait qui les a taillé. Voila bien une des merveilles de ce monde, amis, dit Yegor en continuant sa route, sans jeter un regard aux Bregans.</p>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;"><span style="color:#000000;">&#8212;</span></p>
<p style="text-align:justify;">…</p>
<p style="text-align:justify;">Poussant la lourde porte de la Grande Maison, Ergail nous fait signe d&#8217;entrer.</p>
<p style="text-align:justify;">- Allez, allez, il n&#8217;y a rien ici non plus.</p>
<p style="text-align:justify;">Puis, s&#8217;avisant que la lumière déclinait de plus en plus, il ajouta :</p>
<p style="text-align:justify;">- Nous avons cherché toute la journée, et pas de trace du Nerdeim. Je suggère que nous nous arrêtions ici pour la nuit, afin de laisser les chevaux se reposer, et nous-mêmes par la même occasion.</p>
<p style="text-align:justify;">- Bonne idée, je suis fourbu, s&#8217;empressa de répondre Yegor, qui trouva cependant assez de force pour sauter prestement de son cheval.</p>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;"><span style="color:#000000;">&#8212;</span></p>
<p style="text-align:justify;">…</p>
<p style="text-align:justify;">Tous les autres dorment… tous sauf moi. La nuit a jeté un voile noir sur le pays. Je soupire, et décide de sortir.</p>
<p style="text-align:justify;">Nous nous sommes établis au fond de la Grande Maison, la demeure du chef de comté, dans cette petite île d&#8217;Elias.</p>
<p style="text-align:justify;">Etrange qu&#8217;ils aient bâti leur cité-forte sur la plus petite île de l&#8217;archipel, mais enfin …</p>
<p style="text-align:justify;">Je traverse la petite pièce plongée dans l&#8217;obscurité, passe un long couloir en arcade, et débouche sur une grande halle soutenue par d&#8217;épaisses poutres de bois. Il y a trop peu de lumière pour que je puisse apprécier la beauté des architectures du nord, tout ce que je vois n&#8217;étant qu&#8217;une bouillie informe de gris et de noirs.</p>
<p style="text-align:justify;">&laquo;&nbsp;La nuit, les tatous restent gris&nbsp;&raquo;</p>
<p style="text-align:justify;">J&#8217;entrouvre la grande porte du vestibule, et un air froid s&#8217;engouffre. Dehors, pas un son. Un silence de mort.</p>
<p style="text-align:justify;">Je sors, et m&#8217;avance un peu, jusqu&#8217;à un tas de bois entassé dans un coin.</p>
<p style="text-align:justify;">- Risquons-nous à faire un peu de lumière, dis-je en regardant Aby, dont les prunelles ne distillaient que deux minuscules points blancs dans l&#8217;étendue noire.</p>
<p style="text-align:justify;">Je prends quelques bûchettes, peu épaisses, et les disposent en vrac sur le sol, un peu plus loin, puis enflamme le tout avec de l&#8217;essence de coaltar trouvée dans une gourde un peu plus tôt.</p>
<p style="text-align:justify;">Le feu crépite, et chaque claquement résonne comme si ce fut un grondement de tonnerre dans le lointain.</p>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;">Aby se relève, s&#8217;étire, et commence à glisser le long de ma manche, en se raccrochant avec ses griffes par endroits. Arrivée sur le sol, elle se rapproche du feu, et se couche en rond, frissonnante.</p>
<p style="text-align:justify;">- Si tu avais froid, tu aurais du rester à l&#8217;intérieur au lieu de me suivre, ma bleuette.</p>
<p style="text-align:justify;">Elle se tourne vers moi, et me lance un glapissement à peine audible, les yeux mi-clos.</p>
<p style="text-align:justify;">- Te voila bien fatiguée, ma pauvre petite.</p>
<p style="text-align:justify;">Puis, attrapant un pan de mon manteau, je le ramène sur elle, le rassemblant comme une couverture sur la feu-furette.</p>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;"><span style="color:#000000;">&#8212;</span></p>
<p style="text-align:justify;">…</p>
<p style="text-align:justify;">- Je dérange ?</p>
<p style="text-align:justify;">Navi penche la tête vers moi. Je lui réponds à mi-voix :</p>
<p style="text-align:justify;">- Non, non, assieds-toi donc.</p>
<p style="text-align:justify;">- Merci.</p>
<p style="text-align:justify;">Et, prenant place, elle me lance :</p>
<p style="text-align:justify;">- Que fais-tu ?</p>
<p style="text-align:justify;">Nonchalamment, je lève la pointe de ma plume du carnet que je griffonne.</p>
<p style="text-align:justify;">- Ca, vois-tu, c&#8217;est une chose qui me tient à cœur.</p>
<p style="text-align:justify;">Tournant la tête pour voir le texte de biais, elle lit : &laquo;&nbsp;La Lune de Sang, Livre Premier. La Compagnie de la Lune&nbsp;&raquo;</p>
<p style="text-align:justify;">- Tu écris sur …?</p>
<p style="text-align:justify;">- Oui, j&#8217;avoue que cette histoire, qui m&#8217;a marqué comme tant d&#8217;autres avaient pu vivre cette période, m&#8217;a toujours fasciné.</p>
<p style="text-align:justify;">- Mais c&#8217;était il y a au moins un millunaire de cela. Tu ne peux pas être aussi vieux.</p>
<p style="text-align:justify;">- Je ne suis plus un jeune homme. 80 années se sont écoulées, en effet, mais j&#8217;en étais.</p>
<p style="text-align:justify;">Elle a un regard intrigué.</p>
<p style="text-align:justify;">- Tu n&#8217;es pas humain, toi.</p>
<p style="text-align:justify;">J&#8217;esquisse un petit sourire.</p>
<p style="text-align:justify;">- Pas vraiment, non. Ici, où là, je voyage. Depuis un moment, je me suis arrêté ici, mais qui sait, d&#8217;ici quelques temps, je pourrais peut être repartir en Outremonde, voir si les autres portes ouvrent d&#8217;autres histoires.</p>
<p style="text-align:justify;">- Que veux tu dire ?</p>
<p style="text-align:justify;">- Peu importe, ce serait trop long.</p>
<p style="text-align:justify;">Puis, cherchant à éviter le sujet, voyant qu&#8217;elle ne lâcherait pas le morceau, je lui demande :</p>
<p style="text-align:justify;">- Tu les as rencontré toi, déjà ?</p>
<p style="text-align:justify;">- Qui donc ?</p>
<p style="text-align:justify;">- Eux, réponde-je en tapant sur le carnet.</p>
<p style="text-align:justify;">- La Compagnie ? Non, ne sois pas bête. Ils avaient une elfe sylvaine avec eux.</p>
<p style="text-align:justify;">- Et donc ? Dame Lunaa n&#8217;était pas de celles qui mettaient une barrière entre les peuples. L&#8217;œil-de-jade fut son compagnon, tout de même.</p>
<p style="text-align:justify;">- Ma foi, oui… Tu les as déjà croisé ?</p>
<p style="text-align:justify;">…</p>
<p style="text-align:justify;">- Il y a longtemps, oui. Par deux fois. J&#8217;eus la triste chance de suivre l&#8217;évolution de leur périple par deux fois… au pire moment.</p>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;"><span style="color:#000000;">&#8212;-</span></p>
<p style="text-align:justify;">…</p>
<p style="text-align:justify;">Je remonte une rivière calme, a demi allongé dans une barque.</p>
<p style="text-align:justify;">Transporté dans ce frêle esquif, je pagaie lentement, lentement, entre les rameaux d&#8217;arbres enneigés, qui ploient doucement, touchant presque la surface de l&#8217;eau.</p>
<p style="text-align:justify;">Finalement, à un virage, j&#8217;arrive devant une grande porte, taillée en deux battants dans le roc d&#8217;une falaise grise.</p>
<p style="text-align:justify;">A sa gauche, est assis sur un trône de pierre, un homme gros, gras, joufflu, et au crâne dégarni sur le dessus.</p>
<p style="text-align:justify;">Les pauvres cheveux qui lui restent se battent, s&#8217;emmêlent, autour de ses oreilles et de sa nuque.</p>
<p style="text-align:justify;">- Tu veux entrer ?</p>
<p style="text-align:justify;">- Qu&#8217;y a t il derrière ces portes ?</p>
<p style="text-align:justify;">Il ne répond pas tout de suite.</p>
<p style="text-align:justify;">- Ca dépend de ce qu&#8217;il y mettra … À l&#8217;envie. Tu entres où tu n&#8217;entres pas.</p>
<p style="text-align:justify;">- Pourquoi pas…</p>
<p style="text-align:justify;">Soudain, je sens un poids sur mon épaule s&#8217;étioler, puis disparaître. Je tourne la tête. Rien. Je regarde partout, sur l&#8217;autre épaule, dans la barque, sur la berge. Rien.</p>
<p style="text-align:justify;">Une autre voix se fait entendre alors</p>
<p style="text-align:justify;">- Le furet est à l&#8217;intérieur, ou plutôt le feu-furêt puisqu&#8217;il la nomme ainsi.</p>
<p style="text-align:justify;">Ce n&#8217;est plus un homme joufflu et jovial qui est assis sur le trône, mais un vieillard aux bras décharnés, dont le visage est caché sous un masque en forme d&#8217;amande trop grand pour lui, si bien qu&#8217;il doit le tenir avec ses mains. Le masque représente, avec force couleurs et traits divers, deux grands yeux globuleux et hypnotiques.</p>
<p style="text-align:justify;">- Montres voir tes mains, je te dirais si tu passes.</p>
<p style="text-align:justify;">Je tends mes mains devant moi, et voit avec stupeur qu&#8217;elles sont longues, blanches et fines, et pourvues de nombreux bracelets noirs aux poignets. Je les arrache et les jette à l&#8217;eau, si vite qu&#8217;il semble qu&#8217;ils me brulent la peau. Les morceaux de bracelets, brisés, coulent un instant, puis se mettent à vibrer, et s&#8217;enfuient dans le courant comme des anguilles.</p>
<p style="text-align:justify;">- Mais qu&#8217;est ce que …</p>
<p style="text-align:justify;">Me penchant au-dessus de l&#8217;eau, je ne vois pas mon visage, mais celui d&#8217;une jeune femme, aux cheveux mi-longs, sombres tirant sur le roux volcanique et aux deux yeux verts un peu tristes.</p>
<p style="text-align:justify;">- Fais voir tes mains de plus près, allez, allez.</p>
<p style="text-align:justify;">Maintenant, c&#8217;est un homme à la peau tirée, aux cheveux gris cendre et avec une balafre qui lui traverse l&#8217;œil droit, laissant dans son sillage une pupille blanche, opaque.</p>
<p style="text-align:justify;">- Montres.</p>
<p style="text-align:justify;">Je tends les mains et voit des cicatrices sur mes poignets. Trois à chaque, probablement faites avec un couteau. Avant que je ne puisse les cacher, il m&#8217;attrape les avant-bras, avec des mains froides, métalliques.</p>
<p style="text-align:justify;">Ce n&#8217;est plus qu&#8217;une balle de métal avec deux petits yeux en losange situés tout en bas, qui flotte dans l&#8217;air.</p>
<p style="text-align:justify;">- Comment faites-vous pour …</p>
<p style="text-align:justify;">- Changer de forme ? Facile, il suffit d&#8217;être plusieurs dans un même corps. C&#8217;est fou quand on a tant de possibilités. Tiens, regarde.</p>
<p style="text-align:justify;">Et soudain, il se fond, et se change… en moi. Celui que je me rappelle être.</p>
<p style="text-align:justify;">Je lui dis, sans beaucoup d&#8217;émotion :</p>
<p style="text-align:justify;">- Tu ne m&#8217;as pas beaucoup parlé. Même, pas du tout.</p>
<p style="text-align:justify;">- Toi non plus.</p>
<p style="text-align:justify;">- Et quand, pour moi ?</p>
<p style="text-align:justify;">- Quand tu jouais, par exemple. Mais enfin. Entres maintenant, la porte t&#8217;es ouverte, elle n&#8217;est là que pour toi… Mais ça ne veut pas dire que le monde a été façonné ainsi. Ce n&#8217;est qu&#8217;une porte que l&#8217;on aime à t&#8217;ouvrir, pour que tu puisses t&#8217;étendre en ces contrées.</p>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;"><span style="color:#000000;">&#8212;</span></p>
<p style="text-align:justify;">…</p>
<p style="text-align:justify;">- John… John. Eh.</p>
<p style="text-align:justify;">- Mmh ?</p>
<p style="text-align:justify;">- Tu étais ailleurs, me dit Navi.</p>
<p style="text-align:justify;">- Probable… Tu devrais aller dormir, lui dis-je.</p>
<p style="text-align:justify;">Elle me regarde un instant, puis elle demande, la voix un peu timide :</p>
<p style="text-align:justify;">- Tu viens aussi ? Il reste un peu de place dans mon couchage…</p>
<p style="text-align:justify;">- Merci … mais non. Va te reposer, je n&#8217;ai pas sommeil.</p>
<p style="text-align:justify;">Je l&#8217;embrasse sur la joue, et elle se lève, penaude, avant de regagner la Grande Maison.</p>
<p style="text-align:justify;">Je la regarde s&#8217;éloigner.</p>
<p style="text-align:justify;">- Ce n&#8217;est encore qu&#8217;une enfant.</p>
<p style="text-align:justify;">Puis je sors une flasque de ma poche intérieure, et commence à boire une lampée…</p>
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			<media:title type="html">ignisblogus</media:title>
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	</item>
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		<title>[Andëmiss] – Chapitre Dixième</title>
		<link>http://igniscorpus.wordpress.com/2010/08/08/andemiss-%e2%80%93-chapitre-dixieme/</link>
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		<pubDate>Sun, 08 Aug 2010 18:24:11 +0000</pubDate>
		<dc:creator>ignisblogus</dc:creator>
				<category><![CDATA[Andëmiss Cité-Folle]]></category>

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		<description><![CDATA[LE BLEU DES CORNEILLES Ergaïl commence son récit : - Depuis longtemps, des temps immémoriaux même, la Confrérie des Chasses-Ombre traverse la terre pour défaire les sombres créatures qui l’habitent. Nous sommes les gardiens de la magie de Nänno, et nous servons ce que d’aucuns appellent de façon manichéenne le Bien. Nous ne sommes pourtant pas [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=igniscorpus.wordpress.com&amp;blog=9344941&amp;post=86&amp;subd=igniscorpus&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align:center;"><strong>LE BLEU DES CORNEILLES</strong></p>
<p style="text-align:center;"><strong><br />
</strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p style="text-align:justify;">Ergaïl commence son récit :</p>
<p style="text-align:justify;">- Depuis longtemps, des temps immémoriaux même, la Confrérie des Chasses-Ombre traverse la terre pour défaire les sombres créatures qui l’habitent. Nous sommes les gardiens de la magie de Nänno, et nous servons ce que d’aucuns appellent de façon manichéenne le Bien. Nous ne sommes pourtant pas bien vu des habitants dont nous parcourons les terres, du fait de nos manières expéditives, et de cette vague rumeur, fantaisiste mais tenace, qui souffle que nous œuvrons pour le compte de l’Ombre.</p>
<p style="text-align:justify;">Il nous est ainsi ardu de trouver quelque homme aguerri pour nous aider dans nos missions, tant à cause des périls annoncés que du fait même que notre condition les repoussent.</p>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;">- Je suis prêt.</p>
<p style="text-align:justify;">- Fort bien, fort bien. Alors, écoutez, poursuit-il en abaissant la voix. Là-haut dans le Nord, dans les rivages des îles éclatées, notre ordre nous envoie enquêter sur des évènements pour le moins étranges… des pêcheurs, qui rentrent au port de Samos, par exemple, ont rapporté des villages fantômes, plus un habitant dans les îles … et que le poisson a migré vers des terres plus accueillantes.</p>
<p style="text-align:justify;">- La pêche devait être de plus en plus mauvaise, et les populations sont parties, sûrement.</p>
<p style="text-align:justify;">Je vois Navi qui hoche gravement la tête de gauche à droite, signifiant un non catégorique.</p>
<p style="text-align:justify;">- Personne ne les a vu… Aucun port n&#8217;a accueilli de bateau en provenance de ces îles, transportant ne serait-ce qu&#8217;une simple chèvre. Nos archives nous montrent qu&#8217;auparavant, y vivait une bête, le Nerdëim…</p>
<p style="text-align:justify;">- Qu&#8217;est-ce donc ?</p>
<p style="text-align:justify;">- Un serpent des mers, dont la race est normalement annotée comme éradiquée.</p>
<p style="text-align:justify;">- Mais comment pouvez-vous être sûrs qu&#8217;il s&#8217;agit de cette bestiole ?</p>
<p style="text-align:justify;">- Aucune certitude… En tous les cas, il nous faut nous rendre sur place, et constater. Il n&#8217;apparaît pas normal que tous ces gens se soient évaporés…</p>
<p style="text-align:justify;">Je réfléchis une seconde, engloutit le reste de l&#8217;hydromel, et pose la chope dans un entrechoc feutré.</p>
<p style="text-align:justify;">- Bien, je vous accompagnerais.</p>
<p style="text-align:justify;"><span style="color:#000000;">&#8212;</span></p>
<p style="text-align:justify;">…</p>
<p style="text-align:justify;">Navi et Ergaïl mènent la marche, montés sur leurs chevaux, tandis que je caresse machinalement Aby, qui s&#8217;est endormi sur la crinière de Peÿlos.</p>
<p style="text-align:justify;">- Fatigué, mon petit maître… Repose-toi, il semble que le voyage va être long.</p>
<p style="text-align:justify;">Puis, m&#8217;avisant soudain d&#8217;un détail, je lance à Ergaïl :</p>
<p style="text-align:justify;">- Mais, vous parliez tous deux d&#8217;un quatrième compagnon … Il ne me semble pas que nous soyons plus de trois dans ce groupe.</p>
<p style="text-align:justify;">- Détrompez-vous, répond Navi. Le quatrième membre de notre équipée ensauvagée nous attend en dehors de la ville.</p>
<p style="text-align:justify;">- Tiens, et pourquoi cela ? Aurait-il quelque réticence à l&#8217;égard de cette ville ?</p>
<p style="text-align:justify;">- Ce serait plutôt le contraire s&#8217;il venait à se montrer. Yegor est… compliqué, vous vous en rendrez vite compte.</p>
<p style="text-align:justify;"><span style="color:#000000;"> &#8212;</span></p>
<p style="text-align:justify;">…</p>
<p style="text-align:justify;">Quelques temps après, nous passons derrière une petite colline, nous cachant maintenant aux yeux de la ville, qui s&#8217;étend au loin.</p>
<p style="text-align:justify;">Ergaïl donne un coup de bride, et s&#8217;arrête net.</p>
<p style="text-align:justify;">- Il devrait être ici. YEGOR !</p>
<p style="text-align:justify;">Nous attendons quelques instants, puis une ombre dépasse soudain d&#8217;un rocher à ma droite. Une tête ronde, entièrement noire, sans yeux ni bouche, mis a part deux longues oreilles, ressemblant à des antennes, plantées comme des cornes molles de part et d&#8217;autres de cette sphère. Se levant soudain, je vois apparaître un tronc informe, deux bras semblables en forme à ses oreilles, et deux jambes terminées par des pieds ovoïdes, sans orteils.</p>
<p style="text-align:justify;">Il est complètement noir, sans jointures, ni ongles, ni cheveux. Une tache d&#8217;encre qui ressemble à un homme.</p>
<p style="text-align:justify;">- Qu&#8217;est-ce ceci ? C&#8217;est ça, Yegor ?</p>
<p style="text-align:justify;">Ne prêtant pas attention à ma question, Ergaïl s&#8217;adresse à la créature :</p>
<p style="text-align:justify;">- Va chercher Yegor, s&#8217;il te plait.</p>
<p style="text-align:justify;">Et le petit bonhomme s&#8217;en retourne dans les rochers en agitant dans tous les sens ses antennes.</p>
<p style="text-align:justify;">Il revient quelques instants plus tard, avec un petit homme, à peine plus haut que lui, la peau burinée et ridée de part en part. Sous ses paupières tombantes pétillent deux yeux très clairs. De vieux cheveux, gris et disparates ornent son crâne qu&#8217;il dissimule presque immédiatement en rabattant sa capuche sur son nez, qu&#8217;il à long et cassé.</p>
<p style="text-align:justify;">Il tourne la tête vers le bonhomme d&#8217;encre, et met sa main dans la sienne. La créature s&#8217;étire alors, se tend, puis fond sur le bras du vieil homme, cheminant entre les plis de son manteau, et enfin se tasse en boule, faisant du petit homme un bossu.</p>
<p style="text-align:justify;">Stupéfait, je n&#8217;arrive pas à articuler ma question :</p>
<p style="text-align:justify;">- Mais que… que… comment, qu&#8217;est-ce… ?</p>
<p style="text-align:justify;">- Ah, je vous avais dit que cela vous étonnerait vous-même. Voici Yegor, et le noiraud que vous avez pu voir, qui nous l&#8217;a gentiment amené, c&#8217;était Blak.</p>
<p style="text-align:justify;">A ces mots, le long bras de Blak émerge de la bosse et me fait un signe.</p>
<p style="text-align:justify;">- Il vous dit bonjour.</p>
<p style="text-align:justify;"><span style="color:#000000;"> &#8212;</span></p>
<p style="text-align:justify;">&#8230;</p>
<p style="text-align:justify;">Notre groupe chevauche vers le Nord, et le temps est encore bien frais pour apprécier le soleil, pourtant rayonnant sur les plaines.</p>
<p style="text-align:justify;">A la midi, nous nous arrêtons dans un bosquet, à l&#8217;écart des pâturages, moins par souci de se mettre à l&#8217;ombre de ces rayons aveuglants du zénith, que de se cacher du regard d&#8217;un quelconque voyageur.</p>
<p style="text-align:justify;">Je mets pied a terre, et découvre le col de mon manteau, où s&#8217;était réfugiée Aby, qui saute illico pour aller fouiner vers Yegor. La feu-furêtte sauta sur son dos et entreprit de renifler cette bosse noire étrange, jusqu&#8217;à ce que Blak sorte un bras et balaye de la main pour la faire se sauver. Aby couina, hérissa le poil, et couru jusqu&#8217;à moi, me grimpant sans ménagement sur la jambe, en m&#8217;enfonçant les griffes dans la chair.</p>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;">Le petit homme tourne alors la tête, et, d&#8217;une voix grailleuse, sermonne la créature :</p>
<p style="text-align:justify;">- Blak, ça suffit. Est-ce que je lui dis quelque chose, moi ?</p>
<p style="text-align:justify;">Puis, s&#8217;adressant à moi, et surtout à ma bleuette, ajoute :</p>
<p style="text-align:justify;">- Excusez-le, messire. Il a beau être de bonne compagnie, le contact lui est parfois désagréable. J&#8217;ai beau essayer de l&#8217;éduquer un peu, il ne veut rien savoir. Eh, que voulez-vous, vu mon propre caractère…</p>
<p style="text-align:justify;">- Ne vous en faîtes pas, ce n&#8217;est rien. Ca apprend à cette petite fouineuse la prudence, n&#8217;est-ce pas, ma bleuette ?</p>
<p style="text-align:justify;">Tout en caressant son poil bleu, je me rapproche de Navi, occupée à attacher la bride de son cheval autour d&#8217;un arbre.</p>
<p style="text-align:justify;">- Qu&#8217;est-ce qu&#8217;il y a entre Yegor et cette bestiole, enfin ? Navré de vous demander cela à vous, mais j&#8217;ai peur de le froisser par une question mal venue, dis-je en baissant la voix.</p>
<p style="text-align:justify;">Elle sourit.</p>
<p style="text-align:justify;">- Disons que certains sortilèges ont parfois des propriétés étonnantes. Voyez-vous, Yegor était autrefois, il y a de cela quelques décades maintenant, un apprenti d&#8217;un élémentaliste d&#8217;ether, dans un coin reculé de Tanathön. Je ne me rappelle plus son nom, ce devait être Merwïn, quelque chose de ce genre… Bref, un beau jour, ce mage voulu tester sa nouvelle formule. Yegor, à l&#8217;époque affreusement naïf, convaincu par les paroles de son maître, qui lui prédisait des effets somme toute bénins – alors que ce vieux croulant ne savait absolument pas ce qu&#8217;il faisait avec sa potion – avala d&#8217;un trait la fiole que lui avait tendu l&#8217;élémentaliste. Inutile de dire qu&#8217;il passa la pire nuit de sa vie, une impression qu&#8217;on vous arrache les boyaux par la gorge, et le lendemain matin, au lever, il constata que son ombre avait disparu.</p>
<p style="text-align:justify;">- Disparue, vous dites ?!</p>
<p style="text-align:justify;">- Envolée. Aucune trace nulle part. Il s&#8217;en alla à toute vitesse vers la chambre de son maître, et, dans le couloir, tomba nez à nez avec son ombre… qui marchait, se mouvait comme vous et moi… Blak.</p>
<p style="text-align:justify;">Puis, se retournant pour prendre quelque chose dans son sac, conclut :</p>
<p style="text-align:justify;">- Depuis, bien qu&#8217;ils soient totalement séparés l&#8217;un de l&#8217;autre, ils ne se quittent pas, sauf en de rares occasions.</p>
<p style="text-align:justify;">- J&#8217;ai bien essayé de le coudre à moi, mais étonnamment il n&#8217;a pas voulu, lança Yegor en riant. Allez savoir pourquoi.</p>
<p style="text-align:justify;">- Veuillez me pardonner, je pose des questions indiscrètes, m&#8217;excuses-je.</p>
<p style="text-align:justify;">- Pensez donc, messire, peu m&#8217;importe maintenant, le vieux croûton se délecte des racines depuis quelques temps… Cette histoire est loin derrière nous, hein le noiraud ?</p>
<p style="text-align:justify;">Pour toute réponse, Blak sortit sa tête de la bosse et hocha vigoureusement.</p>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;">- Dîtes-moi, vous aimez, me demande soudain Ergaïl, alors que nous sommes tous deux assis sur un tronc, en train de manger.</p>
<p style="text-align:justify;">- Je vous demande pardon ?</p>
<p style="text-align:justify;">- Eh bien, poursuit-il, les yeux rivés vers l&#8217;horizon, vous arrive-t-il de rêver la nuit à une personne qui vous manque ?</p>
<p style="text-align:justify;">- Oui, cela m&#8217;arrive… Parfois … Je dirais même que c&#8217;est là le premier signe qui me dit que je me suis attaché.</p>
<p style="text-align:justify;">- Car cela veut dire que vous avez un manque, un vide… mmh. Et où est cette personne actuellement ?</p>
<p style="text-align:justify;">Je pousse un soupir, tout en grattant la tête d&#8217;Aby, qui ronronne sur mes genoux.</p>
<p style="text-align:justify;">- Je ne sais pas trop. Elle va, elle vient. Elle a bien un pied-à-terre à Bfëll, mais j&#8217;ai le sentiment qu&#8217;elle s&#8217;y ennuie un peu. Tout du moins, elle a changé. Tout cela n&#8217;est pas facile, vous le comprendrez, Ergaïl.</p>
<p style="text-align:justify;">- Ma foi non, je ne serais pas celui qui vous contredira. Les femmes, j&#8217;en ai eu bien assez dans ma vie pour savoir qu&#8217;on les aime, même si elles peuvent faire souffrir…</p>
<p style="text-align:justify;">- Non, elle ne me fait pas souffrir. Je ne dis pas que nos petites conversations ne tombent pas parfois – un peu trop souvent à mon goût d&#8217;ailleurs -, dans une dispute qui dure quelques heures, mais sinon, ça me va très bien…</p>
<p style="text-align:justify;">- Et elle ?</p>
<p style="text-align:justify;">- Elle ? Elle, je ne sais pas si elle s&#8217;en accommode. Parfois, je me dis qu&#8217;elle ne m&#8217;aime plus du tout. Que je la rebute.</p>
<p style="text-align:justify;">- Elle ne vous aime pas ?</p>
<p style="text-align:justify;">- Pas comme je l&#8217;aime, moi. J&#8217;ai appris à faire avec, ça n&#8217;est pas la première. Je profite des quelques instants.</p>
<p style="text-align:justify;">- Mais comment faîtes-vous pour vous parler, vous m&#8217;avez dit ne pas savoir où elle se trouvait…</p>
<p style="text-align:justify;">Je sors alors de ma poche le petit carnet aux pages jaunies.</p>
<p style="text-align:justify;">- Ah, vous en avez un.</p>
<p style="text-align:justify;">- Vous connaissez ?</p>
<p style="text-align:justify;">- Oui, oui … belle invention, n&#8217;est-ce pas ?</p>
<p style="text-align:justify;">Ergaïl me tape sur l&#8217;épaule d&#8217;un geste amical, et se lève du tronc. Alors qu&#8217;il époussette le bas de son manteau, tenu à la ceinture par une martingale de cuir à moitié bouffée, je lui demande :</p>
<p style="text-align:justify;">- Mais au fait, pourquoi me demandez-vous tout ça ?</p>
<p style="text-align:justify;">- Je suis curieux, me répond-il d&#8217;un air malicieux. Et puis, c&#8217;est le jour de la Fête de Ressä-Tien , par chez moi, aujourd&#8217;hui.</p>
<p style="text-align:justify;">- Les Baies Rouges, la fête de l&#8217;Amour ? Vous êtes donc de la  Crique d&#8217;Abelas-Tien ?</p>
<p style="text-align:justify;">Puis, après un temps de réflexion, j&#8217;ajoute, en regardant Aby avec un regard tendre :</p>
<p style="text-align:justify;">- Je n&#8217;aime pas beaucoup cette fête arrangée. On ne prouve pas son amour un jour par an, mais tous les jours … Ce sont ces petites choses que l&#8217;on fait qui comptent.</p>
<p style="text-align:justify;">- C&#8217;est un point de vue qui se défend… surtout lorsqu&#8217;on est amoureux. Mais enfin, assez parlé, fiston, il est temps de nous remettre en route. Vous venez ?</p>
<p style="text-align:justify;"><span style="color:#000000;"> &#8212;</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="color:#000000;"> &#8212;</span></p>
<p style="text-align:justify;">&#8230;</p>
<p style="text-align:justify;">Je le vois, étalé de tout son long à nos pieds. Il est mort. Le souffle court, les bras douloureux, je rengaine mon épée et, mes jambes ne me soutenant plus, je m’écroule.</p>
<p style="text-align:justify;">Yegor tapote du pied les babines du monstre, qui se retroussent, dévoilant une rangée de dents luisantes, miroitantes. La lèvre remonte jusqu&#8217;à la joue, pliant les écailles, puis retombe, glissant sur une canine de la taille d&#8217;un homme.</p>
<p style="text-align:justify;">- Il est mort, pas d&#8217;erreur.</p>
<p style="text-align:justify;">Puis, parlant fort, il lance :</p>
<p style="text-align:justify;">- Blak, tu a trouvé ce qu&#8217;on cherchait ?</p>
<p style="text-align:justify;">Pas un son en réponse, puis une tache se forme au niveau de l&#8217;abdomen de la bête, et Blak sort bientôt de son ventre, tenant dans ses mains une masse gélatineuse, suintante et toute veinée.</p>
<p style="text-align:justify;">- Pourquoi ne pas lui avoir ouvert le ventre pour récupérer ce cœur, demande-je.</p>
<p style="text-align:justify;">- C&#8217;était préférable, me répond Ergaïl, appuyé sur son épée.  La cage thoracique de ce monstre est trop dure. Autant aller creuser les monts Vanaheim avec une rapière à saumon.</p>
<p style="text-align:justify;">- Forcément, vu comme ça…</p>
<p style="text-align:justify;"><span style="color:#000000;"> &#8212;</span></p>
<p style="text-align:justify;">…</p>
<p style="text-align:justify;">Notre voyage fut particulièrement long, trop long à mon goût, en raison du peu d&#8217;évènements qui se sont déroulés entre notre départ et le jour où nous vîmes enfin les littoraux ciselés et chaotiques des îles éclatées.</p>
<p style="text-align:justify;">Cela dit, je pense qu&#8217;il convient de retracer notre route, à la faveur d&#8217;une mémoire qui pourrait devenir défaillante…</p>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;">Hors donc, prenant le chemin depuis Cerïs, le Nord nous tendait les bras, et c&#8217;est sillonnant entre les bosquets et traversant les rivières que nous sommes remontés par les plaines de Greenfell, à l&#8217;Est des Monts de Dürin.</p>
<p style="text-align:justify;">Passant outre la Marche Blanche, ravagée par une vague de Bekalite (une fièvre ressemblant à s&#8217;y méprendre à la peste, à ceci près qu&#8217;elle est nécrosante) depuis plusieurs lunes, nous longeâmes la Crique d&#8217;Abelas-Tien, les baies blanches.</p>
<p style="text-align:justify;">Hélas, le spectacle des vergers en fleurs ne nous fut pas offert, la pluie tombant drue nous effaçant du regard les arbres bourgeonnants.</p>
<p style="text-align:justify;">Navi eu à cette occasion un relent de nostalgie…</p>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;">- Un souci, demanda Ergaïl, mettant son cheval à la hauteur de celui de la Nedëranne.</p>
<p style="text-align:justify;">Celle-ci, les yeux perdus dans le vague, ne répondait pas. Le prêtre rejeta une mèche de cheveux qui tombait sur son arcade, et vit qu&#8217;elle avait pleuré.</p>
<p style="text-align:justify;">- Que se passe-t-il, Navi, enfin ?</p>
<p style="text-align:justify;">- Rien, Ergaïl, rien … Ou plutôt si. Ce paysage me rappelle de trop mauvais souvenirs.</p>
<p style="text-align:justify;">- Mmh, je comprends. Ne vous en faîtes pas, nous serons bientôt loin d&#8217;ici. Chassez ces vieux cauchemars, ils ne peuvent plus vous tourmenter de nouveau.</p>
<p style="text-align:justify;">Un peu plus loin, chevauchant de front avec Yegor, je lui demandai alors :</p>
<p style="text-align:justify;">- Que lui arrive-t-il ?</p>
<p style="text-align:justify;">- Là, mon ami, nous avons affaire à une réminiscence… Comme quand on se souvient d&#8217;une chose enfouie en goûtant un morceau de gâteau que l&#8217;on aimait dévorer étant gamin. Cela vous est-il déjà arrivé ?</p>
<p style="text-align:justify;">- Ma foi oui, mais que… ?</p>
<p style="text-align:justify;">- Justement, notre petite elfette, comme vous le savez, fait partie de la race martyre de la dernière guerre… Toute sa race décimée, envoyée à Az-Kaläab, torturés, mutilés, violés… même à une échelle de vie d&#8217;elfe, un traumatisme pareil étant enfant marque, et ce, à jamais.</p>
<p style="text-align:justify;">- Je vois, c&#8217;est triste.</p>
<p style="text-align:justify;">- Triste, triste, elle a eu de la chance d&#8217;en avoir réchappé surtout.</p>
<p style="text-align:justify;">- Vous êtes toujours aussi peu empathique avec les autres, Yegor ?</p>
<p style="text-align:justify;">- Hélas, mon bon ami, j&#8217;ai vu déjà trop de saletés dans ce monde pour me plaindre de quoi que ce soit, ou pouvoir réconforter qui que ce soit.</p>
<p style="text-align:justify;"><span style="color:#000000;"> &#8212;</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="color:#000000;"> &#8212;</span></p>
<p style="text-align:justify;">…</p>
<p style="text-align:justify;">- Qu&#8217;en ferons-nous maintenant, demande-je.</p>
<p style="text-align:justify;">- Le cœur est plus une marque de notre victoire sur le Nerdeïm qu&#8217;autre chose. Mis à part quelques potions auquel il pourrait servir d&#8217;ingrédient, je doute qu&#8217;il ait une utilité quelconque, et le garder tel quel le ferait moisir… Organique oblige, répondit Yegor.</p>
<p style="text-align:justify;"><span style="color:#000000;"> &#8212;</span></p>
<p style="text-align:justify;">…</p>
<p style="text-align:justify;">Notre périple jusqu&#8217;aux archipels du Nord nous contraint bien sur à nous arrêter, et ce, de nombreuses fois pour dormir, récupérer un peu.</p>
<p style="text-align:justify;">Et justement, un soir, alors que nous étions établi dans une petite clairière dans un bosquet près de la rivière Tenedas, au centre est d&#8217;Antalion, le feu crépitait. Peu de choses à se mettre sous la dent, les provisions étant rationnées en raison du voyage, j&#8217;optais pour un grappe de fruits décrochée à un arbre un peu plus loin. Les autres m&#8217;emboîtèrent le pas, et ainsi nous eûmes tous la panse remplie sans assécher les provisions.</p>
<p style="text-align:justify;">Tandis qu&#8217;Aby jouait avec une noix – ou plutôt se battait avec, la jetant contre les pierres dans l&#8217;espoir vain de la casser – Ergaïl prit soudain le fruit et serra le poing. Un craquement se fit entendre, et lorsqu&#8217;il rouvrit la paume, la noix était brisée. Il la tendit à ma bleuette, qui la prit bien vite et grimpa sur mon épaule pour l&#8217;engloutir goulûment.</p>
<p style="text-align:justify;">Après quoi, le prêtre retira nonchalamment quelques morceaux de la coque qui s&#8217;étaient fichés dans la chair.</p>
<p style="text-align:justify;">- Vous avez une bonne poigne, dis-je avec un brin d&#8217;admiration.</p>
<p style="text-align:justify;">- Oh, vous savez, cette main là ne craint plus rien, ni tout le bras d&#8217;ailleurs. Depuis que je me suis fait estropier le nerf de l&#8217;épaule par un coup de Mortensen …</p>
<p style="text-align:justify;">- Vraiment ? Mais qui vous a fait ça ?</p>
<p style="text-align:justify;">Il y eu un silence, les deux autres compagnons se tournant l&#8217;un vers l&#8217;autre, faisant semblant de rien.</p>
<p style="text-align:justify;">Ergaïl avait plongé son regard dans le feu. La mine sombre, ses pupilles oscillaient de gauche à droite de façon frénétique. Il se souvenait.</p>
<p style="text-align:justify;">- Mon père, finit-il par lâcher. C&#8217;est mon père qui m&#8217;a fait ça. C&#8217;était un guerrier, mais il s&#8217;était pris d&#8217;affection pour l&#8217;hydromel… un peu trop à notre goût, ma mère et moi. Plus il s&#8217;enfonçait dans la boisson, plus il était violent, et imprévisible. Si bien qu&#8217;un soir, alors qu&#8217;il rentrait soul comme une barrique, ma mère voulut partir avec moi, le fuir. Fuir cet homme méchant, qui passait maintenant son temps libre à la frapper.</p>
<p style="text-align:justify;">Mais il ne l&#8217;entendit pas de cette oreille, et alla chercher son arme, qu&#8217;il rangeait dans un placard… Il l&#8217;a tué, il a décapité la femme qu&#8217;il aimait, et voulut faire de même à son fils, emporté par sa rage, sa folie furieuse. J&#8217;ai juste eu le temps d&#8217;esquiver le coup pour ne pas me faire fendre le crâne en deux, mais j&#8217;avais été touché à l&#8217;épaule. Après avoir essayé de fuir dans toute la pièce, j&#8217;ai attrapé une épée et je lui ai planté dans le ventre… J&#8217;ai tué mon propre père.</p>
<p style="text-align:justify;">- Sang noir…</p>
<p style="text-align:justify;">- Les corneilles sont déjà là pour me le rappeler. Tous les jours que les Vanaheim font.</p>
<p style="text-align:justify;">- Les corneilles ?</p>
<p style="text-align:justify;">- Elles sont là, elles me parlent. Vous verrez bien… vous verrez bien …</p>
<p style="text-align:justify;"><span style="color:#000000;"> &#8212;</span></p>
<p style="text-align:justify;">…</p>
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